Thursday, February 16, 2006

Chapitre 3

« Je peux l’utiliser ? Pas forcément tout de suite mais … »

Carlos avait cette voix, toujours parfaite et droite, elle ne pouvait pas hésiter, et même hésiterait-il lui-même, sa voix ne le trahirait pas.

« Le thème de l’accident ? C’est typé, ça n’a plus aucun intérêt »

Paul avait ses cheveux bruns fraîchement coupés, il lui faisait une grande tête ronde, sur lesquels ressortaient son nez rond et ses sourcils très épais. Il portait une grande paire de lunettes motard pour essayer d’avoir l’air classe et moins jeune.

« Peut-être … Je sais, Crash, le Foire aux atrocités. Ça ne fait jamais qu’un seul auteur. »

« Qui suffit à déclasser le thème. C’est sans issue je te le dis, il a exploré tous les coins et recoins, il est allé au plus bas et c’est ce qu’il a fait de mieux dans son oeuvre. »

« Ecoute, tous le monde, tous les personnages ne sont pas fous, ou expressément fou, au point de faire une fixette sur un seul trauma. C’est comme quand j’étais petit, je te l’ai raconté avant. Je devais avoir 6 ou 7 ans et je traversais une rue pour aller à la supérette pas loin de chez moi. Et là, au milieu de la rue, un type a planté un grand couteau d’aventurier dans une passante, ma voisine, une blonde de 30 ans, avec un gosse plus jeune que moi. Devant mes yeux, le type s’est barré et elle a perdu tout son sang effondrée entre deux voitures. Je me suis pissé dessus. Vraiment. Je n’y pense pas tous les jours. Je ne fais pas de rituels de reconstitution macabre. Mais c’est intéressant parce que c’est un choc. Il y avait plein de monde dans cette rue qui ont assisté à ça. Que sont-ils devenu ? Est-ce que je m’entendrai bien avec eux ? Est-ce que je n’en côtoie déjà pas sans le savoir ? Ça ça m’intéresse. »


Il expira bruyamment comme il savait le faire et se tut. Sa voix venait de son souffle, c’est certain, il devait avoir des poumons magnifiques ou perdus qui lui donnait cette profondeur et cet accent très grave, pas rauque du tout, charmant même, au sens début du siècle.

« La vie est une suite de choc, et tu le sais »

Il crut bon de l’ajouter, une telle phrase serait tombée à plat dans une bouche non entraînée, pas dans la sienne, il savait ménager ses effets.

Paul jouait avec le manche de sa guitare. Il posait deux ou trois doigts sur des cases, tentait la sonorité sans conviction, recommençait en tenant l’instrument à plat sur ses genoux, en jouant séparément chaque corde. Logiquement, c’était à lui de parler, il n’était pas encore assez bon pour jouer et chanter ou parler en même temps, et il savait bien que Carlos attendrait qu’il se prononce avant d’enchaîner. Patient, il écoutait la musique, donnait son avis sur la beauté des accords d’un mouvement des lèvres et jouait avec ses longs cheveux noirs et fins, séparés par une raie au milieu afin retomber et finir sur ses épaules. Quand Paul trouvait un bon accord, il le rejouait encore et encore tout en l’enchaînant avec d’autres et obtenant parfois un commencement de mélodie.

« Je suis fasciné par l’étrangeté. L’étrange étrangeté, j’ai du lire ça chez Freud quand j’avais seize ans, je n’arrêtais pas d’y penser, de prononcer cette répétition. C’est l’inconnu dans la maison, c’est le fait de voir quelqu’un chez soi, quelqu’un que l’on n'a jamais vu, que l’on a pas invité, et pourtant avoir l’impression qu’il est à sa place. Je n’ai jamais croisé d’extraterrestre et pourtant c’est tout comme. La plupart des choses de la vie sont comparables au fait de voir une soucoupe volante, de se faire enlever. Être pris dans un accident. Se faire aborder par un type qui te prend pour un prostitué. Se rendre compte que l’on est la copie conforme de son père. Voir les gens que l’on aime changer du jour au lendemain. Surprendre ses parents au lit. Se sont des choses que je n’arrive pas à surmonter, ils restent gravé en moi, sans que j’y pense. »

« Tu dirais cette tirade à un psy, il saurait tout de suite ce que tu as. Tu es un déséquilibré mental. Moi pareil. »

Carlos portait une veste de cuir rouge. Difficile de chiffrer son prix, en tout cas au-dessus des moyens d’un étudiant. Justement, Carlos n’était plus étudiant. Carlos était plus riche à 23 ans que n’importe qui de sa famille dans toute une vie. Il y a un an, il avait percé au sein du monde fou des jeux vidéos. Fou parce qu’il était devenu une star en deux mois, que personne ne l’avait vu pas même en photo, qu’il officiait sous un pseudonyme aussi nul que « The Mob », qu’il avait vendu 26 millions d’exemplaires d’une galette réalisée en partie dans un F1 de l’université de Strasbourg. Etudiant dans une école appelée l’E-art, son premier jeu vidéo faisait parti des travaux pratiques en groupe. Les professeurs ne voyait pas où son projet de jeu voulait en venir, les étudiants censés travailler sur le projet avec lui l’aidait à le développer tout en voulant le transformer de bout en bout. C’était le bébé de Carlos, aussi important q’un premier livre ou qu’un premier film, il claqua la porte de l’E-art emportant les premières démos mises au point par le groupe et cinq mois plus tard, il s’achetait un appartement au sommet d’un des nouveaux immeubles au bout de l’Orangerie. Trois millions d’euro. Une petite fraction de ce qu’il avait gagné en vendant son projet à une maison de production française. Une équipe entière était sous les ordres de Carlos pour finaliser le développement du jeu. Pour arriver à cela, il avait simplement envoyé une démo par courrier. Les choses vont vite aujourd’hui, c’est étrange que l’espérance de vie augmente, nous devrions mourir plus jeune, nous avons déjà tout vécu avant même quarante ans. Les gens deviennent fous, végétariens, croyants, parce qu’ils leur manquent une chose : le temps d’en profiter, les sens pour savourer les fruits qu’ils ont récoltés.

Ils étaient étendus sur l’herbe du parc de l’Orangerie pas très loin de chez Carlos. Paul rangea sa guitare dans l’étui son dos et ils marchèrent le long de l’eau, en contemplant les petites tortues plongeant et réapparaissant plus loin.


« Imagine le voyage dans le temps. Personne n’a encore jamais exploité ça. C’est mon prochain jeu, disponible dans 3 mois, il me reste deux semaines pour le finaliser. »

« H.G Wells »

« Je ne parle absolument pas de ça. Il n’exploite pas la machine à voyager dans le temps comme moi. Je m’en fiche que les gens découvrent une race inconnue. Le monde est assez déconcerté, je veux que les joueurs puissent être à Florence sous les Médicis, rencontrer Diderot, traîner dans un bar avec Baudelaire, rencontrer les Incas, ramener du thé de Chine, tuer Jules César. »

« Et c’est quoi le gameplay ? Doom dans le passé, Tomb Raider, tu débarque avec ton flingue, tu tire sur des cibles, mais des cibles historiques ? Je dis pas que ce serait nul, juste un peu anecdotique. »

« Le gameplay, c’est comme un film dont tu pourrai diriger le personnage principal, tu es comme lui, paumé, désorienté, tu ne sais pas si tu dois agir. »

Ils s’arrêtèrent en haut de la cascade. Ils regardèrent l’horizon.

« J’ai une plus belle vue de mon balcon. J’ai peur de m’en lasser, de devenir blasé. Je serai assez fort mentalement pour que ça n’arrive pas ! »

Carlos observa Paul, qui ne lâchait pas des yeux la vue. Peut-être qu’il était déjà blasé, Paul, lui, avait gardé des yeux d’enfants.


« Imagine une femme qui disparaît sur son lieu de vacance. Au joueur de choisir le lieu de départ, ça influera sur tout le reste du jeu, sur les lieux et les personnages visités. Le joueur incarne son mari qui la cherche partout, désespère et le mieux, devient fou. C’est ça l’originalité du jeu, s’il incarne un fou, alors tout est possible. Pourquoi personne n’y avait pensé avant ? Pourquoi garder des codes dans un univers qui peut s’en affranchir ? Parce qu’il faut du talent pour tout imaginer, de l’argent pour tout modéliser. Et un petit prétexte à la folie du personnage. »


Carlos était quelqu’un de modeste, il ne faut pas se méprendre là-dessus. Il se trouvait qu’effectivement, il avait un talent fou, qu’il était à peu près doué en tout et jamais il n’en faisait étalage pour paraître supérieur à qui que ce soit et encore moins à Paul. Artistiquement, ils leur arrivaient à tous les deux de s’auto-satisfaire, ils se considéraient tous les deux comme égaux et aucune rivalité ne s’exerçait entre eux, leurs domaines étant trop éloignés.

« Tu finances toi-même ? »

« T’es malade ? Je le pourrai, sauf que ce n’est plus comme la première fois, il n’y a plus d’effet de surprise, il faut que je puisse être distribué partout, les supermarchés, les magasins spécialisés, pourquoi pas les kiosques, dans le monde entier. Comme les Beatles»


Paul écoutait la voix de Carlos, on ne pouvait pas y échapper. Il sentait bien que ce n’était pas là des rêves de grandeur dont Carlos faisait étalage, c’était juste un plan pour que son œuvre lui permette de vivre et trouve son public. Pour qu’elle change la vie de quelqu’un, il faut que ce quelqu’un la rencontre.

« Je suis sous contrat avec des américains. Je pouvais rien dire à cause de la règle de confidentialité. J’ai envoyé les premières démos hier, elles vont être exposées à Los Angeles dans 3 jours, et le jeu sort dans 3 mois. »

« C’est important pour toi, demanda Paul en le regardant dans les yeux ? Est-ce que c’est vital ? »

« Ce n’est pas ce dont j’aurai rêvé. J’aurai préféré faire film, j’aurai préféré un art noble. Et alors ? Il faut évoluer avec son temps. Je sais dans quoi je suis excellent. Je suis bon en scénario. Je suis excellent en programmation. Je ne vais pas vivre ma vie en me frustrant à cause de mes qualités. »

De là haut, Paul épiait un groupe d’étudiant de leur âge assis au bord du lac, entrain de rire assez fort. En plissant les yeux ils pouvaient voir les garçons en noir, tatoués peut-être, et les filles lascives. Aussi bien qu’il put le voir, personne ne faisait rien, ils ne lisaient pas, ils ne parlaient pas spécialement, ils ne dessinaient pas, ils ne dormaient pas. Ils se contentaient d’être là, faire acte de présence du corps et de l’esprit, et voilà.


« Et cette fille qui t’écrit ? »

Le visage de Carlos s’animait. Lui ne faisait jamais attention à ce genre de choses, au fait que les autres n’était pas comme eux, qu’ils étaient peut-être plus heureux. A la différence de Paul il savait qu’il était heureux, plus heureux qu’en étant n’importe qui d’autre. Il tombait sous le sens que c’était la même chose pour Paul même si Paul espérait toujours plus.


« Je ne sais pas comment parler d’elle… Elle touche à tellement d’endroits de ma vie à la fois. C’est comme rencontrer quelqu’un au coin d’une rue, y projeter tout ce que je suis et me rendre compte qu’elle l’est réellement. C’est un rêve. Même si c’est stupide de vouloir rencontrer sa jumelle. »


« Ce n’est pas stupide. Les jumeaux séparés ont quelque chose qui fait qu’ils se recherchent jusqu’à la mort. Le simple fait que tu ressentes cette quête montre que tu as besoin de ta jumelle. Point. »


« Les gens normaux ne peuvent pas comprendre ça. Pour eux, l’important c’est juste de trouver quelqu’un que l’on pourra accrocher à son bras. Bref, et ce concept de voyage dans le temps ? Tu as construit une vraie machine, tu as toi-même remonté le temps ? »

« Trop cher trop nul. Tout le monde sait ce qu’est une machine à voyager dans le temps : un outil imaginaire. La clé du jeu, c’est la folie, en tant qu’anti thèse de la réalité, elle fait partie de la réalité. Le type, le héros –je ne peux dire de nom- est perdu dans une ville étrangère à la recherche de sa femme, il ne parle pas la langue, il n’a rien sur lui, très peu d’argent, pas de montre, tout est à l’hôtel. A force de chercher sa femme sur toutes les places touristiques, il ne retrouve plus l’hôtel, il ne sait pas où il est, l’heure qu’il est. Voilà où le jeu commence réellement, tu peux aller partout, tu peux parler aux passants. Sauf que tu ne comprends ce qu’ils te disent, à moins que le joueur connaisse la langue. Tu peux essayer de trouver des touristes qui parlent ta langue, mais ils ne connaissent pas plus la ville que toi. Il y a des montres et des plans disséminés par l’ordinateur dans la ville, à toi de les trouver. Il y a dix montres, dix plans, et là-dedans seuls une montre et un plan sont corrects, tout le reste est faux. S’il trouve un faux –et il trouve un faux, crois-moi- le personnage s’oriente sur des fausses bases, il pense qu’il est 18 heures alors qu’il est 20 heures, il pense être au sud alors qu’il est à l’est. Une fois un plan ramassé, on ne peut en changer. Le joueur commence à s’adapter à la carte, pense qu’il a la bonne, identifie des lieux avec des références du plan et se paume totalement, sans le savoir, ou avec des doutes qui ne changent rien. Il peut trouver d’autres montres, qui indique toutes des autres heures. La nuit tombe, et la première partie du jeu continue jusqu’à l’aube. Le but est de devenir fou. Il est contacté par les ravisseurs de sa femme, poursuivi, il devient parano, il a faim, soif, sommeil, et il y aura toujours quelque chose pour le déconcerter. »


Carlos avait parlé d’une traite sans vaciller et Paul sentait bien qu’il voulait continuer et qu’il pourrait continuer sans fin à faire des monologues.


