Thursday, February 16, 2006

Chapitre 6

«16 juillet Gare du Nord,
16 heures, sur le quai
je porterai This Charming Man »

C’était la totalité de la dernière lettre de Karen, écrite sur un post-it jaune, visiblement lui-même collé sur une feuille d’écolier remplie de petites étoiles à la Jean Cocteau, sculptées à l’encre sale des mauvais stylos à plume. Il était au rendez-vous, le train s’arrêta pile à l’instant où les aiguilles indiquèrent seize heures en ce jour du 16 juillet. Sa première visite au cyber-café d’Autun avait permis à Paul de recevoir les scans de la lettre, et après une rapide vérification, il existait bien un train arrivant en gare du Nord à seize heures ce jour-ci en provenance de Strasbourg. Karen avait planifié les événements en fonction du lieu où elle le croyait et il ne pouvait pas l’avertir, il ne voulait pas écrire à nouveau, poser d’autres questions, attendre une autre réponse. ;la correspondance qu’ils venaient de vivre fut assez éprouvante pour eux deux, elle prenait fin avec ce haïku, elle allait maintenant se transformer en contact réel, écrire à nouveau serait refuser cet état de fait et continuer à n’être que des mots pour l’éternité. C’est ainsi qu’il dut refaire le trajet inverse d’Autun à Strasbourg, reprendre les mêmes correspondances, revoir le même paysage se déroulant cette fois à l’envers sous ces yeux, il se rembobinait, les vaches oubliaient ces quatre journées passées sur l’herbe chaude, les passages à niveaux ne s’étaient plus levés depuis quatre jours, les restaurants reprenaient les assiettes pleines, décomposaient leurs recettes et désassemblaient les sauces ;finalement le train rentrerait en gare, Paul marcherait à reculons jusqu’à son appartement, il ne dirait pas au revoir à Carlos, et là seulement, ils parleraient à nouveau dans le bon sens et feraient des pas vers l’avant. Il n’aurait pas assassiné sa sœur. Paul l’avait appris par le coup de fil d’un policier malveillant, souhaitant savoir où il était lui le jour où ça s’était produit, et s’il avait une idée d’où Carlos pouvait se trouver. A l’annonce de l’horrible nouvelle, il brisa sa tasse de thé bouillant sur le parquet du bureau, et tenant le téléphone d’une main, il fixa les débris de longues minutes, prononça quelques mots ou mugissements dans l’appareil, et plongea ses doigts dans le liquide éparpillé sur le sol. C’est à ce moment-là que le cours du temps aurait du s’inverser, la tasse aurait du se rassembler, récupérer le thé, et reprendre sa place sur le bureau, une tentative de changer l’histoire n’aurait pu réussir qu’uniquement à partir de ce point, mais quand Paul la tenta, il était trop tard, il ne pouvait plus que changer sa propre vie, il ne sortit pas de la gare de Strasbourg et prit le train vers Paris sélectionné par Karen. Le voyage dura presque dix heures au total, et ce furent dix heures pendant lesquels le ciel de plus en plus clair et ensoleillé se remplit des étoiles dessinées par Karen. Elles hantaient son champ de vision la journée entière, du petit à matin à l’après-midi, qu’il regardait par les fenêtres de tous ces trains ou qu’il se contentait de pointer ses yeux vers l’intérieur du train, son ciel, la périphérie la plus haute de son regard, était plein d’ étoiles qui brillaient constamment, leur ossature apparente telle une sculpture moderne de métal rouillé.

Les premiers passagers descendaient déjà par les portes ouvertes et Paul prit son temps, il craignait d’être en avance, qu’elle soit en retard, qu’elle ne soit pas venue. Il n’avait pas emporté énormément d’affaires, le nécessaire, un jean de rechange, un sweat en cas de fraîcheur et des sous-vêtements, entassés en vrac dans son petit sac à dos d’étudiant qui lui évitait d’avoir l’air d’un touriste. Il n’avait emporté avec lui aucun disque, aucun appareil de lecture, aucun livre, aucun dvd. Il arrivait libre, vide, vierge, il amenait un cahier blanc en présent à offrir à Karen, un cahier dont la couverture et les pages étaient des extraits de sa propre peau tannée. Il dut bien descendre à un moment sur le quai, il ne pouvait prétendre ranger ses affaires éternellement, et le train allait repartir. La cohue était légère sur le quai, provoquée uniquement par les voyageurs qui partagèrent le train avec lui et se dépêchaient maintenant de sortir de la gare. Il la vit le premier, prise dans le courant des valises, des mallettes et des sacs à dos Elle était habillée de vêtements en tissu noir collant à son corps comme une deuxième peau, douce et précieuse, le contour de ses yeux était maquillé lui aussi de noir, un noir tirant sur le bleu qui soulignait le regard amusé de ses yeux bruns et triangulaires. Ses cheveux frisaient de manière non-naturelle, sans doute allait-elle chez un coiffeur se faire faire une permanente, peut-être y était-elle allée spécialement pour sa venue, pour lui plaire, à moins qu’elle ne s’était baignée dans une piscine au cour de la journée, la rugosité de l’eau figeant ses mèches en séchant. Elle ne pouvait qu’accrocher le regard, munie de grandes bottes noires, de longs cheveux bruns et dorés, d’une expression semblant apprécier chaque instant de sa vie de la manière la plus appropriée, en riant, en patientant, en méditant et en tirant les conclusions nécessaires. Les coups de coudes et de côtes distribués à son égard par les voyageurs strasbourgeois ne l’affectaient pas, elle regardait en coin ceux qui fonçaient sur elle avec un air espiègle, rendant coup pour coup avec ses pieds chaussés, feignant l’inattention quand quelqu’un la dévisageait trop fort en tentant de savoir si les coups venaient d’elle. Cette comédie permit à Paul de continuer à l’observer sans se faire remarquer, il l’avait reconnu grâce à la pochette du vinyle qu’elle tenait sous son bras gauche, un exemplaire du « This Charming Man » des Smiths, représentant Jean Marais endormi contre son propre reflet dans une flaque limpide. Elle en eut assez de se battre et lâcha la pression de la foule en se déplaçant de quelque pas sur le côté, là où personne ne pouvait la déranger. Une teinte brune, semblable à du bronzage, couvrait sa peau, et il était sûr que c’était sa couleur naturelle, halée même en hiver, même avec un rhume, un nez rouge et la peau blanche, elle devait toujours avoir dans sa peau un reflet du brun de ses cheveux.

Il s’approcha d’elle à pas feutrés, elle se tourna dans sa direction, il se demanda si elle le reconnaissait, à partir de la vieille photographie sur la couverture de « J’ai une âme solitaire » datant d’une époque où il n’avait pas encore fini entièrement la mutation de ses traits. Lui l’aurait reconnu sans l’indication du vinyle, il aurait senti sa joie, son envie de prendre les choses du bon côté qui cachait un réel désespoir et un dégoût patent du monde. Elle était la matrice de toutes les filles éphémères de sa vie, les petites amies de vingt secondes, celles qu’il croisait dans la rue pour ne plus jamais les revoir, qu’il suivait une poignée de minutes avant de lâcher prise, découragé malgré le fait que leurs visages respiraient la gentillesse. Elle était la parfaite inconnue qui vous rend votre regard, elle était celles qu’il craignait de connaître à force d’être déçu à chaque fois par leur absence de conversation, de sentiment, d’intérêt, d’alchimie. Il ne craignait pas de connaître Karen, pour la première fois de sa vie dans une relation féminine. A l’inverse, il craignait qu’elle le connaisse, qu’elle voit sa lâcheté et sa rêverie permanente. Dans ses espoirs les plus fous, ses propres défauts étaient ce qu’elle aimait en lui, elle les partageait avec lui, et discrètement, ils s’en extirpaient tous les deux à force de coopération.

« Karen ? demanda-t-il arrivé à sa hauteur, ne sachant toujours pas si elle l’avait reconnu
- Oui. Elle rougissait.
- Salut, je suis Paul
- Je sais »

Il se sentait stupide, ses jambes tremblaient, ses mains aussi quand il les posa sur les épaules de Karen en lui faisant la bise. Ses phrases simples qu’il prononçait lui arrachaient le peu d’amour propre qu’il possédait encore, il se trouvait insipide, banal et cherchait à se prouver l’existence d’une personne sur terre qui ne l’aurait pas été dans cette situation. Karen elle s’était illuminée, le petit nez rond au-dessus de sa bouche, son sourire révélant ses dents blanches et ses gencives roses. Ils ne pouvaient rien faire d’autre que de rester immobile au début du quai, en silence, en se scrutant de la tête au pied, attendant que l’un d’eux se décide à oublier sa pudeur et sa timidité, en prenant la parole et en prononçant des phrases sans intérêts, qu’ils répugneraient à dire, mais qui permettrait au dialogue de se mettre en place, à la glace de se briser. Le véritable enjeu était de réaliser ses rêves en n’hésitant pas à les trahir. Voilà la difficulté de la vie de chacun, ce moment où l’amour propre devait voler en éclat et se métamorphoser en simple amour de l’autre, en tolérance pour les défauts de l’autre, sachant bien que cela marche dans les deux sens et qu’il fallait oublier toute sévérité envers soi-même pour ne plus en avoir envers l’autre.

« Incroyable ce vinyle, où est-ce que tu as bien pu le trouver, ça doit coûter cher ? ».
C’était Paul qui avait osé faire le premier pas vers une autre vie. C’était à lui de répondre à la lettre de Karen, c’était à lui de parler. Il était trop tard, la marche arrière ne pourrait plus s’enclencher. Ils pénétraient dans un moment discret et pourtant magique qui pourrait s’étendre longtemps, et ils y pénétraient avec des voix et des phrases d’adolescents, avec des visages rougis d’adolescents, avec l’impatience d’adolescents.

« Oh tu sais, à Paris tout se trouve
-Même toi ! Il eut honte de sa blague, essaya de la rattraper avec des explications : Je pensais que tu ne viendrais pas, que ce n’était qu’une farce.
-Qu’est-ce que tu aurais fait si j’avais pas été là ?
-Je crois que je serai aller tout de même dans Paris. J’aurai visité quelques endroits. J’aurai crié ton nom en regardant le ciel depuis les places les plus connues de la ville. Et je me serai jeté dans la Seine en citant un groupe de rock ou un poète. »

Elle sembla gênée de la réponse et se débrouilla pour lui faire comprendre qu’elle en était au fond très satisfaite, dans ses yeux pétillait la représentation qu’elle se faisait du sacrifice de Paul désespéré en son absence, et il lui renvoya la même image. Ils rirent tous les deux ensemble, un petit rire qui signifiait que ça y est, les présentations étaient faites, ils n’auraient plus jamais à recommencer, le premier coup de pioche était donné, il fallait encore tailler la roche et ils allaient s’y employer avec force et entrain.

« Moi aussi j’ai eu peur que tu ne viennes pas, avoua-t-elle. Tu as du me prendre pour une folle avec ses lettres
- Si je t’avais pris pour une folle, je ne serai pas là, expliqua-t-il avec une voix douce.
- Tu as fait un bon voyage ?
- Oui, c’était long. Je n’étais pas chez moi, à Strasbourg, j’ai du remonter de mes vacances
- Ah bon ?
- Oui, je t’expliquerai tout. C’est long, et nous avons du temps.
- Tiens, c’est pour toi »

