« Chère Blandine,
Voilà c’est fini.
Rien ne finit jamais sans que quelque chose d’autre ne commence, encore une phrase qui montre que j’ai trop lu de bouquins influencés par les Smiths. On ferait mieux de dire que rien ne finit jamais. Je ne veux pas en avoir fini avec toi, et depuis que j’ai terminé le dernier chapitre, je m’en veux d’avoir clot ce livre.
Si ça ne te dérange pas, j’aimerai commencer par un fait dont je viens de prendre conscience. A plusieurs reprises, notamment lors d’essais plastiques en vue de créer une couverture pour le livre, j’ai écrit « Champs Elysée », sans le « s » à Elysées. Je suppose donc qu’il s’agit maintenant du bon titre. Avec une faute. C’est tout moi.
Champs Elysées
Champs Elysée
En écrivant cette lettre, je ne sais plus si je suis le personnage, l’auteur, ou simplement moi-même. C’est assez dérangeant. C’est exactement ce que ressent Paul quand il ne sait pas quoi écrire sur son casque de chantier. Je ne sais plus qui je suis et je ne suis plus sûr de ne jamais l’avoir su. Ces jeux avec les noms, les prénoms. J’espère que tu as aimé le tien, j’espère que tu aimes Sonic Youth. Ils n’ont qu’un seul but : me faire perdre mes repères, me faire plonger dans un monde inconnu pour que je crée au lieu de me raconter. Je ne pense pas que ça ait marché, je m’en excuse. Je m’excuse aussi du style très pauvre, des nombreuses coquilles et fautes d’orthographe, je m’excuse pour l’histoire qui n’est pas passionnante, pour les personnages à une seule dimension, pour la rapidité de certains moments et la lenteur d’autres, pour les scènes où je suis allé trop loin et celles où je me suis arrêté trop vite. Ce n’est qu’un début. C’est le roman de mes 19 ans, presque une année d’une personne bizarre et assez nulle. Ça ne peut que donner un roman bizarre et assez nul. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’un début, il y a pas mal de chances pour que je réécrive le même roman durant les quarante années qui viennent, et je promets à la terre entière, à toi, que chaque nouvel essai sera meilleur que le précédent. A un moment, cela devrait devenir bon. En attendant, celui-ci a été écrit avec le cœur, avec deux mains aussi. Il contient mes peurs, mes espoirs, mes humiliations et les parties les plus basses de mon être. Je souhaite du fond du cœur que cela te plaise, que cela plaise à une seule personne sur terre, et que cela change sa vie. Ce serait formidable, changer la vie d’une seule personne. Aiguillonner son destin, comme d ‘autres œuvres aussi mauvaises ont pu aiguiller le mien. Au pire, je servirai peut-être de guide à un univers sans fin qui est celui des musiques, des films et des artistes que je cite sans arrêts, tellement que l’on se croirait dans High Fidelity. Pour celui-ci, je peux même donner les références « High Fidelity par Nick Hornby ». Demandez-le à votre libraire et vous verrez.
Tu as pu t’en rendre compte, je ne m’adresse pas seulement à toi, ma Blandine. En fait, je m’adresse au vide peuplé, celui dans lequel je marche tous les jours en espérant que quelqu’un s’arrêtera et va me sourire. Tu fais à nouveau parti de cet environnement maintenant, même si j’en suis très triste.
D’habitude, quand je finis un livre, aussi mauvais soit-il, je suis très heureux, plutôt fier de moi et je vois le monde avec un œil nouveau. Ma mélancolie me réjouit, le désespoir me semble encore plus beau qu’il ne l’est d’habitude. Cette fois, non. Cette fois, je n’arrive pas à toucher du doigt l’impression que le livre est fini. J’y ai passé 4 mois, avec des périodes assez peu productives, et je suppose qu’après tout ce temps, je m’étais fait à l’idée de ne jamais le finir. J’aurai pu continuer à l’écrire indéfiniment, il y avait des milliers de pistes, le quotidien m’en apporte sans se tarir. Pourtant, il faut bien finir à un moment, mettre un semblant de point final, et ébaucher une conclusion juste avant. Pour prendre du recul, passer à autre chose qui sera encore meilleur, et qui sera encore une fois la même histoire, mise à jour. C’est l’histoire d’un type seul qui s’imagine que la terre entière a les yeux rivés sur ses faits et gestes. C’est l’histoire d’un type qui est obligé de remplir d’humains de papiers la cage dans laquelle il est enfermé. Pourquoi, comment ? Parce qu’il n’est pas effrayé de décevoir le papier, parce que le papier, et les disques, et les films, ne lui demandent jamais rien en retour. Ce n’est pas qu’il ne veuille pas donner lui aussi. C’est juste que ce qu’il peut donner ne convient à personne.