« Je ne peux pas aller plus loin dans l’histoire. Si tout se passe bien, les gamers fou y joueront la nuit durant et seront aussi perdus que leur alter-ego. Je veux qu’ils expérimentent le voyage dans le temps et dans l’espace. Si quelqu’un est persuadé qu’il est une telle heure et qu’il est à tel endroit, alors il y est réellement jusqu’à ce qu’il découvre son erreur. Rappel toi les moments où tu te réveilles en semaine en croyant être dimanche. Tu es calme et heureux comme un dimanche matin et puis le réveil sonne et tu vois la date. Dans le jeu le réveil te dira ce que tu veux voir, il te dira dimanche. C’est la théorie du temps perçu, il n’existe pas comme préétablie, il n’est qu’une distance parcourue par la vitesse lumière. Ce n’est pas une ligne droite et infranchissable, le temps donne un environnement, mais pas de continuité. Il n’y a absolument pas de continuité, juste la certitude qu’il faut tant de temps pour aller d’ici à là. Où est ici, où est là, quand es-tu parti d’ici, qui avait-il avant que tu partes d’ici ? Je veux jouer là-dessus, et c’est là-dessus que les gens joueront. La deuxième partie est un peu plus poussée bien sûr, c’est de la folie pure, le personnage voit apparaître des éléments historiques dans le décor, et finit par se croire piéger dans le passé. Pourquoi est-ce que tu les regarde ? »


Paul n’a pas tout de suite sentit la rupture chez Carlos. Sa voix ne l’avait pratiquement pas soulignée. Il dut sortir de sa rêverie, oublier le temps et la Toscane, pour se rendre compte qu’il fixait toujours le groupe d’étudiants.


« Rien. Je me disais juste qu’ils sont tous plusieurs, qu’ils sont avec des filles, et que nous sommes tous les deux. Ils ne méritent pas ça. »

« Et tu crois qu’ils sont plus heureux ? Je t’accorde qu’ils doivent être béats de stupidité. Et à part ça ? Si ces filles traînent avec eux, c’est qu’elles sont stupides elles aussi, non ? »

« Je ne sais pas. »


Paul faillit manquer une marche qui menait au bas de la cascade. Il se tut pour retrouver l’équilibre ou parce qu’il n’avait pas d’autre réponse et se rattrapa contre le muret de béton. Les doigts de son pied gauche lui faisaient mal, il les a cognés contre le bout de sa chaussure, il essaya de ne pas montrer la douleur causée par sa maladresse. Carlos continua de parler encore et encore, pendant ce temps, l’esprit de Paul n’était plus là et cette combinaison marchait des minutes durant alors qu’ils montèrent, descendirent, refirent le tour du parc pour revenir finalement sur le lac. Paul disait qu’il a chaud et que la guitare est lourde sur son dos. Carlos disait des choses et d’autres. Au bord du lac, il y avait un cabanon et quelques barques accrochées au bord. Un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris laissés longs et la barbe saillante et déglinguée, scotcha une feuille blanche à la fenêtre du cabanon : « Location 5 euro », il portait une salopette verte, celle des jardiniers et elle était tachée d’une étendue de couleur située entre brun et rouge. Paul fouilla et trouva un billet dans sa poche, qu’il donna au jardinier en ayant obtenu un consentement de la tête de Carlos. La barque était verte elle aussi, il y avait un peu d’eux au fond et un seul jeu de rames, quand ils montèrent ils crurent qu’ils allaient tomber aussitôt, ils réussirent à s’asseoir malgré tout. Carlos commença à éloigner la barque du bord et le jardinier retourné dans le cabanon leur fit de grande signe et sortit avec deux gros gilets de plastique orange gonflés. Pour la sécurité, dit-il. Ce n’était pas un grand lac, le fond n’était vraiment pas loin du niveau de l’eau, mais sans gilet, il serait obligé de leur redonner leur 5 euro et de les faire descendre. En enfilant les gilets la barque faillit se retourner et Paul craignait pour sa guitare qu’il avait embarqué à bord. Carlos rama à nouveau, il s’approchèrent du bas de la cascade en silence, ils regardaient les canards, l’eau descendre, c’était un silence de calme, de bonne augure, les idées passaient tellement facilement d’un esprit à l’autre qu’il n’y avait pas besoin de parler. Paul plongea sa main dans l’eau et remua une peau verte qui le fit sourire, Carlos rit aussi. Ils s’arrêtèrent près d’une petite grotte d’un mètre de haut, le bout de la barque tenait à peine dedans et Carlos avait la tête dans les toiles d’araignées. Paul sortit sa guitare et commença par jouer What Katie Did, tout doucement d’abord, en chantant les Shoop Dolang et puis assez fort pour remuer la barque sur les couplets, le clapotis de l’eau contre le bois donnant la mesure et quand Carlos se remit à ramer, il ne s’arrêta pas, il joua la même boucle encore et encore en berçant doucement la guitare acoustique de gauche à droite sans prêter attention aux gouttes d’eau qui parfois sautaient sur le bois. Carlos arrêta la barque juste devant le groupe d’étudiants couchés au bord de l’eau. De là-bas ils pouvaient entendre les garçons se traiter de pd entre eux à chaque fois qu’ils s’adressaient la parole, ils remarquaient les sourires sur le visage des filles, elles étaient deux, une blonde au visage rond et rose pale, ses cheveux longs étaient légèrement gras, et l’autre avaient les cheveux noirs, elle était jolie voire même belle, mais elle ressemblait trop à tant d’autres filles. Le soleil était à son zénith et comme il commençait à faire chaud, Carlos enleva sa veste de cuir rouge et laissa apparaître son petit débardeur blanc aux rayures marines. Il était doué pour ce genre de chose et Paul aussi, il n’avait juste rien à enlever et il jouait toujours. Carlos prit la relève au chant, il attaqua les Shoop Dolang en même temps que Paul et leur voix se mélangèrent durant le couplet, créant une symbiose éphémère du rythme, avant que Paul ne s’éclipse volontairement. Les filles manquaient déjà d’attention pour leurs amis et leurs regards en coin étaient destinés à la barque. La blonde semblait regarder plutôt Paul, ses yeux bleus assez banals se baladaient le long du manche en bois et Paul leva un instant sa main droite, arrêtant de jouer et pointa la jeune fille du doigt en lui faisant en clin d’œil et il se mit à accompagner Carlos pour la fin de la chanson. Les garçons habillés à la skater, t-shirts noirs, pantalons larges et cheveux gominés, faisaient mine de ne pas les voir, ou bien marmonnaient des insultes tout doucement à destination de leurs amis.

C’est la guitare qui s’arrêta d’abord, puis les voix synchrones, murmurant distinctement « And I don’t know whyyyyyy… ». Les filles applaudirent gentiment et se retournèrent complètement, arrêtant alors de cacher leur intérêt. Paul et Carlos savaient qu’ils avaient gagné, ils ne cherchaient pas plus qu’un peu de reconnaissance et montrer qu’ils savaient faire deux ou trois trucs à part être des types chiants qui se prennent pour des artistes, avec plus ou moins de réussite. C’était totalement stupide, c’était une farce de gamin, mais une farce de gamin comme ils les aimaient. Paul aperçut un des types, couché sur le dos en signe d’ignorance, lui faire un doigt d’honneur. Il eut le temps de noter la dureté des traits de son visage, comme s’il avait déjà quarante ans, il était presque ridé et son visage était incroyablement osseux et rectangulaire. Il ne le contempla pas plus et se leva en furie, debout sur la barque, la guitare coincée sur sa cuisse, il entama Yellow Submarine à tue tête en suivant les quelques accords qu’il en connaissait. Carlos explosa de rire si fort qu’il se pencha en avant, la barque tanguant déjà dangereusement, le visage plein de rictus, il chanta lui aussi.

We all work at the Yellow Submarine
Yellow Submarine
Yellow Sumarine


Carlos se leva en un bond et il fixait le groupe avec application, il passa son bras autour du cou de Paul et ils remuèrent fortement de gauche à droite, il leva sa main pour effectuer le salut militaire et se fut un mouvement de trop, la barque partit totalement en arrière et se remplit d’eau d’un coup, si bien que le mouvement continua et la barque bascula totalement. Paul continuait de jouer en coulant, il continuait de jouer sous l’eau, mais il jouait n’importe quoi. Les filles rirent aux éclats et cela paraissait tellement volontaire que les garçons n’eurent pas la force de se moquer d’eux. Ils nagèrent dans le lac, faisaient une petite démonstration des nages qu’ils connaissaient, Carlos sifflotait encore et il ne revinrent sur la rive qu’après que le jardinier soit venu voir ce qui se passait. Hors de l’eau, leurs gilets avaient encore plus gonflés et leur donnaient un air d’imbéciles heureux au pied des filles, la guitare et les lunettes de Paul avaient disparu, de même pour la veste de Carlos. Le jardinier martela un panneau inscrit : « La baignade est interdite ».


« Je dois juste aller voir ma sœur »
Carlos frottait ses cheveux avec une serviette grise, raillée rose.
« Okay, fais comme tu veux »
Les cheveux de Paul avaient déjà séché, il était juste assez courts pour rester pointés en l’air naturellement.
« Tu peux rester là »
Le lieu était l’appartement de Carlos, 150 mètres carrés de photographie de Charlie Chaplin et bizarrement, un seul ordinateur, tout ce qu’il y avait de plus basique.
« J’ai perdu mes lunettes »
Les yeux bruns de Paul étaient presque bridés, ils s’étiraient en pointe d’épée et semblaient pourtant toujours mi-clos.
« En fait non »
Carlos sortit les lunettes motard de la poche de son pantalon trempé, posé dans la baignoire, et les portait à Paul.
« Tu as perdu ta veste »
Carlos haussa les épaules.
« Maintenant j’ai des lunettes. J’achèterai une nouvelle guitare »
Paul ria en montrant toutes ses dents blanches.
« C’était la mienne »
L’appartement était conçu sur plusieurs niveaux autour d’un mètre de marge. La salle de bain, à gauche du salon, était enfoncée dans le sol, et la cuisine ouverte, à droite, était surélevée.
« C’est bien ce que je dis »


Face A

Carlos referma la porte derrière lui sans faire tourner sa clé dans la serrure. Il n’appuya pas non plus sur le bouton de la lumière et avança en pleine pénombre. Au même étage il n’y avait qu’un seul autre locataire partageant la moitié de la surface du palier, il était apparemment réalisateur de film-annonce pour le parlement mais ils n’avaient jamais assez discuté pour être sûr de ce qu’ils étaient l’un l’autre, ils préféraient une entente inaudible qui permettait à Carlos ne pas détester un homme aigri de quarante cinq ans qui avait sûrement commencé avec les mêmes rêves que lui et se retrouvait aujourd’hui seul, désabusé, toujours prêt quand son rendez-vous du vendredi soir sonne à la porte, une rousse que l’on avait déjà proposée à Carlos, à l’époque où son argent intriguait. Et selon certains indices, le voisin ne faisait pas que des films pour le parlement. Ils se sont croisé un jour dans l’ascenseur, le voisin tenant une dv professionnelle et un sachet noir dans une main, la rousse dans l’autre. Si arrivé à l’étage, Carlos les avait suivis sans dire un mot, s’il était rentré dans le mauvais appartement et avait claqué la porte du pied, les événements auraient semblé presque plus normaux que le fait qu’il rentre chez lui. Pourtant, c’est ce qu’il fit. Aujourd’hui il ne prit pas l’ascenseur, peut-être trop de spectres l’empruntent, les escaliers eux sont toujours vides. Carlos descendit les marches doucement, habitant au dernier étage, cela lui prendrait plusieurs minutes. Il s’arrêta quatre étages plus bas, chercha dans la poche de son nouveau pantalon, à pince et assez large et il en sortit un revolver. Le minuteur des lumières s’arrêta aussitôt. Carlos vit le bouton luminescent à côté de lui et il eut juste à tendre le bras pour y voir clair à nouveau. Il écouta si personne ne montait ou descendait. Rassuré, il regarda le baril de son arme, les six balles étaient présentes et attendant qu’une succession de pressions les fasse sortir les unes après les autre. Il caressa la gâchette avec l’index, testa sa résistance avec le baril ouvert pour ne rien risquer et il remit l’engin en état de marche avant de l’empocher et de descendre les marches deux à deux. En bas il était quelque peu essoufflé et la sueur piquait son crane sous les cheveux. Il sortit tout de suite du hall afin de goûter à l’air frais et en partant, il sourit au digicode. Il y en avait sur les quatre immeubles du quartier et la seule présence humaine était un gardien présent uniquement les jours de ramassage des ordures. Il se demanda ce qui se passerait si un jour il oubliait le code, il était sur qu’aucun de ses voisins ne lui ouvrirait, ils feraient tous semblant de ne pas le connaître et c’était presque vrai. Il se retrouverait hors de chez lui, il lui serait impossible de retrouver sa collection de vinyle, les dossiers dans son ordinateur ou simplement les draps de son lit, plus ou moins frais. Il n’existerait plus. Ce qui signifiait que sa vie tenait en une combinaison de 4 chiffres. Il était réduit lui-même à 4 chiffres. Ce n’était peut-être pas l’équation du monde mais c’était l’équation première de son monde « 1] 2+2=5 », le moyen mnémotechnique étant la première chanson de Hail to the thief. Tout le reste de sa vie découlait de cela, de cette rectification de la croyance de Don Juan. Sans elle, il n’était plus lui-même, il était quelqu’un, au dehors, quelqu’un dont l’album préféré des Beatles n’était pas Rubber Soul, quelqu’un qui ne possédait pas une version anglaise de l’Exégèse de Phillip K.Dick, quelqu’un dont le carnet d’adresse ne contenait pas les prénoms féminins suivant, par ordre alphabétique : Aline, Céline, Delphine, Emilie, Jessica, Natacha, Noémie, Rachel, Sylvie. Il lui restait son cerveau, et plus rien d’autre. Plus rien de montrable. Plus rien pour dire, « Bonjour, je suis moi, ne fais pas attention si je dis les mêmes conneries que tout le monde ».