Elle lui tendait le vinyle des Smiths. Selon les conventions, il aurait du renoncer, déclarer en plaisantant que oui, elle était folle de lui offrir une si jolie chose et il aurait quand même finit par accepter sous la pression alors qu’il en avait vraiment envie depuis le début. Il ne fit rien de cela, il prit le vinyle, scrutant son image jaunie, le retourna pour voir le bras de Marais à l’arrière, et remercia Karen. Il la fixa dans les yeux et la prit dans ses bras, serrant son dos, une étreinte innocente à laquelle elle répondit de la même manière délicate. Ils en mourraient d’envie et restèrent ainsi moins d’une minute, goûtant pour la première fois à la proximité de l’autre, à sa chaleur, à sa vie et à son existence. Les deux corps ne se touchèrent pas plus qu’il ne fallait, les vêtements entraient en contact et les membres anticipaient le contact sans le sentir. Descendant le long de l’arrête du nez, une goutte d’eau salée chatouillait Karen, et Paul ne remarqua pas la présence prématurée de la larme solitaire.
Ils marchèrent discrètement vers l’extérieur, personne n’avait démarré le mouvement et à un moment ils se rendirent compte qu’ils avançaient. Ils maintenaient entre eux une distance ni trop écartée ni trop resserré, juste assez proche pour que lorsque l’un deux perdait légèrement l’équilibre en marchant, leurs bras se touchaient et se mettaient à frissonner. Evidemment, il l’observait, il ne pouvait arrêter, il essayait de comprendre comment était faits ses vêtements, s’ils s’étaient d’une seule pièce, une sorte de robe, ou plusieurs couches subtilement superposées formant un tout indissociable dont l’élasticité les faisait par moment coller tout contre son corps, et à d’autre, se soulever mus par une énergie magnétique qui leur était propre. Ses petits seins tremblaient sous ses pas, il imaginait leur douceur, la texture de la peau et la micro pilosité qui offrait une résistance aux caresses. Il n’imaginait rien, il le savait, il en était sûr, cette fois son cerveau d’éternel écrivain raté ne pouvait lui jouer de tour, il n’était plus cela à ses côtés, il n’était plus qu’un homme simple, dénudé des masques que l’on se confectionne, lui et elle n’avaient rien à se prouver, ils avaient tout à créer. Ils étaient libres pour la première fois, libres comme peu de gens dans le monde, et cela durerait un certain temps, ils le vivraient à fond, même si au bout d’une journée de compagnie, ils se rendraient compte que cette relation commencée à l’envers ne pouvait rien donner, ils leur fallaient vivre à cent pour cent cette journée, y croire jusqu’au bout, ne rien forcer, ne pas s’embellir pour convaincre, il fallait être soi comme jamais, il fallait être moche, avoir des tiques de langage, une drôle de voix, des idées parfois bizarres, des réflexions bébêtes. La terre entière était comme ça, sauf qu’elle se maquillait et qu’elle faisait semblant de croire au maquillage des autres pour qu’ils croient au sien. Les gens maquillés se ressemblaient tous, c’est un fait. Les gens maquillés se maquillaient de plus en plus et au départ, leurs traits étaient accentués, magnifiés, et comme ça marchait, ils continuaient à se maquiller, de plus en plus, et ils changeaient doucement de visage, de voix, d’idées, ils se prenaient d’étranges envies et devenaient las. Certains appelaient ça vieillir, devenir mature. Il n’en était rien dans la relation de Karen et de Paul, relation balbutiante, naissant dans le silence et l’ignorance, et pourtant déjà plus forte que tout ce qu’ils avaient connu avant. Leur relation était à propos des enfants, de deux personnes qui restent des enfants, refusent de grandir et même de commencer à grandir et à changer par le biais de l’adolescence, ils voulaient rester des enfants qui ne savent pas faire grand chose mis à part, rêver, dormir, dessiner et s’inventer des histoires. Découvrir le monde aussi, le monde cartographié sur le corps de l’autre, les vallons et les creux, les mers dociles et celles où il faut du courage pour les affronter, les ciels gorgés d’oiseaux, les arbres aux fleurs blanches. Karen et Paul pensaient à cela au même moment et ils espéraient en secret que l’autre pensait la même chose, et une voix en eux, une voix qu’ils ne se lassaient pas d’entendre, sachant bien qu’ils se le disaient à eux même pour se réconforter, cette voix leur disait qu’ils se trouvaient sur la bonne voix, qu’ils s’étaient rencontrés parce que leurs cerveaux avait la même déficience, le même twist, et de fait, ils éprouvaient des sentiments similaires, tout au fond de leurs êtres, dans chacune des situations, et il leur suffisait d’avoir suffisamment confiance en cette révélation pour qu’elle soit vraie malgré les épreuves.