Cette fois, je n’ai pas fini, je ne ressens rien du tout, je ne suis qu’un bloc de glace, j’ai les yeux grands ouverts et je ne vois rien.
Je ne ressens plus rien. Enfin, je ne ressentais plus rien jusqu’à ce soir. J’ai vu « Eternal Sunshine of the spotless mind », seul, dans une salle bondée. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été autant estomaqué par un film, et je ne m’en étais même pas rendu compte. Il y a tout :un personnage comme moi, aussi nul, un personnage comme toi, aussi onirique, une belle musique, de belles images et des références inconscientes qui sont celles que nous partageons, celles que je partage avec moi-même. Et que dire de l’ambiance dans la salle ? Depuis longtemps je n’avais plus vu autant de monde dans un cinéma d’art et d’essai pour un film en v.o. Comme d’habitude, des gens plus vieux que moi, des bourgeois, des gens que je détesterais sûrement. Là je les tolère, ça ne me gâche même pas le film, je sais qu’ils ne le vivront pas de la même manière que moi. Et puis, pour sucrer la situation, une fille de ma promotion. Le genre d’événement que je n’aurai cru pouvoir arriver. Elle est perdue dans la foule, avec une amie. Je lui souris et elle détourne immédiatement les yeux. Je fais la queue un long moment et finalement, je m’assoie deux rangs devant elle. Quand les lumières s’éteignent, je me retourne rapidement pour essayer de capter son regard. Elle ne prête pas attention à moi. J’ai toujours aimé le contraste du cinéma, le fait d’être dans le noir avec des étrangers, de voir les ombres de leurs têtes se refléter sur l’écran. Le réel contre le sublimé. C’est ce qui me parle. C’est pour contempler ça que je vis. Pouvoir combiner les deux variables. Je suis un voyeur, c’est évident. Je préfère être passif et voir le monde défiler sous mes yeux. Même si ça me frustre. Après le générique de fin, je sors le dernier de la salle, et la fille de ma promotion est dans le couloir, passant à côté d’elle, je lui dis bonjour. Il lui faut au moins cinq secondes pour me le rendre. Je ne sais pas pourquoi. Dédain, fatigue, ou timidité. On s’en fiche. J’ai compris qu’elle n’avait pas vu le film comme je l’avais vu, que personne ne pouvait le voir ainsi. Tant mieux, me diras-tu peut-être, c’est ce qui fait le sel de la vie. Mais tu ne le dirais pas, non. Tu sais bien que quand on est comme toi et moi, si isolés à l’intérieur de notre forteresse de l’esprit, la moindre personne qui pourrait pénétrer dans la forteresse apparaît comme un sauveur, une lueur d’espoir, sous la forme de longues discussions métaphysiques en buvant du thé adossés à un radiateur froid. Je suis rentré à pied, en écoutant la compilation dédiée à Champs Elysée, il faisait froid dehors, et pour la première fois, je ressentais la joie d’avoir fini le livre, je tenais entre mes mains l’essence de ma vision et de ma vie.
Qu’en est-il pour toi ? Où es-tu ? Je n’en ai pas la moindre idée et je ferai mon possible pour le savoir. Aller à Paris est un de mes buts. Je te préviens d’avance que je vais interroger les gens des mairies en me faisant passer pour un cousin perdu de vue. En commençant Champs Elysée, je voulais d’une certaine manière t’oublier. Je voulais pouvoir tirer un trait sur notre histoire imaginaire. Je pouvais le faire proprement, je pouvais tordre l’avenir, en faire de la bouillie. Tel Joel dans « Eternal Sunshine » au fur et à mesure que j’allais te déformer, te transformer et te tuer, je reculais, et sans le savoir, je te créais. Je construisais, pièce par pièce, nos souvenirs communs. Je nous ai construit une vie, elle est dans ma tête. Il me suffit d’appeler des images hors de ma mémoire, et je te vois apparaître, avec un visage pas vraiment défini, tu es un contour, une ombre mouvante, parlante et surtout, vivante. Oui tu es vivante, plus que tous ceux et toutes celles que je croise chaque jour. Et cet état de fait, je le dois à « Champs Elysée ». J’en suis fier pour ça. J’en suis heureux, quoi qu’on en dise. J’accepterai toutes les critiques, une à une. Je donnerai des arguments à mes pires ennemis. Parce qu’acclamer ou réfuter mon roman n’a qu’une seule conséquence : l’ancrer dans ma vie. T’ancrer toi, Blandine Pesci.
Je ne te laisserai pas tomber.
Paul. Raphaël. N’importe qui.
Thursday, February 16, 2006
Appendice
Posted by
paul_austère
at
8:04 AM
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