Il regarda sa montre en longeant le lac privé de la résidence, il avait encore le temps et il croisa un homme très musclé entrain de faire des abdos à même le sol terreux. Carlos lui dit bonjour, sans savoir pourquoi, disons pour combler le vide. Il y avait un quart d’heure de marche avant d’arriver en ville et le mieux était de monter jusqu’au canal et de le suivre pour avoir un peu de paysage à voir. Parfois il regrettait de ne pas pouvoir marcher avec une bulle de musique autour de lui, il pensa que c’était un des problèmes du monde maintenant que des bruits tels que le chant des oiseaux ou le vent dans les feuilles avaient disparu des grandes villes. Il pensait que l’on pourrait installer des haut-parleurs dans le sol, dans les arbres et les murs et tout le monde se baladerait avec une petite puce résumant ses goûts musicaux. Au fil de la promenade, ceux équipés de la puce pourront écouteur du rock’n’roll, de la techno ou un disque d’Hildegarde Westerkamp, pour garder un sentiment de réalité. En fait, le mien serait d’écouter du Dntel, Hildegarde Westerkamp, ce serait vraiment pour la frime. Parfois, ses propres idées faisaient peur à Carlos et puis finalement, il se disait que les hommes avaient bien détruit l’environnement sonore, il était donc de leur devoir d’en reconstruire un. Un bateau de touriste passait et créait des vagues dans le canal. Les cygnes étaient ballottés de haut en bas sans se plaindre, sans rien dire, complice ou victime du mutisme naturel urbain. Les vagues crées, elles, clapotaient quand on arrivait à les entendre par-dessus le bruit du moteur et du guide parlant cinq langues. Sur le bateau, les touristes, âgés, portaient des casquettes, des chapeaux, des bobs, et certains s’étaient fabriqués des couvres chefs de fortune en papier journal. Carlos se dit que peut-être, l’un d’eux pensera à poser sa fabrication sur l’eau et verra qu’il n’a pas du tout créé un chapeau, mais un bateau, qui voguera et coulera une fois que le papier sera totalement imbibé d’eau. En fait, personne n’en aura l’idée, et il allait devoir le faire, dans les jours qui viennent, pourquoi pas demain ?


En remontant la tête, il vit qu’il longeait une dizaine de 403 en parfait état garée là en queue au milieu de nulle part. Chacune était d’une couleur différente, à chaque fois une variation autour du noir et elles ne semblaient appartenir à personne, il n’y avait pas de logements en bon état en face de ces places de stationnement. Il remarqua une petite affichette collée à l’une des vitres avec un nom de club automobile que il n’a pas pu mémoriser. Quelqu’un marchait derrière lui et quand il se retourna, il vit que celui-ci ne se dirigeait pas vers les voitures. Un peu plus loin il passa à côté de deux jeunes filles entrain de photographier une église réformée assez laide. Il voulut s’arrêter, leur donner des conseils, les prendre en photo toutes les deux entrains de rire sur le capot d’une des voitures ou faisant des signes obscènes au bateau mouche. Il n’en fit rien, elles allaient le prendre pour un pervers et peut-être même aimer ça. Il remarqua que l’appareil photo était de qualité professionnelle, que ce n’était pas un numérique et qu’il avait un objectif amovible et des finitions en métal. Il était déjà trop tard, il aurait dut faire demi-tour. Il lui arrivait souvent d’oublier ce qu’il était, il était beau et cultivé, avec un certain facteur de richesse qui ne gâchait rien. Il était le genre de mecs auxquels les filles ne peuvent résister. Sauf que dans son esprit, une image s’imprimait et ne s’effaçait pas, celle de lui-même peu avant de rencontrer Paul. Dix neuf ans, la sortie de la puberté, l’entrée dans l’âge adulte, c’est à ce moment que les changements sont les plus radicaux. Il commençait à bien s’habiller, à écouter des disques majoritairement des années 60, il pouvait réciter certains poèmes de William Blake, enfin, celui cité dans Dead Man, et son visage se durcissait. Ils se connaissaient déjà au collège, sans se fréquenter et ils se revirent dans un cinéma d’art et d’essai à une projection d’Annie Hall. Ils étaient cinq seulement dans la salle, un couple classe cinquantenaire, Paul, Carlos, et une brune d’environ trente ans. Ils se sont reconnus avant le début du film et se sont parlé après le générique. C’était le genre de choses qu’ils avaient toujours cherché, Carlos raconta la fois où il parla d’Hannibal Lecter avec deux sœurs à la retraite à la toute dernière séance avant la fermeture et la destruction d’un cinéma, il parla du moment où il leur a dit au revoir juste sous le panneau jaune indiquant le nom du cinéma, à chaque fois qu’il passait à côté des ruines en travaux il pouvait sentir leur vieux parfum et se rappelait chacun des bruits, l’odeur du vent et l’endroit où était le soleil dans le ciel. Devant un verre, ils parlèrent de leurs écrits respectifs, Paul inventait des chansons en attendant une phase d’inspiration et Carlos faisait de la poésie, Carlos lui parla de sa petite amie, des livres qu’elle lisait en anglais et Paul expliqua que le fait de se faire larguer par une fille était ce qui le forçait à écrire à chaque fois, pour survivre. Ils avouaient avoir eu un faible commun pour la trentenaire et quand ils crurent la voir au rayon vinyle d’un grand magasin, ils étaient devenus frères. Carlos quitta sa petite amie, Séverine, car il voulait danser au son des Beatles sur son balcon et que ce genre de choses ne l’intéressait pas. Ils riaient en regardant la jeunesse qui vit pour une seule chose : faire acte de présence. Ils se développaient de leur côté, ils choisissaient les lieux, la musique, les films, les sujets de discussion, ils n’avaient plus aucun souvenir de ce qu’était l’ennui. Ils déménagèrent ensemble sur Strasbourg et habitèrent à deux l’appartement dans lequel vit encore Paul, ils alternaient tous les soirs, l’un prenant le canapé du salon, l’autre le lit dans la chambre. Il vit de nouveau Séverine alors qu’il dansait sur les Beatles et il réalisa qu’il l’aimait encore, qu’il aimait son maquillage et le fait que quand elle parle, elle semble réelle. Elle ne l’avait pas vu et il ne voulait pas être vu, il préférait continuer à rêver d’elle. Au cours des années, ils avaient changé, physiquement et mentalement. Ils restaient toutefois des adultes voulant être les stars du lycée...


Il pénétra dans le centre-ville et l’atmosphère changea de suite : un clochard non localisé criait « touche pas à ma bière touche pas à ma bière », des pieds butaient dans une canette vide et la faisaient tintée sur au moins 50 mètres, un homme toussa plusieurs fois à s’en arracher la gorge et le brouhaha habituel fournissait le fond sonore. Il lui arrivait de croire que de nombreuses personnes ne regardaient que lui, qu’elles se retournaient sur son passage ou bien arrêtaient de bouger quand elles croisaient son regard. Il savait bien que ça n’était pas vrai, pourtant ça le rassurait sur lui-même, sur ce qu’il était. Il traversa la Place Kléber et dut se résoudre à faire un signe négatif de la tête à une mendiante roumaine qui le suivait sur la moitié du chemin et sur l’autre moitié, il plissait les yeux et ne voyait rien de ce que venais en face de lui à cause du soleil, si bien qu’il percuta un punk au crane à moitié rasé et s’excusa tout en essayant de parvenir jusqu’à l’ombre des grands magasins à partir desquels il pénétra dans une ruelle. Il passa à côté du Lafayette Gourmet et la ruelle se resserrait de plus en plus, comme un des sommets d’un triangle, les immeubles défraîchis, souvent arrières de magasins, étaient de plus en plus proches, les murs gris étaient dépourvus de fenêtres, ils étaient une grande bouche se refermant sur le visiteur apeuré, et d’un coup, pour les plus téméraires, ils s’ouvraient et débouchaient sur une cour peu fréquentée, dotée d’un bar dont la vitrine consistait en deux dessins au néon rose représentant des femmes dansant en déshabillé, la porte était grande ouverte en journée et il semblait que personne n’entrait, il n’y avait pas de musique audible, pas de barman visible, et la nuit, la porte se fermait et l’on entendait plus que des bruits étouffés. A part ça, des places de parkings toujours occupées car rares en centre-ville, et enfin, des immeubles d’habitation fermant la cour en aqueduc qui laisse entrer et sortir les voitures en sa base.


Il sonna à la porte déglinguée d’un de ses immeubles. Pensant qu’elle s’écroulerait peut-être, il poussait déjà la porte. Elle était bien fixée. Son téléphone vibra dans sa poche, il sortit et lut le prénom de « Nicolas » apparaître. Il refusa l’appel. Il voulait sûrement parler des négociations avec les Only Ones pour que Another Girl Another Planet apparaisse en chanson titre du jeu. Il allait sûrement dire qu’ils n’acceptaient pas l’argent proposé, qu’il en faudrait plus et lui l’aurait engueulé en lui disant que ce n’est sûrement pas plus d’argent qu’ils veulent, qu’il faudrait leur proposer la sortie d’une compilation du groupe via la branche musique du groupe de jeux vidéos ou bien leur proposer de faire de nouveaux albums, ou des concerts et il lui dirait que justement, c’est ce en quoi consiste son boulot, monter des affaires, des arrangements et pas uniquement appeler la banque pour demander combien d’argent pourrait être disponible, parce que ça, Carlos pouvait le faire. Il éteignit son téléphone, sans quoi il sonnerait à nouveau, Nicolas est tenace. Une voix demanda « C’est qui ? ». Il répondit « C’est Carlos » dans l’interphone, avant de se rendre compte que la voix provenait des fenêtres au-dessus de lui. Il attendit un petit moment, presque deux minutes et sa sœur lui ouvrit la porte d’en bas en robe blanche de coton informe, allant des épaules jusqu’aux genoux en un seul trait. Elle tira la porte une première fois et comme elle résistait, Carlos poussa de son côté, envoyant sa sœur en arrière quand elle finit par céder. Elle faillit s’écrouler à terre et ses jambes ne tremblaient pas uniquement à cause de la force de son frère. Il s’excusa pour sa violence. Ils montèrent en silence, elle avait oublié de lui dire bonjour et une ou deux fois, il dut lui donner une petite impulsion pour qu’elle ne s’affaisse pas sur lui. Au deuxième étage la porte des toilettes communs claqua et quand ils arrivèrent l’appartement d’Estelle, la sœur de Carlos, était grand ouvert. Carlos entra le premier et alla s’assoire sur le canapé du salon. Il était très bas et à chaque fois les invités avaient l’impression de tomber dans un puits sans fond. Elle lui proposa du thé qu’il accepta, elle avait toujours de très bons sachets achetés dans les boutiques spécialisées de la ville et l’odeur des plantes imprégnait l’appartement depuis toujours accompagnée d’un fond acre qui s’apparente à l’odeur du moisi et des caves. Il n’y avait pas de papiers peints sur les murs mais de longues traînées foncées de gouttes séchées depuis longtemps. Contrairement aux apparences, Carlos se sentait bien dans cet appartement, ça lui rappela les visites dans l’atelier de son grand-père quand ils étaient enfants, ils regardaient les palettes détachées, les pinceaux plongés dans de l’eau trouble et les tableaux sur les chevalets, dans les armoires ou sur la table de la cuisine, ces mêmes tableaux qu’il pouvait voir chez sa sœur aujourd’hui, accrochés partout avec ce sens de l’endroit absurde. Il demanda où se trouvait le tableau des chevaliers teutoniques et de l’ouvre boite, habituellement derrière la petite télévision 36 centimètres. D’ailleurs il y avait un écran plat à la place de la télévision 36 centimètres.