« J’ai plus ou moins concocté un programme, annonça-t-elle, brisant un silence calme et apaisé
-Je t’écoute
-Je pensais qu’il fallait faire des choses aujourd’hui, pour ne pas que l’on se sente gêné et obligé de parler pour ne rien dire, et si je t’ai fait venir aujourd’hui, ça n’est pas pour rien. Nous irons au cinéma et à un concert dans les quatre prochaines heures et après rien ne sera plus pareil. Tu veux savoir ce qu’on va voir ?
-Oui bien sûr
-D’abord, Virgin Suicides, en reprise. Et puis Elysian Fields en première partie d’un autre groupe.
-Putain… souffla-t-il
-Quoi, demanda-t-elle surprise et paniquée, s’interrogeant sur la qualité de son petit programme.
-Non rien, ne t’en fait pas. C’est juste que, que, je n’aurai jamais cru ça possible, connaître quelqu’un, une fille je veux dire, comme toi, qui veuille faire et voir toutes ces choses qui me plaisent.
-Tu ne me connais pas encore, ajouta-t-elle
-C’est vrai, et je ne demande que ça. Représente-toi que demain, à cette même heure, on en saura beaucoup plus sur nous, on commencera à se connaître comme personne ne nous aura connus avant. Je sens ce moment, ça se fera naturellement, sans que l’on ait à forcer, c’est tellement naturel que j’ai déjà l’impression que c’est arrivé.
-Ça arrivera, j’ai confiance. »
Ils étaient dehors, dans des rues anonymes, et empruntèrent une bouche de métro aux marches remplies de déchets, de chewing gums séchés, de pages de publicités déchirées à n’en plus finir et d’emballages cabossés. En bas, le carton d’un clochard abandonné laissait les gens le piétiner, il y était inscrit ces simples mots esquissés au feutre noir dans une écriture majuscule incertaine, enfantine, qui ressemblait à celle de Paul : « 1 ou 2 euro s’il vous plait pour vivre ». Paul essaya de voir où pouvait se trouver le clochard mais il ne le vit pas, qu’avait-il pu lui arriver, il aurait voulu passer ici bien plus tôt et lui donnait la monnaie qui traînait dans ses poches, une boule se serra dans sa gorge, des larmes lui montèrent aux yeux, sans que cela ne signifie grand chose, il lui en venait souvent, dans les moments de gêne, de fatigue et d’émotion, et quand le vent froid lui souffla sur le visage. Karen remarqua son changement d’attitude et lui sourit, hésitant à lui prendre le bras pour le réconforter et lui montrer le chemin, ce qu’elle ne fit pas parce qu’il était sans doute trop tôt pour le faire, malgré qu’elle en meure d’envie. Les vieilles habitudes, les coutumes prises avec d’autres, dans une autre société, celle étrange du commun des mortels, étaient difficiles à oublier.
« Ça me fait toujours bizarre, je sais pas pourquoi. Mon grand-père avait des amis clochards et il me les présentait, je suppose que ça me fait penser à lui, je suis trop sensible
-Ça me plait à moi
-Je sais. Ça me plait aussi. Enfin chez moi, ça me dérange pas quoi. Excuse-moi de dire tout ça, j’ai du mal avec le silence. Je l’apprécie, mais j’ai l’impression que c’est ma faute si personne ne parle, que c’est à moi de combler le vide avec des paroles.
-C’est ma faute aussi dans ce cas-là. En fait, j’aime le silence, c’est le calme, ça veut dire qu’il n’y a rien de plus à dire parce que les pensées se transmettent autrement. L’attitude et l’atmosphère.
-Je vais essayer d’y croire
-Tu as déjà remarqué que la nuit, dans la pénombre d’une chambre, on se parle différemment des autres moments
-Pas vraiment, je suppose que je n’ai pas assez partagé de chambres
-La plupart des déclarations sont limitée à une phrase brève, assez énigmatique. On est à moitié plongé dans le sommeil, alors on ne peut faire plus, et on ne veut pas déranger l’autre avec une phrase trop longue. Si tu ressens le besoin de parler pour combler un vide et que tu as l’impression que c’est de ta faute, fait des phrases de sommeils, d’accord ? Comme ça je saurai à quoi tu pense et tu seras réconfortée. »
Le trajet en métro ressemblait à l’ascension d’un immeuble géant dans la nuit. L’obscurité brisée par les petites lampes disposées dans le long couloir était pour les lumières filtrant à travers les fenêtres d’appartements occupés, où il se demandait toujours qui pouvait bien y vivre, ce qu’il faisaient, à quoi ils pensaient, quels étaient leurs fantasmes et leurs passions. Karen et Paul continuèrent ainsi, debout dans le métro bondé, dans un silence d’or ponctué par une ou deux phrases endormies, soulignant entre autres que Paul prenait le métro pour la première fois. Ils se fixaient tous les deux et parfois détournaient leurs regards, prétendant s’intéresser à autre chose et se lançaient des œillades en coin, histoire de voir qui craquerait en premier, qui scruterait l’autre à nouveau, et celui-ci, alternativement Paul et Karen, se mettait à rougir exprès, enfin ils finissaient par se sourire, ou même par rire franchement, un de ces rires qui sortent en souffle et non en spasme, des sourires qui finissaient en rire, dans un élan qui faisait se contracter leurs joues, se découvrir légèrement le bout de leurs dents, et se baisser leurs visages vers le plancher.
Ils arrivèrent au cinéma juste à temps pour la séance. C’était un petit établissement à la devanture vitrée, il n’exposait pas les affiches de tous les films diffusés, à l’instar des autres cinémas, il y en avait une sélection collée sur les vitres, accompagnée de synopsis, de résumés, et du programme de la semaine réparti sur les deux salles ouvertes, une photocopie noire et blanc rectifiée par endroit au stylo à bille bleu, là où l’horaire changeait ou une faute de frappe transformait le titre d’un film en un amas non-sensique. En achetant les billets, Paul eut l’impression que la vendeuse les méprisait tous les deux d’une haine intense pour leur manque d’existence, ils ne semblaient pas avoir à ses yeux une forme autre qu’un billet de 10 euro. C’était une chose qui le frappait souvent dans le comportement des gens à son égard, particulièrement ceux qui avaient l’âge d’être ses parents, ils s’adressaient à lui avec condescendance, sans politesse et en le tutoyant. En fait, depuis sa majorité, il était redevenu un bambin qui venait à peine d’apprendre à lire et qui avait des difficultés à distinguer le bien du mal. En guise d’explication, il décelait chez eux une méfiance à son égard, une peur, celle d’être surpassé par quelqu’un de plus jeune aussi bien dans leurs travails, dans leurs amours, que dans la fait d’être heureux de sa propre vie. Si vous souhaitez obtenir de la promotion, vous avez intérêt à paraître moins beau et plus bête que votre supérieur hiérarchique, ce sans quoi vous représenterez éternellement une menace pour lui. Paul insista pour payer, ce qui ne plut pas à Karen qui avait déjà l’argent en main, il la devança et mis son billet directement dans la main de la vendeuse pour qu’elle ne puisse plus rien accepter de Karen. Il arguait qu’il payait ça et qu’elle paierai autre chose plus tard, car de toute façon, il n’avait pas assez d’argent sur lui et sur son compte en banque pour tout lui offrir. Elle céda à cet argument et paya des glaces magnum, l’accessoire ultime à une séance de cinéma. Cela faisait un quart d’heure, une demi-heure presque une heure qu’ils se virent à la gare, qu’ils se parlaient en chuchotant, qu’ils se frôlaient, cela leur semblait des années merveilleuses en même temps que des minutes trop courtes et les lumières s’éteignirent dans une salle magnifique, basée sur le modèle des théâtres à l’italienne, en rond, pleine de dorures et de rideaux rouges, très haute de plafond, avec des niches et des étages. Ils commencèrent leur glace avant le film, et arrivèrent au bâton dans l’obscurité, croisant leur regard une dernière fois avant de se concentrer aux films, aux images et aux sons, aspirés dans un univers où aucun d’eux n’existait et de fait, où ils étaient le plus proche possible l’un de l’autre.
Evidemment, les sièges étaient rouges et moelleux. La musique de Air, la meilleure qu’ils n’avaient jamais faite, la seule imprimée de sentiments selon l’avis partagé de Karen et Paul, commença à se déployer majestueusement, pareille à un vieil aigle griffé ou à une machinerie complexe et tentaculaire, alors que des retardataires pénétraient encore dans la salle en poussant la porte qui grinçait exagérément. Les dizaines d’écritures du titre du film se mirent à envahir l’écran, avant elles, il y avait les étoiles bleues de Karen, et l’ensemble se mit à se confondre, à n’être plus qu’une masse semblable dans l’esprit de Paul, englobant Karen elle-même, ses jambes fermes et son ventre chaud. Il avait déjà vu ce film avant, une fois, chez lui, en dvd sur sa petite télévision trente-six centimètres, il l’avait apprécié, sans plus, il le considérait comme un film trop professionnel et plat, sans saveur. La voix off de Giovanni Ribisi retentissait dans la salle obscure finement éclairée par la lumière bleue que projetait tout le long du film. Paul n’observa qu’une fois Karen, il la vit bleue, entrain de s’adonner à une occupation coupable : se ronger l’ongle du pouce. Vue avec une grande attention, elle ne se rongeait pas du tout les ongles, elle portait juste son pouce à sa bouche et le gardait à la périphérie de ses lèvres, les caressants de temps en temps. Cette vision en tête, il resta concentré sur l’écran, fasciné qu’il était par les plans qu’il n’avait pas relevé la première fois, par la qualité de l’image cotonneuse et pastel, pris dans les méandres de l’histoire sans intrigue, piégé par la beauté des sœurs Lisbon, leur claire blondeur, leur expression et leur voix qui lui rappelait Karen, bien qu’aucune ne lui ressemblait, aucune n’était plus belle et sans se dégager de l’écran, il essaya de rapprocher son bras du sien sur l’accoudoir, il était proche de la toucher et attendit une réponse qui ne vint pas, elle ne s’approcha pas. A l’orée des vingt dernières minutes, il se redressa sur son siège, s’assit vers l’avant et posa ses coudes près de ses genoux, posant sa tête entre ses mains. Quand le générique de fin s’abattit, il avait le souffle court, la bouche ouverte, il ne dit rien et scrutait l’écran sans cesse. Les lumières revinrent, les spectateurs partirent avant que le générique n’ait défilé entièrement, ils sortirent par la porte à côté de l’écran et Paul en compta à peine une dizaine, beaucoup plus âgés qu’eux deux, et assez coincés en apparences. Il céda et constata que Karen faisait la même chose que lui, elle restait bloqué sur l’écran et, se sentant observé, le quitta pour retomber sur son siège, dans la salle, dans le cinéma, dans Paris, sur la Terre.
« Autant j’avais pas forcément aimé la première fois, dit-il, autant là je suis sur le cul
-Le film m’a complètement prise. J’y suis encore. Pas en tant que personnage, non, en tant que, je sais pas, Dieu ? Peut-être créateur, sûrement spectateur voulant intervenir !
-La question est pourquoi ne peut-on pas intervenir ? Pourquoi est-ce qu’il est impossible de changer la fin, de les empêcher de mourir ou simplement de les rendre plus heureuses, avant. Ça expliquerait pourquoi Dieu ne fait rien pour les massacres, les maladies et le destin.
-Parce que c’est beau. C’est horrible, comme réflexion, très bourgeoise, d’ailleurs. C’est vrai quand même. Il y a cette obligation de souffrance, quelque part, et pour une part ce sont toujours les mêmes qui souffrent, les mêmes africains qui ont le sida, des guerres et rien à manger. D’autres souffrent aussi, différemment, autre part. Il doit y avoir une balance quelque part, et la quantité de malheur détermine celle de beauté. Pas physique, hein. »
Ils sortirent de la salle en marchant de travers, leurs muscles s’étaient endormis durant le film, encore quelques heures et ils se seraient atrophiés et après plusieurs mois de visionnages consécutifs, ils auraient disparu car inutiles et il ne resterait plus alors que deux esprits flottant dans le vide. La sortie était indiquée par des imprimés noirs sur feuilles blanches, les flèches pointaient dans la direction opposée à celle par laquelle ils étaient arrivés, ils se retrouvèrent dans un couloir où un carton portant le seau de Gaumont avait été déposé, et à l’intérieur, on devinait des bobines, non surveillées, il suffisait d’ouvrir et de se servir. Elles auraient été parfaites pour la salle de projection de Carlos, sauf que Carlos n’était plus là. Bien sûr, il pourrait se glisser en secret dans son appartement, il en avait les clefs, il pourrait y emmener Karen un jour, très bientôt, ils pourraient s’y installer. Ils montèrent des escaliers très abrupts aux marches blanches et courtes, l’un derrière l’autre, et finirent par déboucher sur une ruelle annexe. Le soleil se couchait et ils avaient de gros yeux étincelants et perdus dans le vague Elle déclarait, dans le plus pur style des phrases endormies, que la salle de concert n’était pas très loin, qu’ils pouvaient s’y rendre à pied. Le tissu noir, humidifié par la chaleur du siège, collait à sa peau et faisait sortir ses formes, ses fesses en cœur, sa taille fine, sa colonne vertébrale, fleuve asséché sur son dos. Ils soupiraient chacun leur tour, faisaient des déclarations enflammées à propos du film, Paul effectuait des grand pas et Karen se mit à tournoyer légèrement sur elle-même tout en avançant avec précaution, il lui tint la main pour lui donner de l’équilibre et ils étaient deux danseurs écoutant Chet Baker, les membres en contacts, les pieds flottant. Ils le faisaient inconsciemment, ils ne se donnaient pas en spectacle, il n’y avait rien d’expressif dans leur démarche désorganisée, mais ils savaient, eux, qu’ils dansaient, ils se voyaient entrain de le faire alors que vu de l’extérieur ils avaient simplement l’air de marcher bizarrement, en grandes enjambés et en petits sauts, continuant de la même manière jusqu’à la salle de concert, le bout des doigts de Karen en l’air dans la main de Paul, évoquant des périodes oubliés, jamais arrivés, loin dans le passé, loin dans l’avenir. Ils n’étaient pas loin de se marier à Calcutta, ils faisaient des confettis en découpant du papier gorgé de leurs écritures, il la filmait, courant dans une prairie verte pour des essais de lumière.
Face au responsable de la sécurité, elle sortit deux places hors de son portefeuille Tintin, et les lui tendit. C’était un petit portefeuille noir, apposé d’un carré sur l’avant, représentant l’aventurier journaliste et son chien entrain de courir dans des vêtements vieillis à cause du fréquent frottement du portefeuille dans les poches de pantalons et de jeans que portaient Karen chaque jour, l’un d’eux, déchirés, portait l’inscription Zampano inscrit sur l’intérieur de la poche visible par un grand trou. La nuit était tombée quand ils entrèrent dans le bunker fantomatique sans fenêtres, pale entrepôt défraîchi, mal entretenu par des employés antipathiques et pédants. Elle lui demanda de ne pas se moquer de son portefeuille. Le concert ne débutait pas encore, la majorité des spectateurs commandaient au bar, ils patientèrent en faisant les cents pas, en observant les visages inconnus de personnes sortant comme eux de l’adolescence.