« On l’a vendu »
« ‘On’, tu veux dire toi et Volker ? »

Volker était le petit ami d’Estelle, un allemand de 37 ans aux cheveux encore plus longs que ceux de Carlos et avec une tête de mort en lieu et place du visage. Il se prenait pour un peintre, ce qui expliquait l’ambiance que Carlos appréciait et il ne l’avait jamais vu finir un tableau, souvent il s’arrêtait au crayonné.

« Oui, nous. On a besoin d’argent, ça, tu le sais ? »
« Vous auriez pu me le vendre à moi ».

Carlos était le pire dessinateur et peintre du monde. Son plus mauvais souvenir était celui d’un cours de dessin donné par son grand-père, durant lequel il devait dessiner une pomme d’après modèle. Il allait présenter le résultat final et son grand-père dit « Tu appelles ça finit ? ». Il du se concentrer très fort pour ne pas pleurer, et il resta concentré comme ça jusqu’au soir, dans son lit. Estelle avait hérité de tous les tableaux à sa mort et Carlos avait cette conviction intime que c’était parce que lui, l’homme, ne savait pas dessiner. Estelle dessinait juste un peu mieux, mais ça importait peu. Maintenant, il était encore plus remonté contre Volker. Ils se détestaient l’un, l’autre. Carlos respectait Volker en tant qu’artiste, peut-être qu’il était très doué et trop sévère avec lui-même, peut-être que ces démons étaient si puissants qu’une seule œuvre pourrait les exorciser et que celle-ci se devait d’être parfaite, peut-être qu’il gardait en secret des tableaux finis et magnifiques et qu’il était trop timide pour les montrer. Tout ça ne l’empêchait de détester Volker, l’homme. Son accent et ses dents de loups. Le fait qu’il sorte avec sa sœur à la connaissance de tous depuis deux ans, depuis qu’elle a eu dix huit ans et sans doute bien avant de manière non-officielle. Le fait qu’elle soit obligée de travailler et qu’il reste toute la journée à ne rien faire pour finalement peindre une ou deux heures dans la soirée. Le simple fait qu’il la touche. Les coups de fil qu’il recevait à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, où sa sœur lui demandait de venir parce que Volker avait disparu depuis deux jours ou bien qu’il l’avait engueulée et foutue dehors et qu’il lui avait tapé dessus. C’est arrivé deux fois et la première fois elle était couverte de bleue sur le corps entier. La seconde fois, Carlos ne trouva aucune trace et supposa que ça n’était pas arrivé et que sa sœur appelait au secours par tous les moyens, ce qui était tout aussi grave. Estelle revint avec un plateau, deux tasses fumantes et des petits gâteaux au beurre, en soufflant sur son thé, il prit la parole.

« Je sais que tu veux partir. Je sais que tu ne veux plus traîner avec Volker. J’ai compris tous les messages discrets que tu m’as envoyés. »

Estelle ne dit rien et but une grande gorgée de son thé, Carlos s’étonnant qu’elle ne se soit pas brûlée.

« Je suis près à t’aider. Je t’héberge autant que tu veux, je te donne de l’argent si tu veux reprendre tes études ou bien je me débrouille pour garder Volker éloigné de toi pendant que tu te refais. C’est toi qui choisi. »

Carlos but à son tour, pour imposer un silence que sa sœur se sentirait obliger de combler. Elle posa sa tasse.

« Déjà, je n’ai envoyé aucun message. Et ensuite, jamais tu pourras l’empêcher de me voir, on est fait l’un pour l’autre. »

Carlos se dépêcha d’avaler pour répondre et imposer sa rhétorique qu’il avait beaucoup travaillé avant de venir ici. Il commença à parler quand la porte de l’appartement s’ouvrit et le punk que Carlos avait bousculé Place Kléber entra sur la pointe des pieds, pénétrait visiblement gêné dans le salon et demanda d’une voix très gentille et faible si Volker était là. Estelle dit qu’il allait revenir et qu’il pouvait attendre ici. Le salon était un tout petit carré bouché par le canapé, une table basse, une armoire et la nouvelle télévision. Le punk était assis en tailleur à quelques centimètres de Carlos. Estelle savait qu’il ne l’embêterait plus en présence d’un étranger et c’était vrai. Le silence s’imposa. Carlos voyait bien que le punk regardait un peu trop la robe d’Estelle qui avec la chaleur et la transpiration devenait transparente et laissait apparaître son manque de sous-vêtements. Elle proposa du thé au punk qui refusa d’un simple mouvement de la tête. Il reniflait et sa peau était lisse et rose, ce qui avait toujours dégoûté Carlos chez un homme. Il jouait de la langue avec son piercing sur la lèvre et Carlos, pour passer le temps, en compta quinze sur son visage, avant de se lasser. Par la fenêtre ouverte, rien provenait du dehors. Pas d’odeur, de bruit, d’oiseau, de feuille. L’extérieur s’était effacé pour laisser la place au néant qui s’épanchait enfin dans l’appartement. Et puis la porte s’ouvrit de nouveau et entra Volker. Un mètre quatre-vingt dix, blouson de cuir, jean déchiré. Un sourire de bonheur apparut sur le visage du punk et sur celui d’Estelle, Carlos se racla la gorge. C’est le genre de réaction qu’il provoquait.
« Salut connards »
Il rajoutait connard à la fin de chacune de ses phrases, crachait le « n » et roulait le « r ». Dans cette situation, Carlos ne savait pas si le connard était lui, le punk ou sa sœur. Le plus simple était de penser que Volker s’adressait à la collectivité. Il n’embrassa pas Estelle, ce qui voulait dire qu’il n’était ni parti loin, ni longtemps. Il ne regarda pas vraiment le punk qui trépignait sur lui-même. Il serra la main de Carlos en lui faisant en clin d’œil, lui demandant comment ça allait, ce genre de choses. Ils leur arrivaient très souvent de prétendre être bons amis, ça rendait la situation plus facile. Et des fois, oui, ils s’entendaient vraiment bien et se surprenaient. Il alla se chercher une bière au frigo et s’assit en face du punk. Il but la moitié de la bouteille, posa un sachet Fnac sur la table et se plaignit du manque d’ambiance. Il se leva pour allumer la télé, de laquelle s’échappa alors une image granuleuse et des voix parlant sans arrêts. Volker sortit de son sachet un tas de photographie qu’il éparpilla en évidence. La plupart avaient Estelle comme sujet, les photos devaient être vieilles de quelques mois, elle avait depuis changé physiquement et ses cheveux n’avaient pas encore été coupés. Elle se promenait sur une plage, un chapeau de paille sur la tête laissant dépasser quelques mèches oranges foncées, l’eau lui léchait les pieds et la faisait rire. Les photos défilaient et le punk dit à Estelle :
« Tu as beaucoup changé. »
« C’est l’ancienne moi. Elle est morte, je l’ai tué. Elle était stupide et trop naïve et trop gentille. Juste bonne à être une petite fille. »
Carlos regardait en silence sa sœur aujourd’hui, les cheveux gras en l’air, un anneau de 3 centimètres de diamètre dans le nez et surtout une peau vieille, translucide, sur laquelle on pouvait lire la crasse, la fatigue et la méfiance.
« Oui mais si on tend l’oreille, on peut l’entendre parler. Dis quelque chose. » Volker riait des commentaires d’Estelle et en parlant, on aurait cru qu’il se moquait d’elle.
Il alterna en fixant les photographies et l’Estelle d’aujourd’hui et il vit l’énorme différence, un fossé qu’il n’arrivait pourtant pas à cerner ;elle était toujours sa sœur, elle se ressemblait encore, elle riait dans ses bons jours, et malgré cela, il y avait eu un changement profond en elle, qui obligeait Carlos à agir comme il le fit, peut-être était-ce du à l’apparition d’un doute dans sa voix.
« Quelque chose » répondit Estelle en faisant semblant de ne pas écouter Volker, concentrant son regard vide sur la télévision. Elle avait ramené ses jambes pliées contre son torse et les avait rentrées sous sa robe qui lui faisait désormais un gros ventre, les pieds nus sans vernis sur le canapé. Volker continua de parler, tout en caressant une à une les photographies du bout des doigts :
« Tu vois, le son et la lumière ne se propagent pas à la même vitesse. Les paroles de la morte nous parviennent encore à travers la photo, alors qu’elle n’existe plus. Ce sont des mots qu’elle a prononcé il y a bien longtemps. »
« Coooool ! ». Le punk essayait de montrer son intérêt pour se faire bien voir.
Pendant une seconde, Carlos se rendit compte que Volker et sa sœur pourraient très bien demander l’aumône dans la rue et faire partie de ces gens qui indiquent des chemins imaginaires à des gens imaginaires sur les avenues aux alentours de minuit. La seconde d’après, il se demanda si cela importait vraiment, si cela faisait une différence, puisque au fond, c’était un destin comme un autre, à partir du moment où ils étaient heureux, ou au moins pas plus malheureux que les autres. Carlos agissait de manière totalement égoïste et il s’en rendait compte maintenant, il était le pire de tous les parents, il voulait le meilleur pour sa sœur, quitte à détruire ce qu’elle aime et construit pour elle-même. Il fallait à Carlos un minimum de confiance en ce que l’animait et il le trouva dans le fait qu’Estelle ne paraissait pas exaltée, comblée. Encore une fois, tout le monde vit la même chose. Carlos était prêt à abandonner son plan à jamais, à laisser sa sœur vivre et à sourire pour toujours à Volker quand il disait « connard » toutes les cinq minutes, jusqu’à ce que celui-ci sorte autre chose du sachet. Dans un emballage plastique il tenait un morceau de crack et à côté une pipe à crack en forme de petite bouteille du genre de celle où l’on fait rentrer des bateaux. Le punk salivait, les deux mains tremblantes sur la table. Carlos observa bien sa sœur et ne sut rien décoder sur son visage, il n’y avait aucune réaction, elle ne regarde même pas Volker et se contenta de suivre l’intrigue du téléfilm policier, là où une femme venait d’être étranglée, nue dans la baignoire d’une chambre d’hôtel et où le policier contemplait le cadavre avec un air de dégoût pour l’horreur des meurtriers. Carlos, sachant déjà qu’il allait agir, se demanda si sa sœur pensait à la même chose que lui, si elle pensait à ce que ressentent les comédiens en jouant ces scènes, Carlos à la place de l’acteur flic aux cheveux blonds grisonnants désormais, voyant nue une femme avec qui il déjeune à la cantine du plateau et qui simule sa mort, il imagina l’excitation macabre et l’envie de le reproduire, à un moment, Estelle à la place de la jeune femme, nue et immobile pendant toute une journée de prise sous l’œil d’environ 50 personnes travaillant sur le plateau. De retour à la réalité Volker faisait déjà chauffer la pipe, Carlos dégaina l’arme hors de sa poche et la pointa sur le punk, qui ne la vit même pas, Carlos lui hurla l’ordre de sortir, il se tourna et vit l’arme sur lui et c’était comme s’il allait se faire dessus, peut-être que c’était déjà la cas. Il clama qu’il était un mec sans histoire et Carlos lui montra la porte du bout de son canon, le punk ne se fit pas attendre, déplia ses jambes et partit en courant, percutant au passage Volker qui lui demandait de se calmer, « connard », et la pipe se brisa sur le carrelage, faisant jurer Volker. Estelle tourna la tête de sa télévision sans changer d’expression et dit à Carlos :
« Tu es content maintenant ? »
Il sentit une haine incontrôlable monter en lui, il pouvait sentir cette envie d’assassiner le monde entier et il la canalisait entièrement sur Volker. Il se leva d’un bond, enjamba la table basse presque en sautant par-dessus et prit dans sa main droite le crane de Volker par les cheveux, lui appliquant le canon du revolver sur la tempe.
« Tu vas juste me dire un truc et on pourra être copain, d’accord ? »
Pas de réponse, Volker ne se débattait pas, il se contentait d’attendre que l’orage passe, il avait vécu pire, bien pire et avait survécu à des avenirs plus sombres, sans ange gardien.
« Tu vas répondre gentiment à ça : est-ce que ma sœur prend de ta drogue ? »
« Ce n’est pas ma drogue »
« Mauvaise réponse »
« C’est rare. C’est même la première fois que j’en emmène ici. »
Volker était capable de s’exprimer audiblement dans une telle position, le visage rouge, la tête sous le bras de Carlos, ce dernier s’en rendit compte et eut soudainement peur. La voix de sa sœur vint briser sa rapide descente dans le doute et la défaite.
« Je peux parler moi-même, connard. J’en ai jamais pris, je suis pas une conne ! »
Carlos et Volker, dans une position très peu confortable rappelant les photographies de catch, la regardèrent et partagèrent une sensation d’éblouissement face à son calme, la beauté de sa conviction transpirant à travers le ton de son voix. Le corps de Volker se détendit dans les bras de Carlos et Carlos se retrouvait là, à quatre pattes sur le carrelage du salon, menaçant quelqu’un avec une arme, ne sachant plus que faire. Sa sœur lui dicta une conduite.
« Et là, tu te casse, hein ? Je veux plus te voir, on veut plus te voir, tu te rends compte de tout le mal que tu me fais ? J’essaierai d’oublier cette après-midi, on va tous essayer de l’oublier. »
« J’y arriverai » dit Volker, étalé par terre et libéré de la pression de l’arme.
Carlos ne dit rien, il rangea le pistolet dans sa poche de jean et sortit de l’appartement en traînait des pieds et il claqua la porte. On entendait ses pas dans l’escalier, on l’entendit quitter l’immeuble. Il aurait pu trouver un meilleur moyen d’exprimer sa colère contre le monde, il en était conscient à présent. Il avait toujours été comme ça, trop calme, trop gentil et trop passif. Dans la cour de récréation, il avait battu par surprise de nombreux camarades au fil des ans, pour des broutilles qui enclenchait un petit bouton dans son crane. En général, il les attrapait par le col, les clouait à un mur et profitait de leur immobilité pour les frapper de toutes ses forces, c’est-à-dire pas grand chose, paradoxalement. La surveillante l’attrapa toujours et en raison de son bon comportement habituel, il se contenta de rester une dizaine de minutes face à un mur avec pour consigne de «réfléchir à ses actes ». C’était exactement ce qu’il faisait à l’instant, percuté par un mur invisible qui le suivait partout où il allait, des ruelles à la Place Kléber. Il se dit qu’il n’était pas un génie et qu’il était obligé de le savoir et de le garder à l’esprit. Il était extraordinairement doué en beaucoup de choses et spécialement en informatique, il était cultivé et connaissait des bases de philosophie que peu de monde connaissent réellement, il plaisait, son travail plaisait. Il était quelqu’un de bien, pas un génie. C’était dut au fait qu’il réussissait trop bien, qu’il travaillait sans connaître de période de vide et d’échecs. Dans sa tête, il mit une pièce dans le jukebox et joua Jay Mascis and The Fog, « More light », LE disque pour se suicider en récitant le mantra : la vie est trop belle pour moi.

Il suivait un petit trottoir et s’arrêta à un feu rouge pour piéton, à côté d’un groupe de gamins d’une dizaine d’années. Ils parlaient très fort, trois filles et un garçon plus jeune et ils discutaient de leurs parents, une petite blonde dit que son père ne paierait sûrement pas, qu’il n’enverra pas le chèque dont sa mère à besoin. Une chinoise défendit le père et dit qu’il le ferait quand même, que s’il n'en avait pas envie, il serait obligé de le faire par la loi. Une beurette dit que la loi, il s’en foutait. Le petit garçon voulait une glace et ne dit rien d’autre. Les filles fumaient, et les cigarettes paraissaient étrange et disproportionnée dans leurs petites mains.
« Vous avez quel âge ? » Carlos se baissa en posant ses mains sur les genoux.
« Ça te regarde pas » dit la blonde en s’arrêtant de parler à contre cœur. Elle était encore si mince qu’on aurait pu croire qu’elle était anorexique.
« Onze ans » répondit presque simultanément la beurette, qui dut affronter les regards accusateurs de ses amis.
« Onze ans et vous fumez ? »
« C’est pas ton problème. » lui envoya sèchement la beurette en preuve de bonne foi envers ses camarades.
Carlos tendit la main : « D’accord, mais je peux en avoir une ? »




Face B



Carlos referma la porte d’entrée derrière lui et laissa Paul seul dans l’appartement. Il observa la totalité du salon en effectuant un tour sur lui-même. Face à lui s’ouvrait la salle de bain, la cuisine et la salle de projection avec ses deux murs vitrés de haut en bas que l’on pouvait clore hermétiquement grâce aux volets électriques. A part cela, il ne connaissait rien de plus de cet endroit. Il décida de visiter en suivant le couloir sombre juste entre les images de Chaplin accompagné de son chien et de Woody Allen courant après une créature noire d’au moins deux mètres. Il entendit la porte de l’escalier claquer au dehors. Au bout d’à peine quelques mètres il tomba sur ce qui était la chambre de Carlos ;la pièce était identique au salon, et le maigre lit deux places de Carlos aurait fait pâle figure perdue dans cet infinie, s’il n’y avait pas eu quatre ordinateurs, aux unités centrales dénudés branchées sur des moniteurs hors d’âge. Ils ne semblaient pas en état de fonctionner et pourtant c’était là-dessus que Carlos travaillait sur ses jeux, c’était là qu’il développait la crème de l’électronique, les best-sellers de salon du vingt et unième siècle. Il était plausible que Carlos les ait détruit tous les quatre, après avoir fini son jeu, dans un accès de rage ou de joie. Il était un adhérent de la théorie de l’éphémère, il pensait que chaque chose a un nombre limité de rôle à remplir et parfois le rôle des objets se limitait à être l’acteur passif de leurs propres destructions. Sur les murs, quelques lithographie plus ou moins célèbres. « L’origine du monde », de Gustave Doré, bien que sa présence parte d’une plaisanterie de mauvais goût, « Dali, à l’âge de 5 ans, quand il croyait être une fille, soulevant la pellicule de l’eau » de Salvador Dali, « Peinture 1946 » de Francis Bacon et l’affiche de l’édition de 1896 du « Salon des cents » par Muscha. Il y en avait d’autres qui dépassaient les connaissances et les attirances de Paul. Aucun original, aucune copie, Carlos insistait là-dessus.
Il était assez riche pour s’en offrir au moins un connu et il le refusait. Il avait toujours acheté des lithographies et il refusait aujourd’hui de payer des sommes astronomiques pour une œuvre à laquelle, au final, il aurait envie de faire jouer le même rôle qu’aux ordinateurs. Carlos et Paul étaient de la génération internet, ils aimaient les choses libres, gratuites ou pas chères, ils pensaient que la qualité était présentes quelle que soit la forme, ils pensaient que « Good for my soul » des Jesus and Mary Chain conservait les mêmes propriétés en 128 kbs, 192, ou bien en qualité disque compact. Le format n’importe pas, l’important est de pouvoir se la procurer, afin de connaître la même extase que le premier jour où les frères Reid l’ont composé. Carlos avait déjà eu assez de mal à se commander les lithographies, il ne se voyait pas traquer des originaux. S’il disposait d’une salle de projection, c’était uniquement pour les films dont il était sûr de ne plus jamais les voir au cinéma, ceux qu’il avait raté, ou ceux qui étaient passé inaperçu. Ils s’étaient ainsi fait des séances sans doute jamais reproduites dans le monde moderne, enchaînant le Dracula de Tod Browning avec Crash de David Cronenberg. La chambre donnait sur une série de portes, deux chambres d’amis, une salle à manger où il n’allait jamais, munie d’une table et quelques chaises et une dernière pièce complètement vide, les murs couverts de blanc, avec une grande baie vitrée où selon le fantasme longtemps pourchassé par Carlos, il venait dormir certains soirs et s’isoler pour de longues périodes de silence dans la journée. Paul portait les vêtements de son meilleur ami, un jean bleu passé par un effet eau de javel et un t-shirt sans manche qui lui était beaucoup trop grand et lui donnait l’impression de porter un gilet. En réajustant le col trop grand pour son cou, il se remémora les événements de la journée, le bateau renversé, ses vêtements trempés… Soudain, ça le frappa, et il se mit à courir de manière stupide vers la salle de bain. Il avait les lettres dans son pantalon ! Se dépêcher ne servait à rien, elles avaient pris l’eau, il avait perdu ces souvenirs et ces mots, ils n’existaient plus que dans sa tête et au lieu de vouloir les sauver en vain, il aurait plutôt dut les apprendre par cœur pendant qu’il s’en souvenait. Il fouilla ses poches trempées et n’y trouva rien du tout, son cœur s’accélérait et il chercha partout, refaisant les poches. Et puis ça lui revint, il les avait fait lire à Carlos avant d’aller à l’Orangerie. Dans ce cas, elles devaient toujours se trouver quelque part dans la cuisine.
Elles y étaient, posées sur le frigo, un tas de papiers multicolores pliés à certains endroits, noircis par l’encre et contenant tout ses désirs les plus fous, de manière simple, aisée, qui le décontenançait. Pour être sûr que c’était bien elles, qu’elles n’avaient pas coulée dans le lac et avant tout, encore une fois, qu’elles lui étaient bien adressées, qu’au final, tout ce qu’il y avait lu n’était pas un mal entendu, il sortit à nouveau le papier de la première enveloppe qu’il reçut, celle oscillant entre le violet et le rose et la parcourut lentement :


« Cher Paul,

Depuis ce jour pluvieux d’avril, le 26 pour être précis, je ne cesse de remercier Dieu, s’il existe, et sous toutes ses formes. Et je me pose des questions, des tas de questions qui peuvent se résumer ainsi :

Qui-es-tu? Que fais-tu de tes journées? Qu'est ce que ça fait de croiser ton regard?

Tu ne me connais pas, et pourtant je vais te tutoyer, car moi je te connais très bien, plus que n’importe qui au monde, sans que jamais nous n’ayons été présentés en chair et en os. La pluie m’a surprise le jour où je t’ai « rencontré ». Je téléphonais en marchant dans les rues de Paris et très vite, tous mes vêtements étaient trempés et mon portable continuait à fonctionner sans prendre l’eau, je ne pouvais pas raccrocher, c’était un appel important. Enfin, une fois la conversation finie, j’étais trop loin pour rentrer chez moi, j’ai du me protéger dans une librairie. C’est là, en ce jour comme un être au départ, que je suis tombé sur ton livre, « J’ai une âme solitaire », perdu au milieu de dizaine de références, du dernier livre à la mode ou d’un fascicule de 1909 sur les tours de Londres. « J’ai une âme solitaire » était vendu à 5 euro, en exemplaire d’occasion. Je l’ai acheté à cause du résumé à l’arrière du livre, du prix et d’une impulsion un peu bizarre, provenant sans doute du désir de nouveauté, aussi perdue que j’étais dans une boutique où je n’avais jamais mis les pieds. Je suis rentrée chez moi, je me suis séchée et j’ai commencé à lire ton livre et je ne savais plus quoi penser. J’ai tout lu d’une traite, c’est vrai qu’il est un peu court, aussi. J'y ai vu des ressemblances troublantes, une âme torturée, des mots qui aurait pu être les miens, un état d'esprit hypnotisant auquel je peux me connecter naturellement; des références cinématographiques, musicales, artistiques par dizaines, dont beaucoup ne me sont pas étrangères. En une journée au déroulement fortuit, ma vie avait changé, je n’étais plus toute seule au milieu d’un monde étranger auquel, un jour très proche, j’aurai pu m’intégrer, et pour cela, changer. Non, grâce à toi, j’étais une personne comprise, conquise et j’avais un frère, un ami avec qui je partageais déjà tout. Auprès de moi, quelqu’un me murmurait enfin ces mots : « Tu es une fille formidable ».


Je n’ai pas réfléchi avant d’écrire cette lettre, par contre, j’ai attendu des semaines avant de l’envoyer… Excuse-moi, mais mon temps libre est occupé par les études et de nombreux partiels, et ce ne sont au fond que des prétextes bidons, ce qui m’a empêché de passer à l’acte avant aujourd’hui, c’est la peur de passer pour une stupide petite fille qui écrit à son auteur favori, la peur que tu reçoives cette lettre au milieu de dizaines d’autres identiques et que tu la classes au rayon « inintéressantes ». Toutefois, j’ai cédé à la tentation, je prends le risque, parce que ce que j’ai vu dans ton livre, c’est moi, c’est mon âme sœur, pas dans les personnages, au contraire, dans la façon dont ils étaient décrit, dont leur peur et leurs désirs ne leur appartenaient pas, mais t’appartenaient à toi, l’auteur. A présent, j'ai du mal à me concentrer car mes pensées s'enfuient souvent vers toi sans que je puisse les retenir. J'oublie ma copie pendant un instant et j'essaie de t'imaginer, mais tout ce que je parviens à visualiser est ce t-shirt Elephant dont tu parles en page 48. Ton visage et ton corps restent dans l'ombre.

Je suis sûre que déjà, en me lisant, tu hallucines, tu pestes et te demande qui peut donc bien être cette folle qui parle d’âme sœur, qui dis te connaître sans jamais t’avoir vu, qui semble faire une fixation sur toi. Pour ma défense, je vais dire que je m’emporte sans doute trop, que dans ma tête je fais des plans et j’imagine le futur, tout ça parce que mon imagination est développée outre mesure, et qu’elle a eu le temps de fonctionner, de rêver à ces choses, bien avant de savoir que tu existes. Je te prie de m’excuser si tu me prends effectivement pour une folle. Il te suffit de ne pas répondre et tu sera débarrassé de moi à jamais. Toutefois, je crois assez en toi pour penser que mon tutoiement, que ces choses que je te dis, que les quelques détails que je peux te donner sur moi, te touche sans doute, j’espère même que tu attendais ma lettre comme moi j’attendais ton livre, sans penser que cela viendrait sous cette forme, à ce moment, de cette façon.