« Tu aimes les cartoons, lui demanda-t-elle ?
-J’étais particulièrement fan de Donald et Picsou. Je le suis toujours, je crois.
-Je suis tellement contente ! ! J’adore aussi. J’ai acheté un Super Picsou Géant en allant au Brésil, mais Mickey Parade ne vaut plus rien
-Le Brésil ?
-On a le temps. C’est ce que tu dis, non ?
-Je n’ai jamais aimé Mickey de toute façon
-C’est vraiment devenu pour les gosses. Alors que dans Picsou, il y a cette dérision, et du vrai comique de situation
-Donald a été mon premier modèle. J’ai beaucoup grandi et progressé grâce à lui
-C’est un râleur, il est paresseux et maladroit
-C’est bien ce que je dis, j’ai suivi sa voie
-Et qu’est-ce qu’il t’a appris ?
-L’hygiène. Il y avait cette histoire en bd où, je ne sais comment, il s’était débrouillé pour avoir une sorte de robot qui l’aidait à se préparer. Je ne sais plus s’il l’avait construit lui-même, ça me semble bizarre de sa part En tout cas, le robot le réveillait le matin et suivant un déroulement précis de minutes, il le plongeait dans son bains, lui lavait les dents, l’habillait, lui faisait son petit déjeuner et le lui faisait avaler. C’est à partir de là que j’ai voulu suivre son timing le matin et faire la même chose que lui. Avant, je m’en foutais, ma famille me disait d’être plus propre…
-Et la bd finissait comment ? La morale, le break, le moment où le robot devient fou ou obsolète ?
-Je ne m’en rappelle plus. Peut-être que c’est toute l’histoire. Que le robot ne devenait pas fou, et que moi je le suis devenu. Et obsolète. Je n’ai pas suivi plus de deux jours le programme matinal de Donald. »
La salle où se déroulait le concert était vraiment petite, elle pouvait contenir un maximum de 150 personnes et ils étaient moins de soixante ce jour-là. Des instruments étaient éparpillés sur la scène, au moins cinq, deux guitares, une basse, clavier, batterie et des télévisions qui les encadraient. Au bord, à quelques millimètres de la fosse, se trouvaient isolée une autre guitare, une Epiphone à première vue, plusieurs micros et un piano pour enfants, avec ses touches bleues et rouges sur fond blanc de plastique. Les lumières s’éteignirent et la foule continuait à parler à voix haute, à marcher sur des gobelets en plastiques, à allumer des cigarettes ou à les rouler, et l’ensemble ressortait énormément dans l’espace réduit plongé dans le noir et l’absence de musique. Un bruit doux de guitare retentit, ce qui n’arrêta pas les bruits de la salle. Au fur et à mesure que les lumières venaient sur scène, les gens se taisaient par simple curiosité, afin de voir s’il y avait effectivement une raison de se taire. Paul et Karen se souhaitèrent sincèrement un bon concert et lâchèrent leurs yeux curieux et impatient vers le spectacle. Oren, le guitariste osseux, un béret sur le crane, apparut le premier, jouant seul de sa guitare rouge, jouant magnifiquement et avec une profondeur qui compensait les instruments absents. Les regards dévièrent petit à petit sur Jennifer Charles, brune, et son visage aux accents masculins et à la beauté féminine, portant une robe noire très décolletée en V, proche du nombril. Elle était très intimidée, sourire crispé, elle sondait un public qui n’était pas là pour eux mais pour le groupe suivant. Elle ouvrit la bouche, aucun son ne sortit. Elle se tut et attendit que la guitare d’Oren se cale au bon endroit, et à nouveau, rien ne sortit. Ses lèvres formèrent un « Fuck » que tout le monde entendit, lui. Oren s’arrêta de jouer, approcha du micro de Jennifer et l’alluma, simplement. Elle ria nerveusement et le public l’applaudit en guise d’encouragement et de pardon. Cette fois, sa voix partit, d’abord faible, puis elle monta progressivement d’elle-même, laissant découvrir sa personnalité, ses relations, son corps en entier. Au bout de deux titres, les chansons se mélangeaient dans la tête de Paul, il oubliait le lieu où il se trouvait, l’heure qu’il était. Apparemment, ça n’était pas le cas pour tout le monde, une partie du public recommençait à parler sans aucun scrupule, tandis que le reste de l’audience se tournait par intermittence vers eux en leur faisant les gros yeux et les bouches méchantes, Paul et Karen suivirent bien sûr le mouvement, il est probable qu’ils en furent à l’origine. Jennifer chantait « I wanna stop the sun » ce qui rappela la nuit juste tombée une poignée de minutes avant d’entrer, et il lui semblait normal que le soleil ne se lève plus jamais, qu’il soit réellement arrêté, coincé sur l’autre surface du globe, et il avait du mal à le regretter, l’absence du soleil signifiait que cette nuit durerait l’éternité, qu’elle chanterait à jamais sur les arpèges d’Oren, qu’une fois le concert fini, le rappel passé, le groupe partirait vers d’autres latitudes, Paul et Karen vers d’autres lieux de la capitale, et dans la nuit éternelle, ils continueraient à être relié tous les quatre par un lien invisible qui leur permettait d’entendre la musique d’Elysian Fields en plein silence, quand en tendant l’oreille, ils n’entendaient rien, la musique était pourtant toujours là, quelque part sur la terre, le disque tournait sur une platine, le groupe jouait, un lycéen suédois pensait à eux, une photographe blonde, la cinquantaine, fredonnait un de leurs airs, et la certitude première de voir le soleil se lever le lendemain était remplacée par celle que le corps, roseau, se pliait en suivant les vagues de la musique d’Elysian Fields. Ce lendemain disparaissait au profit de l’instant continu. Jennifer, d’une voix claire, envoya « Baby Get Lost » et Paul croisa Karen qui comme lui se berçait de droite à gauche en rythme, et elle le regarda en fredonnant les mots avec sa bouche ciselée, les mots qui perdaient leur sens pour ne garder que l’intonation, où justement leur sens résonnait en paradoxe, en question ultime sur le sens de la vie. Musique et vie devenait une chose unique, extraordinaire et inédite, dans le cœur de ceux qui dans la salle étaient des roseaux. Karen éclata en sourire après avoir remarqué que Paul la voyait fredonner, son nez se pinçait et ses lèvres se retroussaient laissant apercevoir ses gencives. Paul rendit la grimace de bon cœur. Le groupe enchaîna sur « Passing on the stairs », un dictaphone diffusait des bruits dans un petit micro qui tombait souvent, obligeant Oren à le remettre en place tout en jouant de la guitare d’une main. Sacrée prouesse. En quelque sorte, l’histoire de Paul et Karen se déployait sur scène, la façon dont ils avaient toujours rêvé d’être uni comme Oren et Jennifer, dont ils se cherchaient depuis vingt et un ans à travers les inconnus des escaliers alors qu’ils se trouvaient à des centaines de kilomètres l’un de l’autre. Et la lecture et les mondes fictifs n’existant pas allaient les rassembler car, là-dedans, il suffisait d’une ellipse. En fait, le magnétophone diffusait des battements de cœur. Jennifer finissait le set sur « Shooting Stars ». Paul et Karen, dans leurs danses lascives, se rapprochèrent de plus en plus et le moment où ils se frôlèrent arriva, au lieu de continuer en tant que deux êtres se côtoyant, Karen prit les bras de Paul et les plaça au tour de sa taille, légèrement plus haut. Les sons du magnétophone se mélangèrent avec le cœur de Karen, le faux et le vrai non distinguable une fois de plus et tout aussi palpable l’un que l’autre. En chantant « millions of shooting stars », Jennifer regardait vers le ciel et les étoiles, et effectivement, le plafond pourri disparaissait et Karen et Paul les virent vraiment ces étoiles, à travers les couches de pollution de l’air. C’était ça, la magie de l’imagination, et par approbation tacite, ils se promirent d’y croire toujours. Le concert s’achevait sous un tonnerre d’applaudissement et ils sentirent que plus de la moitié de la salle les saluaient par simple politesse, encouragés par ceux vraiment enthousiasmés. Une fois le calme revenu, les commentaires fusaient, des jeunes gens aux cheveux trop court et trop gelés disaient que c’était trop mou, « bien mais ça bougeait pas assez ». Paul et Karen restèrent accrochés de nombreuses minutes en silence et décidèrent de sortir de la salle. Près du bar, sur une table de plastique, Jennifer et Oren vendaient leurs disques, simplement, discutant en anglais avec leurs fans, leurs vêtements de scène étaient trempés de sueur, Oren glissaient les billets dans la poche de sa chemise blanche et en sortaient de la monnaie. Le deuxième concert commença, les applaudissements en délire accompagnaient les premiers accords. Un autre couple continuait de discuter avec Elysian Fields. Ils avaient envie de s’y mêler, d’acheter un disque, de les remercier d’un simple sourire, pas besoin de mots superflus qu’ils connaissaient trop. Et pris par la timidité, ils ne firent rien et sortirent du bâtiment en courant.
Ils se retrouvèrent dans un bar nommé L’abattoir, sur des berges de ce qui pouvait bien être la Seine, mais Paul ne pouvait être sûr de rien, il n’avait pas idée de l’endroit où ils se trouvaient. Les murs de l’entrée étaient tapissés de coupures de journaux sans intérêt et à l’intérieur, l’ambiance était tamisée, accueillante. Au fond de la salle un tapis mou couvrait le sol et Karen lui demanda d’enlever ses chaussures. Ils les mirent dans la boite à cet effet à côté du tapis. Il s’étendait sur cinq mètres carrés et des tables basses y étaient dispersées. Ils s’installèrent dans le coin au fond et se couchèrent tête contre tête en formant un angle droit. Le serveur leur apporta la carte, Paul commanda un « Thé des Poètes » et Karen demanda le « Thé Samouraï ». Paul la remercia pour cette soirée magnifique et exceptionnelle.
« Tu n’as pas à me remercier, répondit-elle. C’est normal de te faire passer une bonne première soirée, c’est moi l’hôte, je connais la ville
-Ce n’est pas pour ça que je te remercie. Sinon ce serait juste de la politesse. Je te remercie pour ce que nous avons et pour ce que tu es. Normalement, je veux dire, avec aucune personne de XXXXvingt et un an, on ne va voir Virgin Suicides dans un cinéma d’art et d’essai pour enchaîner sur un concert romantique et minimaliste, avant de se finir en buvant des thés aux noms charmants. Vaguement charmants, mais charmants quand même.
-C’est possible. Je dois dire que le concert était incroyable, le meilleur de ma vie.
-Et le truc, c’est qu’ici, dans cette salle, nous sommes les seuls à y avoir été, les seuls à en parler. Ceux là-bas, attablés au bar avec leurs cigarettes, ils ont sûrement été déçus par une comédie française au cinéma et sont venus aussi avec leurs rendez-vous galants qui viennent de partir à l’instant, après qu’ils aient parler une heure de leurs boulots, de leurs patrons, de la nouvelle Peugeot, et à la fin, ils sont embrassés sur les joues et on ressentit une petite étincelle qui voulait dire qu’ils iraient plus loin, demain ou plus tard. Je préférerai être mort que vivre cette vie. Je préfère être seul que vivre cette vie.
-Evidemment, si on peut être à deux pour ne pas la vivre, ajouta-t-elle…
-C’est encore mieux, déclara-t-il en finissant la phrase à sa place. »
Le serveur apporta les thés brûlants et demanda à Paul de faire attention, il était couché sur la prise qui alimentait la devanture du bar. Paul et Karen plaisantèrent là-dessus, se demandant par quel miracle il avait échappé à l’électrocution, et pourquoi diable ils avaient mis cette prise là où les clients étaient censés se coucher. Le thé n’était vraiment pas assez sucré et le sucrier était desséché, si bien que des grumeaux tombaient par paquet dans les tasses. Après, le thé était plein de morceaux de sucres non fondus, malgré un million de tour de cuillère. La clientèle du bar était composé d’habitué qui discutait avec le serveur. Karen et Paul enchaînaient une période de silence extasiée par de longs monologues de confessions.
« Ma sœur fait ses études au Brésil, déclara-t-elle, c’est pour ça que j’y suis allé, pendant les vacances. On a pas mal changé de villes. J’ai dormi dans sa maison, avec ses colocataires. Nous sommes allés jusqu’à Bahia, et tous les clichés sont vrais, la musique dans la rue, les petits vieux aux sourcils gris accoudés au bar qui se mettent à chanter magnifiquement bien des airs oubliés. On était aussi sur une île, très verte, et c’était le paradis, le calme, la mer, les oiseaux sauvages et leurs cris inconnus, le soleil incandescent, et j’aime l’hiver, c’est ma saison préférée, simplement, il y a maintenant aussi le soleil du Brésil. J’étais très triste quand j’ai du quitter mon île, j’ai pleuré, on m’avait arraché une partie de moi, on m’avait arraché au bonheur que j’avais trouvé. De retour sur le campus de ma sœur, j’ai assisté à des cours avec elle, j’écrivais des chansons en français sur des bouts de papiers et les vrais élèves somnolaient devant des cours de chimie avec des intitulés brésiliens. J’étais un peu l’attraction, la petite française, même si ma sœur l’était aussi mais elle était intégré comme une brésilienne. Tout le monde me parlait et je n’y comprenais rien du tout. Une nuit, je dormais dans la chambre avec ma sœur, et j’ai senti qu’elle venait s’assoire sur le bord de mon lit pendant que je dormais, et je pensais qu’elle voulait discuter un peu et quand j’ai ouvert les yeux, c’était un type de l’université de ma sœur que me regardait dormir. Un français aussi. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là et il m’a dit qu’il venait me chercher pour aller à la plage. Heureusement que ma sœur s’est réveillée, et il est partit tout seul.
-Ça partait d’un bon sentiment. Il voulait pas faire le mateur pervers, il voulait marcher sur la plage avec toi, échanger des idées et des souvenirs, savoir s’il te plaisait autant que tu lui plaisais, et dans ce cas-là, partager un baiser sucré.
-Tu idéalise trop. Il a d’abord profiter que je dorme pour me voir en chemise de nuit, peut-être me toucher. Ensuite, quand je me suis réveillé, il a balancé son plan baise huilé à merveille sur la moitié des filles du campus, sûr qu’il était de lui-même et de son pouvoir de séduction. Après, il m’aurait peloté sur la plage et on aurait fini, en, disons, dix minutes, trajet compris. Voilà pourquoi je ne suis pas aller sur la plage avec lui, mais sur les pavés avec toi. Il y a un fossé entre vous.
-J’en suis conscient. Et pourtant, je n’arrive pas à savoir lequel de nous deux est plus apte à réussir sa vie.
-Lui sans doute. Mais pour la réussir avec moi, tu mène la course et tu es le seul coureur.
-Victoire facile.
-Le premier prix est sympa. »