Le matin quand je prends le métro, je passe toujours devant une publicité pour le dvd d'Elephant, où l'on voit la jeune fille embrasser sur la joue John Robinson. Bien sûr, je les vois différemment désormais, je sais qu'ils n'existent que pour moi. Et les gens ne le savent pas, ils passent devant en les ignorant, et rien ne peut me faire plus plaisir que de me sentir si spéciale. Je partage avec toi l’amour de ce film, l’amour de l’image sur l’affiche et l’envie qu’elle devienne réelle, enfin, un jour, bientôt.

Ce matin, quand je suis passée, ils n'étaient plus là. Une publicité débile les avait remplacés. Comme si de rien n'était. Et les gens continuaient de passer comme si rien n'avait changé.

Ce n'est pas grave, toi tu es toujours là, tes mots restent encrés étrangement, comme si une phrase écrite dans le sable survivait au passage de la mer.

J'ai longuement regardé ton visage en 4° de couverture.
Tu existes, tu es beau, tu as des yeux, une bouche, tu as les cheveux en bataille, tu existes, tu existes... quel bonheur. Tout devient plus clair pour moi, ma vie, qui était un gros bordel dans la chambre aux volets fermés d’une adolescente, commence à avoir des débouchés, je sais qu’en côtoyant des gens comme toi, et pas seulement, en te côtoyant toi, je pourrai être moi-même, être heureuse, développer mon esprit, mon âme, mon corps, tout cela à l’infini et en échange, je t’aiderai également, je t’inspirerai, je te donnerai des conseils sur ton style, ta façon d’écrire, je te ferai lire mon journal intime, et tu me diras que chaque mot que j’écris, tu l’as déjà pensés, que chaque chose dont je rêve, tu veux les réaliser avec moi.

Je connais un peu ta biographie. Moi aussi j'ai XX22 ans, ou plus précisément, je les ai eus le 14 juin.
Je suis étudiante en LEA (langues étrangères appliquées) anglais/italien. Ce n'est pas toujours passionnant mais j'arrive tout de même à m'y accommoder.

Il y a tellement de choses à dire. Et pourtant, j'ai toujours peur que la source s'épuise.
Ne m'en veut pas, je suis comme ça.

J'ai envie de continuer à t'écrire toute la nuit. J'écoute Good Friday en boucle.

Je pense à toi et personne ne le sait, même toi, tu ne le savais pas avant le moment précis où tu lis cette phrase, dans mon avenir au moment où j’écris, dans ton présent au moment où tu lis.

Quand je te lis et relis, je te vois toi et je te vois moi, tout cela est une œuvre d'art, une chanson de Peter Doherty, la scène de Lost in Translation sur le lit répétée à l'infini, le gribouillis d'un enfant qui essaie de dessiner quelque chose qui n'a jamais vu...
C'est beau, tout simplement, tu dis des choses très belles, simples, sans artifices; des choses qui sont belles et ne le savent pas, c'est ce que je préfère, la naïveté, tu es mon poète favori.


Parfois, au détour d’un chapitre, je me rends compte que l’auteur, que tu, ne vas pas bien, qu’il est impossible de transcrire tant de mal être et de haine de soi sans le ressentir depuis longtemps et alors cette prise de confiance fais que je ne peux que me sentir mal d’être heureuse de te lire, d’être heureuse d’être exactement comme toi. Je t'écris aussi bien que je le peux mais cela ne suffit pas. Je veux te consoler avec un baiser, une caresse, une chanson, des rires et des tas de trucs tellement simples. Mais de loin, rien n'est simple, je dois me contenter de caractère d’imprimerie et si tout se passe bien, tu te contente de cette lettre d’encre sèche et morte.
Je me suis souvent demandée à quoi ressemblait ton écriture, la vraie, celle de ta main, au stylo. La passion que j'ai attrapée pour toi me dévore, je veux être sûr que tu es réel, je veux savoir si ce genre de rencontres existent, si nous sommes tellement spéciaux que nous sommes fait l’un pour l’autre.


Dans notre maison, il y a un couple. Ils se câlinent, se murmurent des mots doux, se regardent dans le blanc des yeux, en permanence. Ca m'est insupportable, je les fuis comme la peste, ils me font trop de mal. Ces temps ci je peux encore moins voir ça, je trouve ça tellement injuste, je me dis qu'il y a un problème quelque part, le monde ne tourne pas rond, en tout cas pas pour tout le monde.

Ces dernières nuits, j'ai fait des rêves angoissants. Je me souviens seulement d'un oiseau en bois rouge et vert qui souriait et qui survolait la pénombre, le vide. Il était terrifiant. Quand je ferme les yeux, je le vois toujours.

Pourrais-tu le chasser de mes rêves cette nuit?

Si tu vois les mêmes choses que moi, je t’en pris réponds moi.

A très vite,
Karen Koltrane. »


Il s’arrêta et sourit dans le vide. Il ne pouvait pas s’en empêcher, à chaque fois, comme quand il buvait un grand verre de jus de citron, coupé avec peu d’eau et sans sucre. Ses joues donnaient l’impulsion et son visage se fendaient d’un rictus enfantin incontrôlable. A cette lettre, il avait répondu, à peine quelques secondes après l’avoir lue, sur des feuilles 21*29,7 grands carreaux, marges en rouges, les feuilles banales qu’il utilisait en cours, et après avoir fini sa missive, il espérait qu’elle saurait combler la forme par la beauté de son fond, la franchise de son écriture, hésitante, moucheté, la même qu’il utilise depuis qu’il apprit à écrire :

« Chère Karen,

Laisse-moi d'abord te dire à quel point j'ai été surpris, presque choqué d'apprendre que quelqu'un avait lu mon livre, mes secrets, mon âme. Je n'aurai jamais pensé être lu un jour, c’est idiot car c’était obligé, quelqu’un au moins allait le lire à ça sortie dans le commerce. Mais surtout, il fallait le comprendre ce livre, le « trouver ».
Une partie de ce que je m'efforce à dissimuler aux autres, ce dont j'ai honte, ce dont j'ai peur, ce dont je rêve sans inhibitions s'y trouve.
Et tu l'as trouvé.

Comment? Cela m'intrigue mais ce n'est pas ce qui a le plus d'importance. Au fur et à mesure où je lisais tes mots, mon cœur s'accélérait sans que je n'y puisse rien. La réponse au « comment », c’est sans doute parce que tu es comme moi.
" la passion que j'ai attrapée pour toi"
D'habitude, c'est une phrase que l'on entend blotti dans ses rêves, bien au chaud.
Je l'ai eu devant les yeux au moment où je m'y attendais le moins, dans le froid mordant de la réalité.

Je n'ai pas compris. Alors j'ai continué à lire, toujours sans rien comprendre.
Et puis tu as parlé de "Lost in Translation" et j'ai souris.
Et puis tu as parlé de Pete. Je commençais à comprendre.
Les Libertines
Coco Rosie

Ame sœur? Tu tentes de me rassurer en me disant que tu t'emportes. Est-ce-que ça me rassure?
Le mal est fait et je ne peux penser à autre chose qu'à cette lettre. Des choses pareilles ne m'arrivent pas tous les jours, aussi étranges, oui, mais sûrement pas aussi belles.


Et après? A quoi peut-on s'attendre?
Tu as lu mon livre, j'ai lu ta lettre... un lien s'est forcément installé, mais lequel? Tu n'existes que dans mon esprit et je n'existe que dans le tien, tu n'as pas de contours, tu es un prénom, une âme.
C'est une relation commencée à l'envers.
Je me demande quelle sorte de visage tu arrives à m'attribuer, quelle sorte de voix tu peux entendre. Je me demande où est la réalité dans tout ça, si quelque chose a changé, si quelque chose changera...
Bang bang, my baby shot me down, en plein cœur, tu m’as eu, tu m’as touché.
Peut-être que tout ça n'est qu'un doux mirage dans le désert de nos vies. Il s'éloigne lorsqu'on s'en approche et finit par s'évaporer lorsqu'on le touche du bout des doigts. Et c'est là que ça fait mal.
Je chasse cette mauvaise pensée mais une autre prend le dessus:
Tu dis que tu veux me connaître plus que tu ne me connais déjà, et j'ai déjà peur de te décevoir, j'ai peur que tu attendes trop; peut-être ne suis-je pas vraiment celui que tu crois.
Je ne veux pas te faire de peine et je ne veux pas en avoir.
Mais quand je relis ta lettre, je me dis que ça vaut peut-être le coup.
Et je ne peux pas m'empêcher d'y croire.

Je veux me donner une chance et face à ton audace, je te réponds par l’audace : je veux te voir. Très vite. Je veux te rencontrer et sentir ton odeur. D’après ce que j’ai compris, tu vis à Paris. Moi, je vis à Strasbourg et je suis près à me déplacer, à prendre le train pour passer un week-end dans ta ville, avec toi, dans tes bras. Il faut absolument que nous essayions et je suis sûr que cela marchera. Dans le pire des cas, il nous suffira de dire « bon, ben on reste amis hein au revoir », et tout sera fini, nous aurons essayé, nous aurons touché notre vie, soit pour retomber sur terre, soit pour s’envoler dans les cieux à tous jamais.

Je veux te dire merci, merci d’exister et merci d’être présente dans ma vie. C'est vraiment étrange, de parler avec la personne qui représente tout ce que tu attends de la vie et en même temps de la sentir si cruellement loin et inaccessible. C'est comme si le destin agitait sous ton nez ton rêve matérialisé, pour que tu saches qu'il existe bel et bien, pour que tu voies à coté de quoi tu passes. Etre maudit jusqu'au bout. Ou alors il en a assez d'être cruel, il se dit qu'il a bien joué et que maintenant tu mérites autre chose. Alors il veut te faire une bonne surprise pour une fois. Et la tu te retrouve con parce que tu as tellement l'habitude d'accuser le destin de tous tes malheurs que tu ne sais plus quoi faire quand tu as les moyens de tout changer. C'est tellement plus simple d'être un martyr.

Je serai déjà devenu fou ou je me serai tué ou je me serai intégré, sans Carlos mon meilleur ami. Avec lui, on ne parle que de bonnes choses, de cinéma, de Kyoshi Kurosawa, de musiques et des livres. Récemment encore, allongés dans un bar, nous parlions des Beatles, tout seuls, alors que les gens tout autour ne parlait de rien, de la météo et des cours, de la télé et des boites de nuit. Je ne supporte plus les gens aussi futiles. Ce n’est même pas être futile, c’est juste être sans intérêt, sans conversation, sans but et sans sentiments. Ces gens-là ne pensent qu’à boire, et après, à raconter des conneries et se foutre à poil.


Tu es la plus belle chose qui puisse m'arriver. J'aimerai pouvoir dire cette phrase à l'indicatif. J'aime quand tu parles de futur, avec des tas de "nous". Tu as l'air si sur de tout, et pourtant au fond, tu es aussi affecté par les doutes, non? Ca me rassurerait de penser cela.

Je n’ai plus écrit de livre depuis octobre dernier. J’ai vécu pas mal de bons et de mauvais moments depuis ce jour, je dois pouvoir traduire toute cette horreur, ces filatures, cette haine, le fait de vivre comme un agent secret, le fait que la guerre froide vienne d’entrer dans les veines de tout le monde et que si elle remonte au cœur, nous mourrons. Il suffit d’un battement, un simple battement, heureusement je crois que nous avons chacun notre propre rythme. Ma mère était atteinte de ratés, son cœur battait mal parfois. J’espère avoir hérité de cela aussi. J’espère être si malade qu’au moment où je regarderais les autres pleurer la mort de leurs amis, ou de leurs âmes, mon cœur oubliera de battre.

Karen, la seule vraie guerre est entre le jazz et le rock’n’roll. Dis ça à Kroutchev.

Ici et maintenant, j’essai d’écrire à nouveau. Si je le précise, c’est pour m’aider, parce que mon corps, mon esprit, ne sont pas fait pour mentir et pour jouer un rôle dans l’écriture. Je mens et joue un rôle dans la vie, je suis un rigolo pour certains, un fou pour d’autres, un intello pour mes amis chers, Jake Gyllenhall dans « The good girl » pour une copine d’université et n’ayant pas vu ce film, je rêve ou cauchemarde à être ce même Jake Gyllenhall dans « Donnie Darko ».