Il reprirent des thés, échangeant leur commande. A l’orée d’une bougie, ils parlaient des Beatles, du meilleur album, le Blanc ou Rubber Soul ? Rubber Soul, sans doute. Pas du tout Sergent Pepper, trop produit, trop distancié dans la démarche, le second degré dans la musique, c’est bof. Ils échangèrent des propos sur Chaplin, les feux de la rampe et les lumières de la ville, le sucre ne se décidait toujours à fondre dans les thés.
« Ma vie a basculé quand j’ai rencontré Carlos Je venais de me faire plaquer salement par une fille que j’aimais vraiment, naïvement, comme un préadolescent que j’étais. J’allais abandonner toute foi en mes idéaux, j’allais succomber à l’appel de la jeunesse, je me serai mélangé aux autres en faisant en sorte qu’ils m’aiment, qu’ils me trouvent drôle et intelligent, entre deux Cubalibre et la tenue de route de leurs voitures. J’aurai commencé à fumer du shit pour me détendre parce que je me serai totalement détesté, je n’aurai plus put rester seul un instant, j’aurai arrêté de lire et j’aurai envoyé des dizaines de sms histoire de décider de l’endroit où on aurait passé la soirée, je serai rentrer saoul et seul chez moi, et j’aurai pleuré dans mon lit toute la durée d’Up The Bracket, je serai aller dans toutes les soirées, dans toutes les boites, dans toutes les fêtes de la musique, et à chaque fois, j’aurai tenté de discuter avec des blondes hautaines qui auraient alimenté la conversation sur leur bahut jusqu’à ce qu’elles trouvent mieux que moi et qu’elles montent s’enfermer dans les chambres avec des mecs, et puis je me serai détesté, j’aurai détesté ma façon de parler, j’aurai détesté ma façon de m’habiller et aussi toutes les conneries que je débitais avec aise quand j’étais bourré. J’aurai trouvé une fille, enfin. Je l’aurai trop couvée et elle m’aurait plaqué une première fois. Deux jours après, je lui aurais fait des promesses et on se remettait ensemble, on se voyait une à deux fois par semaine, uniquement le week-end avec une préférence pour le samedi soir et quand elle aurait avorté, ça aurait signifié que l’on resterait ensemble longtemps, et qu’on se marierait pour divorcer dix à quinze plus tard. Et je l’ai déjà dit, Carlos est arrivé. Il m’a soustrait à cet avenir pourri, il avait cette confiance en lui, il n’avait pas d’ami, et il s’en foutait, je devenais le sien, et il pouvait avoir n’importe quelle fille ou presque, sans avoir à faire toutes ces choses que j’envisageai, il était fort, pas en muscle, pas en gueule, pas en caractères, mais dans ce qu’il faisait et ce qu’il aimait. Il n’allait pas faire un truc qui ne lui plaisait pas pour faire plaisir à quelqu’un, il n’irait pas à la foire pour honorer les autres de sa présence qu’ils ne remarqueraient même pas. On avait chacun nos films favoris, nos cinéastes et nos écrivains, qu’on apprenait à se partager. On possédait tous les deux un sac à malice de quelques mots de vocabulaires précieux que l’on s’enseignait. On aimait souvent les mêmes choses, pas toujours, on avait des différents sur certains courants, sur la hype, et au final, on faisait les choses ensembles parce qu’il n’y avait que nous qui les aimions.
-Pourquoi tu parle au passé ?
-Carlos a disparu. Envolé, en fuite, sans laisser de traces ni de messages. Je le comprends, je ne lui en veux pas pour ça, je serai tellement égoïste. Tu veux la version édulcorée ?
-Pas obligatoirement, dit-elle
-Il a tué sa sœur pendant qu’elle dormait. Apparemment, ce serait un accident. Il voulait viser le toxico qui servait de petit ami à sa sœur. Il vit encore lui, sauf que c’est une larve, il n’a plus rien dans le cerveau, il pisse et chie dans ses draps d’hôpital qu’on ne change qu’une fois- une fois hein !- par jour. On saura jamais si c’était un accident ou s’il a tué sa sœur de sang froid. Il croyait en lui, il avait raison en toute circonstance, c’était sa première qualité, c’était tout son pouvoir. Je suppose que du sang de révolutionnaire italien coulait dans ses veines, il aurait pu faire sauter la république et se mettre le monde à dos s’il avait ressenti qu’il aurait été bien dans ce rôle. Il faudrait lui demander ce qui s’est passé, il doit y avoir plusieurs explications qui cohabitent en lui, et il croit autant à chacune. Il me manque, tu vois, il me manque sa force, et sans lui ma vie redevient du n’importe quoi, la pression de redevenir normal retombe sur moi. C’est comme une maladie, je suis un être normal anonyme. Je replonge dans la foule, dans les masses, j’en ai tellement envie, j’ai tellement envie d’y être admirer, de ressembler à ce type avec ses cheveux bouclés au collège, Thimothy.
-Et c’est là que j’interviens, je tombe pile- poil. Je suis un produit de substitution.
-Je vais pas essayer de dire le contraire. Ce que je peux dire, c’est que j’ai répondu à tes lettres, j’ai demandé à te voir, avant qu’il ne disparaisse. C’est une preuve que ta présence n’est pas liée à sa disparition. Mais oui, tu tombe à pic tout de même, pour éviter que je replonge dans mon addiction aux masses
-Je m’en fiche d’être un produit de substitution, ça m’est égal, si je suis heureuse, si tu es heureux. Tu sais, il ne faut pas se voiler la face, ce n’est pas parce qu’on se dit que nous sommes des âmes sœurs qu’il n’y aura pas des hauts et des bas, qu’on n’aura pas des difficultés.
-Je sais. Je crois que quand on a ce lien, cette compréhension entre deux personne qui passe au-delà des mots, l’orage peut passer souvent, une fois que le tonnerre a retenti, plus personne n’a peur. On se réconciliera d’un sourire ou d’une accolade. Peut-être plus, avec des plates excuses.
-Je veux te croire, je veux faire semblant d’y croire, comme toi. Il n’y a pas de différence entre essayer et y arriver, dans notre situation. Il nous suffit d’apprécier le moment, de détester l’avenir, et de nous comprendre.
-Je déteste ces gens qui fument de l’herbe en toutes circonstances. Il y en avait à Elysian Fields. C’est pour se détendre, pour se sentir bien, j’ai rien contre, ils font ce qu’ils veulent quand ils s’ennuient ou sont stressés. Mais là, c’est la musique qui calme. Il n’y a besoin de rien pour l’apprécier, juste un cerveau et des souvenirs du futur, c’est incroyable ça. Moi, là, j’ai l’impression d’être saoul, je suis euphorique, j’ai la tête qui tourne. C’est ton parfum et l’Epiphone rouge.
-Certaines personnes n’arrivent même plus à allumer leurs cerveaux pour autre chose que pour travailler, pour noter, 411, compte client. Il faut les comprendre. »
Il était très tard la nuit, la lune déclinait déjà, le serveur du bar leur avait demandé de sortir pour qu’il puisse fermer. Il passait déjà la serpillière tandis qu’ils en étaient arrivés au chapitre des poissons rouges et autres animaux aquatiques de compagnies. Depuis ils avaient dérivé dans la pénombre et se trouvaient dans un parc, un des seuls que l’on ne fermait pas la nuit par peur des nuisances sonores et de dégradations. Il n’y avait personne, pas une voiture, pas une bête, pas ne néonazis bourrés à la bière entrain de dessiner des croix gammées et des gargouilles à tête rouge. Ils décidèrent de se reposer quelques instants sur un banc, et les instants se transformèrent en minutes puis en heures. Karen glissa, fatiguée, la tête contre le banc et étendit ses jambes par-dessus celles de Paul à qui il ne restait plus beaucoup de place. Il se leva, permettant à Karen de s’installer correctement, et se coucha à côté d’elle, à moitié dans le vide, en l’enserrant d’un bras, pratique pour ne pas tomber. Le silence s’installa à nouveau après des heures sans s’arrêter de parler. Sans plus rien se dire, ils s’endormirent.
Au petit matin, le soleil levé, ce fut l’arrosage automatique qui les réveilla. L’eau ne tombait qu’à quelques centimètres d’eux mais c’était surtout le bruit régulier et lent des jets qui les avait amenés à reprendre connaissance. Paul fut le premier. Il avait froid, et à sa grande surprise, ne s’était pas écroulé. Ils ne pensaient pas pouvoir passer la nuit ici, ils se dirent qu’à un moment ou un autre, un gardien, un clochard ou des caïds allait les réveiller, et c’est n’était pas un endroit pour dormir. Les bras de Karen, dénudés de ses manches remontés de cinq centimètres par le mouvement de ses bras durant le sommeil, se couvraient de frissons, durs et blancs. Il la serra plus fort dans ses bras pour la réchauffer et elle se réveilla sous le mouvement pourtant discret de Paul. Elle avait les yeux endormis et mouillés qui ne furent pas surpris de voir Paul en face d’eux, elle renifla sans cesser de le fixer au fond des iris et le serra à son tour, l’approchant d’elle au maximum, il avait ses cheveux à elle dans le visage, et elle l’embrassa, un baiser du matin, long, endormi, qui leur fit des fourmis dans le palais.
« Faut que je dise un truc
-Vas-y, tout m’ira
-Je ne m’appelle pas Karen Koltrane, susurra-t-elle
-Je sais, c’est une chanson de Sonic Youth. Et je n’appelle pas vraiment Paul. »
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Une pompe à eau publique se trouvait à quelques pas de leur banc. Paul empoigna son sac, dans lequel il avait réussi à loger « This Charming Man » sans l’abîmer espérait-il. Ils s’aspergèrent le visage sous les yeux d’un jardinier curieux, qui cherchait à comprendre la raison de ces deux personnes qui avaient passé la nuit sur un banc et qui ne ressemblaient pas à des fugueurs, des sans abris. Il les avait laissé dormir, d’habitude, il réveillait les squatters et les jetait dehors en se débrouillant pour ne pas se prendre un coup, et il avait intérêt à les virer, ce sans quoi il pouvait prendre la porte après la moindre plainte justifiée. Il fit un écart, en en ignorant les raisons, pas par gentillesse, ça non, par envie sûrement, par jalousie, si seulement il avait pu avoir leur âge à nouveau et partager ce genre de moment que, franchement, il n’avait jamais connu. Pendant qu’ils dormaient, il s’imaginait à la place de Paul, ce n’était pas son corps qui le remplaçait, ce n’était pas non plus son esprit en Paul ;il s’imaginait en tant que Paul, il s’imaginait vivre la vie de cet inconnu. Se mouillant les cheveux en vue de vaincre leur platitude chronique, Paul n’aurait jamais imaginé qu’un homme ait pu connaître ces sentiments envers lui, il ne le saurait jamais, cela aurait trop flatté son ego.
Karen voulut faire les boutiques, elle voulait de nouveaux vêtements, elle voulait effacer les frusques du passé, celles qui portent en elles le mauvais esprit, la poisse purulente de leur XXXvingt et une premières années qui une fois brûlées, ne seraient plus capables de faire du mal. Ils n’avaient aucune idée de l’heure qu’il pouvait être, Paul avait laissé sa montre chez lui à Autun et Karen avoua qu’elle n’en portait pratiquement pas. Elle le traîna dans des rues inconnues, il avait du mal à en digérer l’architecture qui n’avait rien d’inédit pour lui, il se trouvait de pareils immeubles haut et gothique à Strasbourg, mais là, ils s’étendaient à l’infinie, les rues ne semblaient jamais varier, elles étaient interminables, répétions de certains motifs et de chaque côté, aux feus de circulation, de nouveaux chemins apparaissaient à gauche et à droite, que Karen leur faisait emprunter de temps en temps, et à nouveau apparaissait une nouvelle architecture de base qui s’étalait en longueur. La course dura longtemps avant qu’ils ne traversent une série de rues piétonnes remplies de magasins aux grilles abaissées. Les montres d’un horloger indiquaient dix heures du matin. Les boutiques n’ouvriraient que dans une heure et déjà, des lumières y faisaient leur apparition, des corps de fantômes s’y mouvaient en solitaire. Karen l’empoigna par la main et le tira de ses rêvasseries devant les vitrines grillagées. Ils retournèrent dans l’enchevêtrement d’avenues immobilières, Paul avait l’impression de revenir sur ses pas, il faisait très chaud déjà, ses chaussures décousues le serraient et il sentait la transpiration mouillée de son t-shirt. Ils coururent longtemps sous le soleil, approchèrent à nouveau de la Seine, et sans avertissement, l’horizon fut brouillé par une imposante bâtisse qui sortait du sol, champignon magique. Notre Dame de Paris surplombait le couple aux mains enlacées en guise de démonstration amoureuse. La cathédrale était jaune, trop jaune, à la frontière menue entre l’or et la pisse selon l’angle de vue, son architecture orientée verticale ne l’empêchait pas d’être une géante au fond d’un grand trou. Pour Paul, elle évoquait le Sphinx d’Égypte, selon un rapprochement incongru faisant appel à la couleur et la masse. La cathédrale prenait des airs humains, elle avait une tête de femme et un corps d’animal, elle revêtait la forme de ses milliers de gargouilles s’agitant et faisant des grimaces dans ses hauteurs, et son visage était celui de Karen, nuancé par l’ombre du bâtiment puis par les lumières tamisées dans son antre. Notre Dame était véritablement vivante, elle avait un corps sur le point de s’animer, c’était en tout cas ce qui apparaissait aux yeux des touristes. La matinée était un terrain propice aux phrases endormies, le silence formait un tapis qui les amortissait, et Paul et Karen pénétrèrent dans la bâtisse sans dire un mot, essoufflés par le chemin parcouru. Les pas résonnaient sur le sol, la cathédrale était peu remplie selon les critères du lieu, c’est-à-dire qu’il se trouvait au moins dix personnes dont les voix se mêlaient aux bruits irréguliers de leurs pas, Karen, dans l’expression de son visage, s’offusquait que des gens osent parler dans parler dans un lieu pareil, elle aurait souhaité que les très hautes colonnes s’animent et se mettent à les gifler, et elle se retint de ne pas faire ce travail elle-même. Il faisait chaud à l’intérieur, une chaleur naturelle, cumulée par les bougies, les respirations, la température des corps et les rayons filtrés du soleil. L’endroit n’avait pas besoin de chauffage, il était étouffant par nature, mais il ne faisait pas transpirer, il s’attaquait plutôt aux fonctions internes, il rendait la respiration étrange, il était possible d’en suivre les pérégrinations à travers les poumons avant l’expulsion. L’écho de pas lourds parvint des cierges, dans le dos de Paul et Karen. Ils se retournèrent, il n’y avait absolument personne, Paul scruta les flammes des cierges pensant démasquer l’ennemi, mais aucune d’elle ne vacillait, les pas venait d’un autre endroit de la cathédrale et avaient voyagé jusque là par le son. Les vitraux colorés produisaient une belle lumière multiple. Ils se figèrent en face d’une niche dans laquelle trônait la Vierge Marie sur fond d’une croix arrondie. Elles étaient faites en pierre blanche et l’orientation de la lumière les faisait briller de jaune, tandis que la niche resplendissait en blanc mat. Pour fixer la scène, il fallait plisser les yeux et tenter de discerner les contours des sculptures. L’image ressemblait à une photographie floue, et la Vierge émettait la lumière d’elle-même, elle en contrôlait les variations avec parcimonie.

« Tu crois en Dieu, demanda-t-elle une fois dehors ?
-La première réponse, c’est non.
-Et la deuxième ?
-Je crois en dieu, avec un petit d, voire même un s. Il est certain qu’il existe de forces qui dépassent notre entendement. Certaines sont au-dessus de nous, elles sont immatérielles. Et puis les autres, la majorité se trouve dans les choses. C’est le soleil qui se lève, ce sont les oiseaux silencieux, les arbres.
-C’est très indien comme concept. Donc tu crois qu’il y avait vraiment une présence, dans la statue de la vierge
-Oui. Cette présence produisait la lumière, mais ce n’était pas l’esprit de la vierge ou des trucs comme ça. L’esprit de la statut elle-même, voilà ce qui l’animait.
-En quoi un esprit est un dieu ?
-Ce sont d’abord des dieux. Ce sont des dieux qui n’ont aucun contrôle sur la terre. Des dieux impuissants qui comme nous, errent sur terre. Sauf que souvent, ils ne peuvent se mouvoir en geste, alors ils illuminent, ils soufflent –je parle du vent-, ils émettent des chuchotements dans la nuit.
-En quoi est-ce qu’ils sont des dieux alors ?
-Parce que leur façon de se mouvoir, c’est un pouvoir, qui dépasse le nôtre. Et un dieu, c’est quelque chose dont le pouvoir nous dépasse, même si ce pouvoir est inutile.
-Le soleil, il est indispensable.
-Je suppose qu’il existe une hiérarchie de ces dieux. Et le pouvoir du soleil nous est utile à nous, pas à lui. Les dieux sont l’inverse des hommes, nous ne savons faire que des choses qui nous qui nous concernent
-Si l’on part de l’hypothèse d’une hiérarchie, alors il y a quelqu’un au sommet. Dieu.
-L’antimatière, le zéro, bien qu’il faudrait que je potasse ma physique quantique. Est-ce que le vide existe encore ? »
Ils parlaient sur la place de l’hôtel de ville, nue et plate après Notre Dame, quelques arbres y étaient greffés, mais en fait, ils savaient bien tous les deux que la vraie végétation de ces endroits étaient les bouches d’égouts, les bornes incendies, les panneaux et les lampadaires. Ils n’étaient pas très hauts, noirs à la mode retro, et ils avaient poussé là, ils étaient le fruit des graines du bitume et de l’air pollué, c’ était leur milieu naturel, ils étaient une forêt, ils étaient les arbres et les arbres en forêt étaient l’équivalent des panneaux et des poubelles en ville, quelqu’un les y avait mis pour aider les gens à se repérer, pour qu’ils ne soient pas dérouter par du vide. C’était le simulacre d’un monde perdu que l’on essayait éperdument de laisser intact dans l’esprit des gens. La masse croyait encore vivre dans le monde des arbres, Paul et Karen eux connaissaient la vérité, ils savaient que l’on tentait de cacher le monde réel, celui des forêts de lampadaires, car si la masse ne le voyait pas, les dirigeants pouvaient y faire ce qu’ils voulaient. L’Arcadie recherchée par Paul et Karen n’était pas le monde mort, c’était celui d’aujourd’hui, celui dont personne ne reconnaît l’existence, celui que l’on cachait sous le gazon semé une fois par an. C’était une quête difficile, contradictoire, mentale. Les parcs crées de toute pièce faisait partie de l’Arcadie, à condition d’en voir la superficialité et de savoir qu’il y avait autant de différence entre du gazon et de l’herbe qu’entre le ciel et la terre. A cette seule condition, appliquée à l’ensemble des probables, l’Arcadie se superposait aux villes et offrait des plaisirs inédits. Un carrousel s’était installé au bord de la place, le long d’un immeuble, il tournait au son d’une vieille musique, des enfants faisaient des signes aux quelques parents les attendant à côté. Ils demandèrent deux places à l’exploitant qui fit la moue, soupira et dans un mouvement du visage exprima plus que de raison qu’il était entrain de faire un effort rare, il accepta de les leur vendre, à condition qu’ils choisissent un des fiacres et pas un cheval. Ils attendirent que le tour se finisse, et il se tinrent la main avec conviction, elles balançaient dans le vide, sans rôle ni but autre que d’être un point de contact, un point d’échange. Une fois montés et installés dans le fiacre, il leur fallut attendre qu’un nombre suffisant d’enfants achètent des places pour que le tour soit financé. L’un à côté de l’autre, main dans la main, Paul tâta le fiacre et émit une phrase endormie, définitive, la dernière de la journée : « Ce n’est pas du bois, c’est du plastique ».
Il était déjà trop tard pour faire des emplettes et ils décidèrent de déjeuner dans une pizzeria au coin d’une rue. L’intérieur était très serré dans la largeur et étendu en profondeur, d’abord une première grande salle, puis une petite salle, en hauteur, cachée, en face des cuisines. Ils s’assirent dans la petite salle, par goût de ses endroits. Un gros trou dans le mur permettait de voir la grande salle en contrebas. Leur table était devant une fenêtre sur la rue de côté. Les patronnes et serveuses étaient des sœurs, vieilles filles sympathiques. La salle était pleine de cadres supérieurs en chemise bleue se dépêchant de boucler la pause de midi. Les pizzas étaient bonnes et banales. Une fuite dans la cuisine les avait obliger à recouvrir son carrelage par des serpillières.
« Les grecs ont un mot pour tout ça, déclara Karen. Miasma, ça regroupe la naissance, la copulation, la mort. Trois termes sont un seul mot
-Tu pourrais rajouter les dérivés : mensonge, inconsistance, etc.
- Et aujourd’hui, les miasmes sont des bactéries. Nous sommes tous des bactéries, puisque miasma au fond, c’est la condition de notre existence, tout est bactérie, chaque chose est parasitée, et chaque parasite est parasité. C’est un gros bordel, parfois, je n’arrive plus à le supporter, je n’en peux plus de vivre, je sens que je ne pourrai faire toutes ces choses que sont la condition humaine, que tout le monde fait. Je ne sais pas si je peux être la même que ces gens qui se plaignent de leur vie et ne font rien pour y changer, pour se prendre en main, pour apprécier ce qu’ils peuvent faire. Parce qu’avant de te connaître, j’étais heureuse, crois-moi, j’étais rendue heureuse par toutes ces petites choses que sont la musique, ma guitare, mes cinémas préférés. Seulement voilà, il y a le miasma qui prend le dessus, qui est plus fort que tout.
-Il en va de ça comme du reste de notre vie. Les autres n’existent pas, ce sont des hologrammes, c’est à nous et nous seul de faire du mot miasma quelque chose de joli, qui brille dans le noir. Notre vie est un bloc, miasma, la bassesse et le plaisir primaire, va avec le reste, avec l’effort et le plaisir intellectuel, il ne faut pas écouter ce qui se dit, le primaire et l’intellectuel vont de pair, il faut les vivre de la même façon, il n’y aucune différence. Nous sommes des êtres à part, personne ne peut comprendre notre logique, mis à part nous
-En voulant dissocier les éléments de la vie, on crée de la peur, de l’inconnu. Il est moins facile mais plus agréable de vivre sa vie d’un bloc. Et beaucoup préfèrent la facilité.
-J’ai peur de passer le permis voiture. C’est un truc qui me cristallise, j’ignore pourquoi. Le fait qu’il y ait une machine, plus puissante que moi- un dieu ?- et qui maîtrise qui ? Qui décide ? Alors que je peux marcher, je ne vis que dans des villes, il y a les transports en communs. Quand j’aurai fait le tour des plaisirs de la marche, je passerai le permis, je m’achèterai une longue voiture pour rouler la nuit au bord des falaises, dans des virages en montées.
-Est-ce qu’on ne se ment pas à nous-mêmes ? Sur notre nature, sur notre relation. Ça n’est pas si facile, on habite loin l’un de l’autre, on a jamais vécu ensemble, on ne s’est pas côtoyé, et maintenant on est censé être le couple idéal, se marier, c’est ça ?
-On ne ment pas. On rêve. Personne ne peut nous en blâmer, et rêver un rêve, ça revient au même que de le vivre, crois-moi, il me reste des souvenirs de rêves que je faisais à seize ans, qui sont plus ancrés en moi que des souvenirs.
-On ne peut pas continuer à dormir sur des bancs, par contre. »
Les ongles de Karen étaient coupés court, plus à raz que la peau, traces de nuits blanches passées à caresser vainement le manche d’une guitare, et elle tenait fermement ses couverts, la fourchette dans la main droite, le couteau dans la main gauche, ainsi que le fond certaines personnes. Les clients du restaurant, qui seraient appelés des yuppies au Etats-Unis, gardaient toujours un œil sur eux lors du repas, la tête dans l’assiette ou en pleine discussion animée sur la comptabilité, ses hommes et ses femmes, panachés entre jeunes et vieux, croisait le regard de Paul ou de Karen dès que ceux-ci regardaient dans leur direction, face à cela, il y en avait qui tournait rapidement la tête et faisait semblant d’être concentrés, et d’autres qui continuait à les fixer, sans sourciller, d’une façon exprimant le fait qu’ils ne remarquaient pas qu’ils s’étaient fait prendre, qu’ils voyaient Paul et Karen en tant que matière inerte, en tant que pensées sorties d’un endroit inconnu, où il fait froid tout au long de l’année, où les pingouins glissent. Oui, Paul et Karen représentaient la banquise, un lieu inaccessible, que peu de gens verront en vrai, un endroit qui possède sa propre faune, son propre climat, et un endroit vide, et par-là, libre. C’était pareil dans la rue, Paul et Karen faisaient l’effet d’une œuvre d’art pour les passants, d’une chose incompréhensible, inaccessible, et dont l’élaboration avait pris de nombreuses années. Une des deux sœurs leur proposa un café et sembla déçu qu’ils refusent et demandent l’adition, elle voulait leur en faire cadeau. Le restaurant s’était vidé très rapidement, la pause de midi prenait fin bientôt pour les travailleurs, il ne fallait pas arriver en retard et prévoir de fait la durée du trajet vers le bureau et y additionner le temps de traverser les locaux, de revoir les collègues, de dire bonjour à ceux que l’on avait pas croisé le matin, de fixer des rendez-vous, et une fois à son poste, il fallait encore le temps de digérer un minimum avant de pouvoir se mettre à l’œuvre. Les sœurs plaisantaient devant la cuisine, le problème de fuite qui avait miné leur humeur était réglé désormais. Elle demandèrent à Paul si sa pizza était mauvaise, car il restait un bout non entamé dans son assiette. Il sentit leur ton sarcastique et les rassura gentiment sur les qualités de leur restaurant. Il disposa des billets sur l’adition et y ajouta un pourboire en monnaie non-négligeable. Karen était contente de pouvoir faire ses achats dans l’après midi, ils eurent à peine cent mètres à franchir et se retrouvèrent à l’endroit du matin, une suite de ruelles piétonnes composées pour la plupart de boutique de vêtements. Elle proposa de faire les boutiques séparément, chacun pour l’autre, et de se retrouver une à deux heures plus tard, avec des cadeaux surprises, uniquement des fringues. Ils établirent une heure de retour et un point de ralliement, devant la pizzeria. Paul entra chez un vendeur de jeans pour femmes et Karen disparut à l’intérieur d’un magasin de sport, juste en face. Il avait prévu une moyenne du temps passé à l’intérieur du magasin de sport, en comptant sur le manque d’intérêt des rayons d’habillement et souhaitait pouvoir ressortir de son magasin en même temps que Karen du sien, afin qu’ils éclateraient de rire et finissent le shopping ensemble. Pour assurer ses arrières, il resta près de la vitrine en guettant la sortie de Karen. Il fouilla tout de même les étagères, tata les jeans, s’évanouit devant les prix, ricana des formes identiques à tous les jeans, de leurs couleurs ridiculement reproduites à l’infinie, sur chaque modèle, à partir d’une variation simple, bleu foncé, cyan, bleu clair. Il avait fait le tour des choses à peu près intéressantes du magasin et Karen n’était toujours pas sortie. Les vendeuses commencèrent à surveiller ses gestes, l’une d’elles vint lui proposer son aide, qu’il déclina, se décidant à sortit, avec de la chance, elle serait dehors, et sinon, il attendrait un peu. Les gens se pressaient dans la rue principale, ils faisaient leur sacro-sainte visite du samedi après-midi et poussaient Paul, qui se trouvait sur le chemin d’un nombre étonnement grand de personne. Elle ne venait toujours pas, il se mettait les mains dans les poches, s’appuyait contre un mur, se frottait les cheveux d’une main, changeait d’emplacement, se rapprochant de plus en plus du magasin de sport qui faisait le coin. C’est là qu’il vit une deuxième sortie au magasin. Il entra par la porte principale, fit le tour des rayons en vitesse, et ne trouva pas une trace de Karen. Elle était obligatoirement sortie par derrière. Il commença à s’inquiéter, cette idée de séparation ne lui plaisait pas, il voyait Karen disparaître, prise de panique, et acquérait des doutes sur l’exactitude du lieu et l’heure de rendez-vous. Arrivant en retard, ou au mauvais endroit, il ne pourrait plus jamais la retrouver, ils n’avaient pas d’hôtels, pas d’appartements où ils pourraient se rejoindre, ils n’avaient aucun numéros de téléphone où se contacter, c’était le genre de choses auxquels ils n’avaient pas pensé, ça n’avait pas effleuré leurs esprits une minute. Il entendait la voix de Karen dans sa tête, se rassurait en comprenant clairement ce qu’elle disait, rendez-vous devant la pizzeria à quatre heures. Le revoilà à nouveau seul, à parler avec lui-même, à mener des monologues à deux voies, à moins que ça n’était des dialogues à une voix, tout cela se passait dans son esprit. Il entrait dans la première boutique venue de vêtements féminins. C’était même la première fois qu’il fréquentait ce genre de boutique, il n’avait jamais eu à acheter des vêtements pour quelqu’un, s’occuper de sa beauté, réfléchir à l’harmonie de son corps avec des couleurs et des styles. Il comprit que la situation était pareille pour Karen, et que là était la raison de leur petit jeu cet après-midi. Contrairement à ses craintes, aucune vendeuse d’aucun magasin n’était étonné de le voir, lui un jeune homme, étudier les vêtements féminins, sauf s’il restait trop longtemps immobile, le regard dans le vide au-dessus des rayons. Les enseignes défilèrent sans qu’il ne trouve rien d’intéressant, lasse, il fit un tour chez un disquaire, cherchant un cadeau pour Karen. Il n’y avait que de l’occasion, et il ne connaissait rien de sa collection disque, il ne voulait rien lui acheter qu’elle n’eut déjà. Les boîtiers étaient couverts de poussières, la musique de supermarché côtoyaient les vieilleries inconnues et rares de telle manière qu’il était impossible de s’y retrouver. Il demanda au disquaire la référence du disque qu’il passait, du blues noir et lo-fi, et le vendeur lui tendit un disque qu’il acheta, sobrement marqué du nom de l’artiste : « Drink Small ».
Le temps passa très vite alors qu’il continuait à faire les boutiques femmes. Dans chacun d’elles, peu de vêtements intéressants, mais des clientes nombreuses, plutôt jeunes, et beaucoup se révélaient jolies. Par réflexe, il s’imaginait avec elle, bras dessus bras dessous, parcourant la terre entière, lisant des livres parlant d’un vieil auteur légendaire et de sa mort. Il le faisait toujours, partout, il laissait s’échapper ses pensées dans des fantasmes non-sexuels, et tout aussi excitants, car ils comportaient le sexe en tant qu’élément sous-jacent, inévitable et mystérieux. Il suivit une rousse d’une trentaine d’années, la vit entrer dans une libraire, voulut faire de même. Et il se rappela une chose, que personne ne souhaitait vivre ces choses avec lui, que pas faute d’avoir cherché, personne ne souhaitait vivre ses expériences, les amoureux d’aujourd’hui ressemblaient à des vieux couples mariés depuis trente ans, se chamaillant, se détestant et s’évitant, puis d’un coup, étaient proches l’un de l’autre, se glissaient des mots à l’oreille. Spectacle insupportable de gens si occupés à rejeter leurs parents qu’ils ne se rendaient pas compte qu’ils devenaient comme eux, à une vitesse incroyable, dès le deuxième jour de la relation, ils entamaient leur troisième année commune. L’explication la plus plausible était celle de Paul Virilio, qui établissait qu’avec l’augmentation de la vitesse dans les transports, l’abolition de la distance via internet et l’avion, le monde se mettait à aller de plus en plus vite. Il semblait possible à Paul que la vitesse ne cesse de s’accroître et se mette à détraquer l’univers entier dans son expansion qui s’achèveraient plus tôt, il touchera les limites du possible et exploserait dans le chaos. Ce constat fait, il réalisa qu’il n’avait plus aucune raison de regarder toutes ces femmes et de regretter leur nature. Il avait Karen, la magnifique Karen, son visage son corps et sa voix, qui étaient avant tous l’expression visible de son intérieur, la première chose que Paul ait vu dans ses lettres, la chose dont il était tombé amoureux. Il aimait d’abord Karen, son existence, pas son corps il était venu après, il était les branches fleuries d’un arbre et ses branches ne peuvent exister et fleurir sans les racines entourées de terre. Il eût honte de ces vieux réflexes, d’avoir oublier Karen si vite. Vivre de la même façon si longtemps devait laisser des traces dans son cerveau, évidemment, il s’en doutait. Il avait fait à peu près le tour des boutiques et se réfugia dans la dernière possible, qui ressemblait à toutes les autres, un carré sombre à l’intérieur, des mannequins en vitrine, des présentoirs le long des murs et au milieu, et les mêmes vêtements. Il décida de ne lui acheter que des robes d’été, des choses fines, longues et courtes, qu’elle pourrait mettre lors de pique-nique dans la nature, avec lesquels elle pourrait marcher dans le cour de rivières, des vêtements qu’il pourrait éclabousser avec l’eau et qui deviendraient transparents et colleraient à son corps. Il en acheta une entièrement rouge qu’elle porterait en soirée, dans les restaurants, au cinéma. Une autre, blanche à dessins bleus rappelait des fleurs. Elle évoqua en lui des souvenirs d’écolier, le dernier jour de l’année de seconde, celui où l’on faisait des jeux de manière détendue et primaire, les professeurs avaient le nez en l’air vers la fenêtre, ils pensaient à leurs vacances et les élèves s’installaient en plusieurs petits groupes avec des cartes. En face de lui, une de ses camarades s’était assise sur un bureau et jouait avec lui. Elle portait ce genre de robe et elle ne se rendit pas compte que Paul pouvait voir son entrejambe alors qu’il était plus bas qu’elle, sur une chaise. Elle portait une culotte au motif similaire en tous points à sa robe. Il ne trouva de culotte de ce style dans aucun magasin. Il lui trouva un chapeau de paille, à l’ancienne, brodé d’une pièce de tissu brune. Il acheta une dernière robe, plus sophistiqué que les autres, peu chère pour sa qualité, elle était blanche et ressemblait à une robe de mariée, le bas était dentelés de façon à donner l’impression de plusieurs couches de tissus, sous la robe. En haut, elle s’ouvrait grâce à des boutons qui démarraient au milieu du dos et descendaient en tournant jusqu’au nombril. Il s’agissait en fait de faux boutons de décoration. Muni de trois paquets, il était seul, et à l’heure d’après l’horloge électrique sur la façade de l’opticien, au rendez-vous. Il oublia de s’effrayer, pris dans l’euphorie de ses achats, espérant qu’ils lui plairaient. Elle apparut au bout de la rue, avec ses vêtements doux et noirs, elle portait un seul paquet, excessivement gros. Face à face, ils ne savaient que faire, ils hésitaient à s’embrasser ou à simplement se dire bonjour, et ils le lirent sur leurs visages, ce qui les fit rirent et les décida à s’embrasser, à pleine bouche, délicatement, leurs langues se cherchaient avec maladresse, se trouvaient et se reperdaient, elles s’entrechoquaient successivement avec force, vitesse, et passion. Ils s’enquirent du déroulement des leurs emplettes et décidèrent de ne rien se montrer au milieu de la rue. La priorité était de trouver un endroit où loger. Karen expliqua qu’elle partageait un appartement depuis six mois, qu’elle avait répondu à une petite annonce, le loyer n’était pas cher, l’appartement grand, elle connaissait à peine ses colocataires, suffisamment pour faire en sorte qu’ils ne deviennent pas ses amis. Elle ne voulait pas y retourner, plus jamais, il n’en était pas question. Ils prirent un taxi à la station la plus proche et une fois leurs bagages dans le coffre, assis à l’arrière ils s’interrogèrent sur la direction à indiquer quand le visage de Karen s’éclaira de joie, elle annonça au chauffeur avec autorité : « Hôtel France-Albion. Vers Montmartre, vous voyez ? ». Il grommela dans sa barbe quelque chose qui signifiait « oui, oui », mécontent qu’on remette ses habilités en cause. Elle était encore absorbée par le chauffeur et Paul sauta de son siège sur elle et l’embrassa sur la joue avant de se remettre à sa place comme si de rien n'était. Elle s’effraya et ne bougea pas pendant dix secondes, avant de tourner la tête dans sa direction, ses gencives apparentes, en assénant une claque dans le vide entre eux, une claque légère qui lui était destinée. Il lui fit signe de s’approcher, ce qui était difficile avec les ceintures de sécurité et le chauffeur qui vérifiait qu’on ne les détache pas. Ils finirent par pencher leurs bustes l’un contre l’autre, Paul posant sa tête sur l’épaule de Karen.
« Je veux vivre ma vie accrochée à des bribes, chuchota-t-elle, des miettes de souvenir, ce qui reste de plus beau. J’ai tenté l’aventure avec toi pour ça
-J’essaierai de te donner tout ça, et j’essaierai d’en créer à l’infini
-Forcément, il y aura des mauvais moments. Forcément, ça finira mal.
-Je vois pas pourquoi ça finira mal
-C’est comme ça avec les histoires d’amour, que ça finisse demain ou dans trente ans. En tout cas, il me restera ces jours à jamais, les plus beaux jours de ma vie.
-Ce sont les miens aussi. Je crois au fait qu’il vaut mieux vivre un peu mais bien plutôt que beaucoup et faire des choses que l’on déteste. La mémoire garde les bons souvenirs, même s’ils sont peu nombreux, et les magnifie, leur réserves une grande place.
-Je sais que je pourrai me promener dans mes souvenirs, que je pourrai rejouer ces moments avec toi, et que ça me permettra de me sentir bien
-Et c’est à ce moment-là que je rentrerai chez nous, et que nous partirons en voyage à Varrages, un petit village dans le Var, une place qui fait parking, terrasse de café et sur laquelle donne la seule chambre d’hôtes. Nous écririons des poèmes à la terrasse et jouerons de la musique pour les autochtones. Une semaine ou deux.
-ça me plait beaucoup
-Oui mais là, je te parle, pour dans cinq à dix ans. Il y a plein de choses à faire avant, comme apprendre à jouer de la guitare et à chanter.
-Je sais jouer de la guitare ! Et chanter c’est une question de voix, tu l’as ou pas, n’écoute pas les pros, ils ne pensent qu’à te faire payer les cours qu’ils vont te donner
-Tu joues comme moi, deux ou trois morceaux, sans connaître le solfège.
-Je te promets qu’avec du courage, de l’entrain et du travail bien sûr, on aura un numéro présentable, tout en acoustique, de tous les rythmes avec des paroles de prêcheur. »