Voici mon histoire, sans mensonge, et sans question. Voici simplement ce que je vis et ce que je pense : ma boite aux lettres ne s’est pas animée après la sortie de « J’ai une âme solitaire », personne ne m’a jamais écrit, et personne ne m’a jamais écrit comme tu as pu le faire, avec autant de naturel et de vérité désarmante. Et j’espère être à la hauteur de la confiance que tu as en moi, de toutes les espérances que tu as formées à la lecture de mon livre. Parfois je me fais penser à Sean Bateman dans « les lois de l’attraction » et à sa façon de ne penser qu’à des conneries, au jour le jour, à ce que il va manger, à ce que il va faire, c’est-à-dire quel film voir comme un zombie, quel disque écouter mais pas savourer. C’est pour ça que j’essaie de m’isoler à nouveau, de me concentrer sur des choses simples comme Led Zeppelin, le peintre coréen Ohwon et l’écriture. Toute l’écriture est bonne, tout ce que j’écris fait partie de mon roman, un grand roman, ma vie, en tout cas mon prochain projet dont chaque jour je me sens plus proche bien que cela fasse longtemps que je ressens ça : le chemin est long tout simplement et il fait sombre, comme cette scène de Gerry, encore et encore, qui justifie à elle seule tout le film, où les deux amis marchent vers l’avant, vers un endroit qu’ils ne voient pas à cause de la blancheur étincelante autour d’eux, tout doucement ils sont absorbés par les éléments, la vie les quitte. L’expérience de la lumière lors de la mort, c’est exactement ça, il n’y a aucune lumière, c’est juste nous qui perdons la notre, alors que le monde continue de briller, les éléments, la nature, ne meurent jamais de notre point de vue, s’il y a un renouvellement perpétuel là-dessous, notre conscience ne le perçoit pas, elle ne perçoit qu’une forte lumière qui brille sans changements à l’infini et nous sommes pas éblouis pour une seule raison : nous brillons nous aussi de la même lumière. Quand cette lumière, cette force, nous quitte c’est fini. L’aveuglement.

La plupart des gens me prendraient pour un fou, ils te prendraient pour une folle et s’accorderaient pour dire que nous n’avons aucune expérience de ce qu’est la vie réelle. Et alors ? Je m’en fiche, je veux te rencontrer le plus vite possible. Je veux voir ma fan. Lui dire que mon roman n’était pas si génial que ça, qu’il était très mal écrit et que le prochain sera forcément mieux et que s’il existe, ce sera grâce à elle. Je veux qu’elle fasse partie de tous mes prochains projets littéraires, qu’elle en soit l’inspiration et le personnage principal. Je veux qu’elle fasse partie de ma vie, qu’elle en soit l’inspiration. Bien sûr, les vieux cauchemars ont la vie dure et je me demande si ça peux réellement marcher, si j’en suis capable, si le sort nous laissera nous réunir et si tout cela n’est pas un mirage. Après tout, il faut essayer, continuer à marcher dans le désert, en direction de l’oasis, même s’il y a un risque que cela soit un mirage.
Ma lettre est trop courte pour tout ce que j'ai à dire, mais je ne parviens plus à garder les yeux ouverts, il faut que j'aille au lit, pour te rejoindre dans mes rêves, comme chaque nuit désormais, et je ne veux pas terminer ma lettre demain, je veux qu’elle soit d’un seul jet.
Je suis heureux.
Je m'emballe, ça ne m'était pas arrivé depuis si longtemps.
J'attends ta réponse avec impatience.

Je t’embrasse.
Paul, quelqu’un qui ferait rire beaucoup de monde.

PS : quel est ton livre favori, quel est ton groupe favori ? Je veux savoir toutes ces choses, comprendre pourquoi tu es moi. »



Il avait écrit cela le jour de son accident en bus. Le jour où il avait tué quelqu’un, accidentellement. Il se demanda alors si le sort jouait des tours, s’il était juste que la culpabilité se transforme en joie aussi rapidement et il se rendit compte qu’il n’avait ressenti aucune culpabilité, que ce qu’il ressentait, c’était le sentiment de l’étrangeté, de l’inédit. Il était possible que le choc ait déplacé un vaisseau sanguin dans son crane et que de fait, il n’était plus irrigué normalement car il se sentait différent, il se sentait nouveau et il se sentait fort. Il criait depuis des années, il hurlait en silence en vue d’un accident qui attendait de se produire et maintenant, il était libre à jamais, il était un survivant qui pourrait encore danser et vivre et écrire des chansons d’amour, un programme stupide et tout de même attirant ;il le ferait à sa manière, il vivrait en suivant ce que son âme lui dicte, il ne fera que ce qu’il aurait envie et il le ferait à sa façon, passéiste, élitiste, et avant tout, simple. Il aimait les choses simples, naturelles et dans ce monde, rien ne lui permettait de le vivre. Les gens désormais n’éprouvent plus que des sensations à travers des manéges électriques, tout en métal, recréant des situations réelles en mettant le corps à l’épreuve et non plus l’esprit. Pour Paul, les parcs à manége resteront à jamais liés à la vision de sang s’échappant de sa mère, un fœtus mort sur un lit d’hôpital, toutes ces choses qu’il imagina en rentrant de son premier tour dans une foire et en apprenant la fausse couche que sa mère venait de faire. A jamais, les grands huit et les vaisseaux qui effectuent des rotations sur eux-mêmes seront des chirurgiens revêtus de blancs manteaux de fers, masqués par des grilles, tripatouillant les entrailles dont il vient à la recherche d’un cadavre, d’un être inanimé et non développé qui aurait pu être lui. En y repensant, il trouvait stupide le fait de faire le lien entre ces deux événements qui se sont succédés, cependant, cela expliquerait sa peur des manéges à présent, son agoraphobie contradictoire qui apparaît dans les parcs d’attraction quand étouffant au milieu de la foule il voudrait perdre les amis ou la famille qu’il suit et se retrouver abandonné au milieu de tous ces inconnus, d’abord se laisser engouffrer dans la masse, sentir leurs corps, leurs goûts et leurs haleines et une fois rassasié, faire demi-tour, disparaissent à jamais. Chaque année, il retournait à la foire et faisait la même expérience, malgré ses nausées et ses jambes paralysées. Voilà encore un exemple de la philosophie des traumatismes qu’ils avaient modelé lui et Carlos : la vie est une suite d’événement plus ou moins traumatisant et c’est la façon dont ils s’enchaînent, se prennent la main ou se chevauchent qui fait l’individu, de la même façon qu’un code génétique. Toute vie est une suite de trauma, donc tout individu n’est qu’une suite de trauma. Rien de plus.

Il posta sa lettre le lendemain, en la relisant, en y repérant toutes les lacunes, les erreurs, les envolés lyriques à l’emporte pièce, mais sans y toucher. Exactement quatre jours après, soit un laps de temps très court pour Karen afin de recevoir la lettre après le trajet de Strasbourg à Paris, la lire, lui répondre, la poster et faire le trajet de Paris à Strasbourg, il ouvrit une deuxième enveloppe, normale cette fois, sur laquelle il reconnut l’écriture de Karen, qu’il connaissait déjà à force d’obsession. A l’intérieur, la lettre était-elle aussi sur une feuille scolaire à carreau. Paul était plus qu’heureux avant de la lire, il en attendait tellement, il y voyait une déclaration d’amour intense, un serment de fidélité éternelle. Il en attendait trop, il le savait maintenant, alors qu’il caressait doucement les lettres formées sur ce bout de papier :


« Cher Paul,

Quand j'ai vu ta lettre, j'ai eu envie de rire oui. Rire de joie, de satisfaction, d'excitation, tout à la fois. Ce fut un vrai bonheur de voir ton nom inscrit comme expéditeur, j'imagine que tu peux le comprendre. Et maintenant, je sais à quoi ressemble ton écriture et je sais à quoi elle ressemble quand tu écris mon nom. J’en frissonne, tu es auprès de moi, dans mon esprit, dans mon ventre, c'est comme ça. Je ne veux surtout pas que ça s'estompe avec le temps car je me sens si bien
Je n’aurai jamais cru que tu me répondrai. J’avais écrit ma lettre sur un ton franc en pensant que jamais tu ne la lirai, ma liberté était conditionnée par ton mépris supposé et maintenant, je suis perdue, alors je vais commencer par le plus simple.

Quel est mon groupe favori. Je ne pense pas t'étonner en te disant que parmi tous les groupes que je chéris, que je dévore, que je prends en exemple, la musique des Libertines est peut-être celle pour qui je pourrai tomber dans la folie, où peut-être que c'est déjà fait. Bien sûr, des dizaines d'autres groupes ont changé quelque chose en moi, chacun a apporté sa petite contribution, à sa manière, l'air de rien. Mais avec Up the Bracket ce fut très différent, très violent, peut-être pas à la première écoute mais petit à petit, j'ai commencé à le réécouter, à le comprendre, à l'apprécier, puis à l'aimer, de plus en plus fort, au point de ressentir dans mon ventre, mon cœur, l'envie profonde de changer des choses en moi et autour de moi, pour que toute ma vie ressemble à cette musique, pour que les gens entendent Death On The Stairs ou Boys In The Band, ou n'importe quelle autre de ces chansons à fond lorsqu'ils pensent à moi, sans pouvoir y échapper et qu'ils tombent tous amoureux de moi comme moi je suis tombée amoureuse de cette musique.
Les Libertines ont éveillés en moi une folle envie d'aimer et d'être aimée.
Bien sûr, c'est très injuste de ne pas mentionner les Smiths ou le Velvet, et si je continue comme ça, des dizaines d'autres qui ont une place toute aussi importante dans mon cœur, mais c'est ta question qui est injuste, il n'y a qu'une place à prendre. J'ai fait mon choix.

2ème question. Mon livre favori.
Cette question est plus difficile, car la réponse peut souvent varier selon le jour, mon humeur. Et aujourd'hui, j'ai envie de te répondre "L’ECUME des jours" de Boris Vian, mais repose-moi la question demain et je te répondrai autre chose. Enfin, je vais d'abord essayer de t'expliquer pourquoi j'aime "L'Ecume des jours", aujourd'hui. Oh la la il est tard, je me lève tôt demain... tant pis, il y a des choses plus importantes que le sommeil.

J'étais assez jeune quand j'ai lu ce livre, et je me demande si je l'aurai autant idéalisé si je l'avais lu pour la première fois aujourd'hui. Peu importe, l'important est ce qu'il a provoqué en moi, pas la légitimité de son statut de livre favori. En deux mots, on peut le définir comme roman d'amour. J'aime ce livre tout simplement parce qu'il m'a marqué, parce que j'aime en relire des passages, j'aime repenser à ses personnages, à son esprit, à sa philosophie.
C'est un monde où la féerie n'est pas chose surnaturelle, elle est introduite dans un monde comme le nôtre, où tout est d'une incroyable cohérence et logique. La seule différence est la présence d'une baguette magique qui transforme le monde matériel et le rend différent du nôtre, mais pas les âmes. Boris Vian fait des choses fabuleuses avec les mots, par exemple, il a eu le génie de prendre toutes les expressions courantes du français au pied de la lettre et nourrit ainsi en partie la féerie de son livre. Par exemple, dans son monde, on exécute une ordonnance avec une vraie mini-guillotine, un homme qui reste planté là voit vraiment des racines sortir de ses pieds, etc.
Les personnages sont étonnamment purs, ils ont des âmes d'enfants, leurs sentiments sont à fleur de peau. Ils sont au nombre de 6, mais au fond, on sent qu'ils forment tous le même personnage, ils ont tous le même caractère, les même peurs, les mêmes joies, les mêmes peines. Et on les aime.
Malgré le ton léger et gai du livre, on sent peu à peu s'insinuer entre les lignes les premiers murmures de la gravité, de la tragédie, de la maladie. Et cela rend sa beauté encore plus intense, sa poésie encore plus bouleversante. J'ai besoin qu'il y ait de la souffrance pour trouver la beauté, c'est mon côté maso. Et il y a de l'amour, beaucoup d'amour. Evidemment, il forment tous le même personnage, au fond, ils représentent tous l'amour qu'on peut avoir pour soi-même, sans le dévaloriser. Et c'est beau.


Ce soir, j'ai dû garder un bébé possédé, il n'arrêtait pas de hurler à la mort, à mon grand désespoir, et rien ne semblait pouvoir le calmer. C'était impressionnant, je ne savais plus quoi faire. Alors je l'ai remis dans son lit, je suis restée à coté de lui et je lui ai chanté les Babyshambles en lui caressant les cheveux. Alors il a tout de suite arrêté de hurler et il s'est endormi en beauté sur What Katie Did
J'imaginais que tu étais à sa place. Un vrai bonheur.

Je comprends tout à fait quand tu parles de normalité. J'ai l'impression qu'elle est partout, et que ça ne choque personne. Tous, j'ai l'impression qu'ils se contentent de si peu, et le pire c'est qu'ils ont vraiment l'air heureux. J'ai essayé, mais vraiment je ne peux pas; parfois j'aimerai être une imbécile, mais heureuse.

Ca m'a fait rire que tu écrives "on reste amis hein, au revoir". C'est vraiment la phrase tellement vide, en contraste avec toute la poésie que tu m'as donné, la phrase que je ne pourrais jamais te dire, même si les circonstances l'obligeaient. L'expression "s'écorcher la bouche" prendrait toute son ampleur.


Et en même temps j'ai peur bien sur. J'ai peur que cela te passe, que tu n'ais plus besoin de moi ou que tout ça n'ait jamais vraiment compté ou en tout cas moins que tu ne le pensais...
Ca me rend tellement triste de le penser, les larmes montent je n'y peux rien, je suis une idiote.

Ton cauchemar est également le mien.

Il aura fallu une semaine à Bob et Charlotte pour s'aimer et pour se quitter. Je ne veux pas faire comme eux, je ne veux pas prendre conscience de mes sentiments une fois que tu seras parti. Je sais que cette fois je ne dois pas fuir, comme j'en ai l'habitude. On ne peut pas faire semblant de croire qu'il n'y a aucun risque d'échec. Mais ne pas prendre ce risque serait une erreur, un fardeau de regrets à traîner peut-être toute sa vie.