L’hôtel France Albion se trouvait sur une place, sa façade était bleue et c’était un de ses hôtels parisiens qui n’avait pas été colonisé par une grande enseigne et vivait essentiellement des séminaires de PME dans la capitale. Ils hésitèrent à demander au taxi de les attendre, et le laissèrent partir, ne sachant pas combien de temps durerait l’enregistrement. Karen voulait retourner de suite chercher ses affaires pendant que ses colocataires travaillait ou buvait l’apéritif dans un bar de la rue d’en bas et les installer dans la chambre. Il y avait deux personnes avant eux, et pour l’instant, la réceptionniste se débattait au téléphone avec des clients étrangers, hollandais selon l’étrangeté de la langue. Paul feuilleta une de leurs brochures, qui indiquait le prix et le justifiait par moult photographies de chambres impeccables et des deux salles de conférences à l’intérieur de l’hôtel. Paul pouvait se permettre des folies durant son périple à Paris, il disposait d’une manne financière confortable, laissée par Carlos le jour même de sa fuite, transférée depuis un de ses comptes courants, il lui avait donné vingt milles euro. La police avait voulu se renseigner là-dessus, trouvant ce don suspect et Paul expliqua qu’ils avaient l’habitude de partager des choses, et que c’était sans doute là un dernier cadeau. L’inspecteur lui conseilla, et ordonna, de ne pas dépenser l’argent avant un laps de temps qui éveillerait des soupçons. Il s’en fichait, il n’avait qu’à venir le chercher, s’il ne trouvait pas Carlos accusé de meurtre, comment pouvait-il le retrouver lui. Leur tour vint et en demandant s’il restait une chambre, il eut conscience que c’était peu probable en plein mois de juillet, et pourtant, la réceptionniste acquiesça. Leur prix décourageaient les simples touristes. Au moment de choisir la chambre, il y eut un blanc quand la réceptionniste demanda des détails ,c’est-à-dire en terme plus personnel, s’ils allaient partager le même lit. Paul et Karen s’observèrent du coin de l’œil attendant la réponse de l’autre. Paul se sentit intimidé répondit « deux lits », et n’arriva pas à savoir si cela convenait à Karen au visage impassible et souriant. Il régla le premier jour d’avance, en liquide afin que la transaction ne puisse pas être bloqué par la police. Il devrait encore en retirer en vue de payer les jours suivants qui pouvaient très bien s’étendre sur plusieurs semaines, bien que cela serait coûteux. Elle leur remit la clef de la chambre et les laissa monter seul en indiquant la troisième étage, au fond du couloir. Ils n’eurent que le temps d’y déposer le sac de Paul et leurs sachets, il était presque cinq heures et il fallait se dépêcher. Ils trouvèrent un taxi libre à deux pas de l’hôtel et une nouvelle fois, Karen indiqua la direction. Elle tenait absolument à ne pas voir ses colocataires parce qu’elle devait encore le loyer de juin et devrait sans doute payer celui de juillet. Or, elle préférait garder cet argent pour eux deux, pour l’avenir, trouver un logement plus stable et moins cher, sans avoir une seule idée précise de ce que cela pourrait être, un autre hôtel, un appartement, ni d’où il se trouverait. Paul précisa qu’il y avait son appartement à Strasbourg comme possibilité intéressante. Il était payé par ses parents et deux personnes pouvaient y vivre. Il suffisait à Karen de s’inscrire à l’université. Elle ne savait que répondre, elle ignorait si elle pourrait quitter Paris, la ville où elle avait ses attaches, sa famille et promis d’y réfléchir, comme Paul promettait de réfléchir à son installation à Paris. Au pire, avança-t-il, ils pourraient simplement finir leurs études chacun de leurs côtés en se voyant le week-end et les vacances. Ce serait un peu compliqué, mais au moins, leur envie de se voir serait très forte à chaque fois et ils auraient le temps d’aviser d’ici un an et la première porte de sortie des études. Karen lui indiqua la Place d’Italie, ils ne se trouvaient pas loin de chez elle. L’immeuble se trouvait à l’orée du quartier chinois et cette fois, il demandèrent au taxi de les attendre, ils en trouveraient moins facilement ici. Elle habitait au dernier étage. Elle sonna, pour vérifier qu’il n’y avait personne. Aucun bruit. Elle tourna la clef et entra en vitesse, refermant derrière elle. Elle le tira à travers le salon, décoré sobrement, un canapé très bas, une télé, des étagères sans livre, avec des dvds de succès. Sa chambre était petite, sous les toits, le lit glissé sous la mansarde. Elle alla piquer un grand sac chez sa voisine de chambre et entrepris d’y jeter ses affaires, les disques, les livres surtout, des photographies la représentant avec ses parents, des affaires de classe. Elle s’empara d’un sac qui lui appartenait et y rangea ses vêtements précipitamment. La chambre était trop petite pour être décorée, elle avait tout de même un charme, une présence, qui provenait de la fenêtre par laquelle Karen lui conseilla de passer la tête :on y voyait la tour Eiffel et les toits des immeubles, images très parisiennes. Elle laissait pas mal d’affaires derrière elle, des vêtements, son lit, l’armoire et déclara que les autres avait qu’à se payer avec. Elle tendit l’étui de sa guitare à Paul et empoigna les deux sacs pleins. Il avait la main sur la porte d’entrée, elle était déjà ouverte quand Karen lui fit signe de s’arrêter, posant sa main pardessus la sienne, prononçant en silence : «attends ». Elle reprit un de ses sacs et en ouvrit la fermeture éclair. Elle fouilla parmi les disques qui s’entrechoquaient dans des bruits sinueux de plastique, semblables à ceux du sable que l’on remue, un sable dur recelant de trésor des rois orientaux morts ;l’album éponyme des Stooges en fit surface, guidé par les longs doigts de sa main. « Je sais que c’est du gâchis » déclara-t-elle en décortiquant le boîtier les yeux baissés, « mais on va devoir s’en séparer ». La chaîne hi-fi commune était dans un coin du salon, prenant la poussière, entourée de bacs de cd’s gravés aux pochettes tracées du noir des feutres indélébile. Elle sélectionna très précisément la piste 3 « We will fall », et après avoir trifouillé la moitié des touches, la fonction « repeat » se mit en marche. Le son n’était pas à son maximum, et les murs en tremblaient frissonnait déjà. Sur le parvis où ils chargeaient le taxi des affaires de Karen, la musique ne filtrait pas à travers les bruits de la ville, les moteurs, les voix. Le chauffeur s’engagea à nouveau en direction de l’hôtel France-Albion. Ils répétèrent leurs mouvements de taxi, se rapprochant l’un de l’autre autant que possible et Karen colla son visage contre le cou de Paul. Elle semblait troublée, la peau de son front était bouillante, les veines y palpitaient, elle bougeait son corps sans arrêt, ne trouvant pas de position confortable, elle était soulevée de spasmes en sanglots secs.
« Parfois il m’arrive, bredouilla-t-elle, d’oublier des moments
-Ça arrive à tout le monde, dit-il pensant la rassurer
-Tu ne comprends pas
-Je crois, susurra-t-il, explique-moi
-J’oublie ce qui nous est arrivé, j’oublie des moments avec toi, la journée d’hier et celle d’aujourd’hui. Je me rappelle bien de l’ensemble, mais il y a des instants précis, que j’ai oublié.
-Tu ne peux pas te rappeler de tout. Ces choses reviendront un jour où l’autre, quand nous aurons vécu heureux de longues années.
-Les choses reviennent d’elle-même. En entrant dans le taxi, j’ai oublié ce qui s’est passé ce matin, entre notre baiser et le déjeuner. Notre-Dame, le carrousel, la ville morte, ils avaient disparus. J’ai fouillé ma mémoire, je l’ai renversé. Et ça m’est revenu, au comble du désespoir. Je ne veux plus jamais que ça me le refasse. J’ai l’impression que ce que nous vivons n’est pas vrai, que j’imagine tout, je suis entrain de l’écrire sur un traitement de texte, je fais une mauvaise manipulation et efface un paragraphe. Ou j’oublis de le sauvegarder. »
Elle tremblait entre les bras de Paul, ses yeux se mouillaient et les larmes y restaient, si bien que les deux iris flottaient dans la mer des globes oculaires.
« Si les paragraphes disparaissent, annonça-t-il gravement, nous les réécrirons, ils ne seront pas plus parfaits, ils seront plus beaux. Ce qui n’a rien à voir.
-J’ai peur
-J’ai peur aussi. Comme jamais. Comme jamais, je souhaite surmonter cette peur, lui montrer qu’on est les plus forts. Si on doit oublier des morceaux de notre vie, alors on se les racontera, on improvisera.
-Regarde, cria-t-elle en se redressant, les joues pleines de larmes, j’ai vécu ici !
-Où ça ? Là ? demanda-t-il en pointant du doigt un grand bâtiment tout en largueur, avec des briques oranges apparentes à l'anglaise, un toit pentu fait de tuiles multicolores, et une cour de béton sur le devant, protégée par un portail en fer noir.
-Oui oui, c’est là. Elle renaissait, excitée, elle exultait de joie et sautait sur place, en contraste extrême avec la seconde précédente. La vieille bâtisse a vraiment pas changé !
-C’est quoi cet endroit ?
-Oui, c’est quoi aujourd’hui ? T’as vu quelque chose ?
-Rien du tout
-Y a pas de panneau, ou de plaque, un truc quoi ! ?
-Non je te dis, rien du tout, on l’a peut-être passée, c’était au début
-Je sais pas. S’il-vous plait, vous savez ce que c’est ce bâtiment qu’on vient de passer, demanda-t-elle au chauffeur, qui ne fut pas surpris, prêtant une oreille attentive à la conversation depuis le début.
-C’est une crèche. Y avait rien du tout pendant un moment. Je travaillais dans ce quartier, avant d’être taxi. L’herbe avait poussé à travers les fissures de la cour. Et puis la mairie a fait des travaux et voilà que c’est une crèche
-Merci répondit Karen. J’ai plein de souvenir ici, s’adressant à Paul, je me suis fait des bonnes copines quand j’étais très petite. Dommage que je ne les aie plus vue.
-C’était ton école ?
-Pas vraiment. »