Ta lettre et ton roman sont une source de joie intense, je te l'ai déjà dit et je te le répète. Cependant, un malaise subsiste: tomber amoureux des mots de quelqu'un signifie-t-il que l'on peut tomber amoureux de la personne elle-même? Cela s'applique pour toi et pour moi, on ne pourra le savoir avant de s'être rencontrés, même si tu sembles être sûr de la réponse. Voilà pourquoi j'ai peur d'aller plus loin, j'ai peur de la réponse. Et pourtant, c'est trop tard pour s'arrêter.

Cette situation est tellement belle et horrible à la fois. Belle car inattendue, inespérée, pure. Horrible car imprégnée d'incertitude et de doutes en ce qui me concerne. Tu me demandes si tu peux croire en moi alors que moi-même je ne crois pas en moi. Je ne connais pas mes capacités à aimer quelqu’un, elles ont tellement peu servi. Je ne sais pas si je le peux, je ne sais pas comment faire, tu dois me le pardonner. J'ai trop eu l'habitude d'être seule avec moi-même, et c'est dur de faire de la place pour toi, même si au fond c'est mon désir le plus cher. Tu comprends?

Je suis désolée de faire la rabat-joie à chaque fois, mais c'est tellement important d'être honnête pour une fois dans ma vie. Tu ne peux pas savoir à quel point je mens d'habitude, ça devient étouffant.


La pression. Elle est forcément là, que tu le veuilles ou non. Ce n'est pas comme si on s'était rencontrés au coin de la rue ou dans un café; dans ce genre de situation, on n'attend pas grand chose de la personne, du moins au début. La présence suffit. On se dit « pourquoi pas » et si ça marche pas, on s'en rend compte assez vite, avant que le mal soit fait et puis on s'en remet . Et si ça marche, on prend le temps de découvrir la personne peu à peu et on tombe amoureux presque s'en rendre comte, sans s'être posé 100 000 questions. Mais là, la couleur est annoncée dès les premiers mots échangés: "âmes sœur", rien que ça. Il va falloir être à la hauteur. Comment veux-tu que je ne ressente aucune pression? J'ai l'impression que tu m'as tellement idéalisée qu'il me sera impossible de ne pas te décevoir. Oui, je ressens une pression. Mais surtout, ne le prend pas comme un reproche, ou alors moi aussi je suis coupable.

C'est sûr qu'il existe d'autres garçons sur Terre, j'en cottois chaque jour a Paris, certains sont intéressants, d'autres moins, en tout cas je sais qu'ils existent, je suis lucide. Et c'est à travers cette lucidité que je peux t'affirmer qu'il est impossible que je me "rende compte" que tu es nul, car si tu l'étais, je l'aurai réalisé bien avant.
Mais la réalité, c'est surtout que je n'ai pas envie d'en connaître d'autre. Une des rares choses dont je suis sûre, c'est que les êtres comme toi ne courent pas les rues, et ce n'est pas faute d'avoir cherché.

Je ne veux pas de quelqu'un différent de toi, même si on me dit que c'est le plus beau, le plus intelligent, le plus drôle de la terre. Je te veux toi, comme tu es, exactement, au millimètre carré de peau près. Personne ne peut te ressembler.

C’est pourquoi je ne sais pas si cela va marcher. Je foutrai tout en l’air, je le sais d’avance. Nous parlons sans arrêt de « rêve », et justement ce n’est pas réel, ce à quoi nous pensons, l’avenir que nous tentons d’établir, il ne pourra jamais se réaliser car il n’existe pas, il n’existera jamais dans ce monde, ce monde de chair que nous détestons, que je déteste, que je voudrai fuir pour qu’il ne gâche pas toutes les émotions que nous ressentons. Les paroles de Maureen Tucker dans After Hours me hantent plus que jamais.

C’est si compliqué, je voudrai te rencontrer, et je voudrai qu’aucun de nous ne soit déçu. Tu ne sais même pas à quoi je ressemble. Je ne sais plus quoi dire, je vais peut-être me murer dans le silence pour toujours.

Sauve-moi, peut-être,
Karen, sans visage. »



Il avait presque pleuré sur ces derniers mots. Quelque chose s’était brisé en lui à l’instant précis où il décida de ne pas pleurer, de se prendre en main, d’analyser la situation et de se rendre compte que tout s’était passé trop vite pour que l’on puisse considérer les événements comme sérieux, que dans sa lettre Karen ne le désavoue pas après l’avoir fait chevalier et qu’elle tentait juste d’exprimer ses sentiments, aussi forts et compliqués soient- ils. En faisant cela, il n’était plus un enfant, il ne se renfermait plus sur lui-même pour bouder, il arrêtait de se considérer comme le centre du monde. Parallèlement, il perdait la magie, la simplicité de l’esprit. Aujourd’hui même, cela faisait six jours qu’il avait reçu la première lettre de Karen, et en se dépêchant de poster sa réponse elle pourrait éventuellement la recevoir le septième jour. Il fouilla dans un carton rempli de disque par encore déballés et mis la main sur une copie en cd-r des variations Goldberg de Bach, jouées par Glenn Gould. Il mit le disque dans la vieille chaîne de Carlos qu’il venait d’équiper de nombreux haut-parleurs truffés dans l’appartement. Il s’assit au bureau de Carlos, lui emprunta un ensemble de feuille et enveloppe de couleur jaune granulé et décapsula un stylo à encre noir sertis à la feuille d’or et se mit à écrire, non plus en colère comme il l’avait été, au contraire, posément. Il ne pouvait pas, comme il l’avait d’abord pensé, lui écrire sa déception en plus de deux milles mots expliquant combien elle était méchante de l’avoir refroidie. Il devait la convaincre qu’elle était dans le faux, il devait s’exprimer au mieux pour lui faire comprendre que lui aussi avait des doutes, que lui aussi pensait que la situation était étrange et risque et que malgré cela il fallait absolument tenter, se connaître mieux, se rencontrer et voir si les obstacles étaient si infranchissables que cela :


« Chère Karen,

je ne vais pas te mentir.


J’ai été désappointé par ta dernière lettre. J’ai été déprimé par ta dernière lettre. Je l’avoue.

Et puis, j’en suis venu à réfléchir, à analyser cette situation, notre situation. J’ai repensé à tout ce que j’avais dit, tout ce que tu as dit. J’ai essayé d’être un adulte, d’agir en adulte.

Voilà toute ma vérité :

Je me suis sans doute emporté trop vite, dans les mauvais endroits. Est-ce que l’on peut être attiré par une simple boite électronique ? Là n’est pas la question. La question est la suivante « est-ce pire d’être attirer par une boite électronique que par un être humain ? ». La réponse à ça, c’est que toi, Karen, aussi loin sois-tu, tu m’as donné beaucoup plus de joie, de plaisir, de peur aussi, que beaucoup de personnes censées être proches. Alors ne m’en veux pas de ne penser qu’à toi et d’imaginer des choses. Ce n’est pas une pression que j’exerce sur toi, est-ce que tu le ressens comme ça ? Avec tout ce que nous partageons, je me précipite peut-être trop, parce que j’ai peur que si je ne me dépêche pas, tu disparaisses.


Je comprends très bien ce que tu peux ressentir, crois-moi. L’indécision, la peur, le vide devant toi, puisque je n’existe pas « réellement ». De mon côté, j’essaie d’être positif, sans doute de te pousser, quelque part, c’est mon rôle dans l’histoire. Je fais vite parce que je suis heureux quand je pense à toi, parce que je n’ai pas envie que tu sortes de ma vie, maintenant qu’une personne aussi unique que toi y est entrée. Ne m’en veux pas d’être trop rapide, ne m’en veux pas d’être comme ça.


A côté de cela, je te conjure de croire en toi. J’aimerai te donner assez de forces pour que tu croies en toi. Moi, je crois en toi, est-ce que cela peux t’aider ? Je l’espère. Je ne crois pas en moi non plus, je n’y ai jamais cru, relis mon livre pour le savoir, mais je peux avoir des excès d’euphorie, je peux avoir envie de pousser les choses, pour qu’elles changent. Pas pour qu’elles changent du tout au tout, ne soient jamais les mêmes. Non, pour qu’elles s’améliorent, pour que les mêmes sentiments de bonheur, d’accomplissement, que je ressens en regardant Lost In Translation par exemple, puissent être décuplées, pour qu’elles deviennent réelles. J’aime à croire que j’ai le pouvoir de faire ces choses en moi. J’aime à croire que tu l’as.



Voilà mon bilan. Je ne te demanderai qu’une chose maintenant : est-ce que notre relation a quelque chose de spécial ? Est-ce que nous partageons un lien privilégié tous les deux ? Est-ce que je compte beaucoup pour toi, même si rapidement ? Ça fait 3 choses, je sais. Je pourrai dire d’autres choses encore, mais je ne ferai sans doute que tourner en rond. Oui, il faut que nous nous voyions. Quand, où ?

J’enchaîne une scène avec la sœur folle de Takeshi Kitano dans Violent Cop sur une chanson des Concretes, « Say something new ». C’est parfait, cela remplit mon monde, cela crée l’impression d’une continuité totale formant un être, qui ne peut être que toi.
Dans le même genre j’ai été fasciné par « La marque du tueur » de Seijun Suzuki. Toujours des films japonais, dans la semaine qui suit le visionnage cumulé de Kill Bill 1 et Kill Bill 2 dans la salle de projection privée de mon ami Carlos.

Heureusement que tu es là, que tu éclaires mon chemin. Je n’ai pas peur de ne jamais t’avoir, je n’en ai pas la force et je n’en ai pas le courage. Je sais que nous serons réunis un jour, que ce soit demain ou dans quarante ans. De toute façon, rien que le fait de savoir que tu existe m’emplit de joie. Comprends bien, TU EXISTE. Je crois au destin, je crois à la singularité de mon destin, je crois être un élu, cela peut sembler idiot, mais j’ai une certaine conviction là-dedans, je sais que si quelqu’un existe là-haut, il y a une place pour moi dans son cœur et dans ses plans. Je sais que même si tu disparais de ma vie, je te retrouverai au détour d’une ruelle, c’est comme ça, nous étions fait pour nous rencontrer. Je savais depuis longtemps que si tu existais, alors nous serions attirés comme une navette spatiale prise dans le champ de la terre. Je doutais seulement que tu existe, et maintenant je sais que tu respire, que tu pense, rit et pleure.




« Ray Davis »

Ses cheveux caressés,
Elle sourit
Et quand je lui viens à l’esprit,
C’est juste pour oublier
Et repartir
Rire
Nue
Quand il la serre dans ses bras,
Ou qu’elle en rêve,
Oh oui elle en rêve,
Du fracas de leurs os.


Ce n’est que de la poésie, écrite à différents moments, des bons mots, des espoirs et de la peur. Ce n’est même pas de la bonne poésie, mais c’est tout ce que j’ai à t’offrir. Ça n’a qu’une signification : je pense à toi.

Je sais que tu seras sans doute déçue que je me sente blessé par un manque d’enthousiasme. J’ai juste essayé de vivre cela à 100 %, je suis sûr que tu l’as fait aussi. A la base, je n’attends même pas de réponse à cette lettre, je voulais juste être franc, recommencer à écrire. Pourtant, sache que je désire toujours te parler, lire tes messages, te rencontrer et voir si tu es cette personne, celle avec qui je pourrai avoir une relation honnête et belle et aussi franche qu’une lettre. Une relation normale en somme, normale pour moi, normale dans le monde où je vis, celui des rêves, de Morrissey et des films. Sans toi, je ne sais pas si je pourrai continuer à y vivre, je sens déjà que les épreuves de la vie me font perdre ma magie, je ne veux pas en perdre plus, je veux en créer une nouvelle avec toi.


A ce sujet, en parlant de la magie du film « La Mauvaise Education »hier, j’ai vu la mère d’un ami que je connaissais à l’école primaire. Elle était avec une jeune fille de notre âge, assez mignonne et bizarrement, en les croisant comme ça, furtivement en voiture, il m’est venu à l’idée que cette jeune fille était peut-être cet ami. Parce que, je ne sais pas, elle lui ressemblait un peu, les traits du visage, comme une sœur. Sauf qu’il n’avait pas de sœurs, pas de cet âge, je le sais, j’avais dormi chez lui plusieurs fois. Alors je ne sais pas, ça m’a traversé l’esprit, et si c’était lui ? C’est stupide comme idée mais ça prouve à quel point les films s’immiscent dans notre réalité personnelle. Pourquoi est-ce que je te parle de cela ? Parce que ces choses remplissent ma vie, c’est de cette façon que je vois le monde, et que j’aimerai le voir avec toi.
Voilà, je crois avoir tout dit, à part ceci : as-tu déjà eu des poissons rouges ?


Ta réponse à cette question sera décisive,
Paul. »

Il avait passé plus d’une heure à écrire, le disque s’était arrêté et sans se relire, tant pis pour les fautes, Paul enfila la lettre dans l’enveloppe et la scella de sa salive. Il colla le timbre et la porte d’entrée s’ouvrit, laissant pénétrer Carlos et une odeur de vieille fumée.

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