Elle se calma très rapidement, détacha sa ceinture de sécurité et replia ses jambes sur la banquette sans même un regard pour chercher la désapprobation du chauffeur, son corps, après avoir explosé, était exténué à présent, et dans cette situation, Karen acquis une expression de sérénité qui transparaissait de son être entier. Elle s’agrippa à Paul, se collant à lui, leurs deux visages face à face, le plus loin possible de l’ouïe du chauffeur, adossés à la portière, elle tordit sa main pour actionner l’ouverture électrique de la fenêtre, et elle commença à murmurer au creux de son oreille
« J’habitais ici. C’est une sorte de pension, tu vois. Une pension que les parents ne paient pas, ils décident pas non plus qu’on y mettre leurs enfants, enfin ça dépend. A mon époque, c’était un foyer quoi, de huit à dix ans, j’y étais. Elle émit une pause, incitant sans le vouloir Paul à réagir.
-Pourquoi ? C’est pas indiscret, tu veux bien répondre ? tâtonna-t-il prudemment, à voix basse
-Evidemment que c’est pas indiscret. Indiscret ? Il faut bien que tu saches. Je suis née sous X. Une enfant sans parents biologiques.
-Je peux dire je suis désolé, mais non, parce que je suis vraiment désolé, dans ce cas il n’y a pas à le souligner
-Qu’est-ce que tu peux y faire ? J’ai été élevée par une vieille dame, une bénévole d’association pour l’enfance et elle morte quand j’avais cinq ans. Alors j’ai été dans un premier foyer mais j’ai pas trop de souvenirs de l’époque. Après j’ai été placée chez une famille. Ils étaient très stricts. Ils étaient dans une secte, tous, il y avait des règles très dures, sur ce qu’on pouvait manger, faire, ou ne pas faire, ce qu’on devait apprendre, qui était différent de l’école. J’ai une image en tête, c’est la famille et moi, entrain de prendre un repas dans leur jardin, un grand jardin très vert, presque un domaine et nous sommes assis autour d’une table de jardin en fer peint en blanc. C’est tout. Ils se sont rendus compte que la famille n’était pas convenable et ils m’ont mise dans ce foyer. C’était bien, il y avait une bonne ambiance, on était plus des bébés. Et à dix ans, j’ai été adoptée par ma famille actuelle. Ma mère, c’est ma mère, c’est celle qui m’adoptée, et avant je n’en avais pas. Il n’y avait que moi. Je sais que maintenant, tu ne peux rien dire. Je t’ai fais un sale coup, t’oblige pas à répondre.
-Mon père s’est tiré quand ma mère lui a dit qu’elle était enceinte, bredouilla-t-il en collant à son tour sa bouche contre l’oreille de Karen, sans savoir si c’était le bon moment, si c’était vraiment ça qu’il fallait répondre. C’est rien, c’est tout bête, j’en fais des tonnes là-dessus mais c’était pas si grave. Il est revenu plus tard, je sais pas quel âge j’avais, trois ou quatre ans. Les premières photos de moi chez lui, c’est mon anniversaire, comme dit, trois ou quatre ans, je sais plus. Avant ça, rien, aucune trace, pas d’histoire sur l’accouchement de ma mère, sur comment il est venu y assister en courant, sur les préparatifs et la grossesse. Je crois qu’à un moment il est revenu et puis s’est tiré à nouveau, à moins que ce ne soit ma mère qui l’ait viré. Mon premier souvenir, le tout premier, dans toute ma vie, c’est celui d’un homme qui habitait une espèce de maison au milieu de nulle part, il fait tout noir dehors, et dedans, il m’offre plein de cadeaux et aime bien ma mère. Je ne sais pas si c’est mon père ou quelqu’un d’autre.
-Alors c’est pour ça, dit-elle à voix haute
-C’est pour ça quoi ? continua-t-il aussi normalement
-C’est pour ça que nous sommes fait l’un pour l’autre. C’est pour ça que nous avons ces destins, similaires en certains points, divergeant sur d’autres, et liés inexorablement. On a vécu dans le manque nos premières années, les plus importantes dans le freudisme rappelle-toi. Il y avait quelque chose d’anormal à cette époque, moi je n’avais que ma vieille femme, je disais que c’était ma grand-mère, et toi tu n’avais que ta mère. Après, les choses sont différentes mais ça ne compte déjà plus, le mal est fait. Ou le bien, je ne sais pas.
-C’est un bien si l’on se rencontre, une malédiction si l’on se croise sans se voir
-Je crois que c’est un présent magnifique dans toutes les situations. C’est une douleur incontrôlable, elle ne peut s’effacer et elle fait de moi ce que je suis. Sans elle, je ne suis plus moi. Je suis une fille normale, réclamant son shit, sa voiture et sa maison. Consciemment, au jour d’aujourd’hui, je me préfère comme je suis. Je ne donnerai rien au monde pour être normale.
-Peut-être qu’à la base, si les choses étaient à refaire, tu ne dirais pas la même chose. Et je te comprendrai.
-Les choses ne sont pas à refaire, Paul. Ce fut la seule et unique fois qu’elle prononça son prénom. Personne ne peut aller dans le passé et changer les choses. Personne ne peut aller dans le passé et changer les autres. Les Hommes, avec un grand H. Célébrons ce que nous sommes, haïssons le reste. C’est fasciste, je veux juste dire que je veux simplement ne pas voir les autres, je ne m’intéresse qu’à nous. Qu’ils vivent en paix si leurs vies leurs plaisent ainsi. »
La climatisation s’enclenchait automatiquement dans toutes les chambres, et Paul avait oublié de la débrancher dans la leur. Dès l’ouverture de la porte, un froid tenace s’échappa de la chambre bleue qui ressemblait au Pole Nord. Le lit, les rideaux, les murs, les chaises étaient tous composés de variation autour de cette couleur, échappant de justesse à l’apparence d’une cabine de paquebot pour se réfugier sous les traits d’une nuit d’hiver à la campagne. Les tissus étaient parsemés d’étoiles et en lui-même, Paul aurait espéré qu’elles brillent dans le noir. Les affaires de Karen prirent place à côté de son lit au fond, vers le mur. Les lits n’avaient pas été choisis, ni tirés au sort, elle s’approcha simplement de celui-ci et se l’appropria. Les affaires de Paul furent rassemblées de son côté et il vit le paquet de la boutique de fringues, lui remémorant le fait qu’il ne lui avait pas encore offert. Il se le cacha derrière le dos et sur la pointe des pieds, glissa en direction d’une Karen mutine penchée sur ses sacs. Il marcha des doigts sur son corps, remontant le long des vagues de sa colonne vertébrale, ils ressentirent l’impression qu’ils se touchaient pour la première fois ; la tension d’être dans cette chambre, eux deux, seuls, fuyants leurs vies d’esprits solitaires, se libéra dans cet acte. Karen se retourna, au bord de l’agacement, et fondit en voyant Paul et son paquet, la certitude que les choses changent lui sautant à la figure. Elle ouvrit, déplia et arracha avec ardeur. Elle colla contre elle la robe à fleurs bleues pour en voir l’effet mais ils ne trouvèrent pas de miroir dans la pièce. « Je serai ton miroir » dit Paul. Il se dépêcha de retrouver les cadeaux de Karen, caché au milieu de ses propres affaires, il trouva enfin le sachet plein à craquer et demanda s’il pouvait l’ouvrir de suite. Il trouva d’abord un béret, mince, serrée, peu large, et l’essaya sur sa tête ronde. Il était légèrement trop petit, et ce défaut lui permettait de s’assembler avec l’apparence de Paul. En dessous, à l’intérieur d’un autre sachet, se trouvait une chemise blanche en lin, lisse et fine. Plus profond, une courte cravate noire. Il n’essaya pas encore, empilant les couches sur son bras, y rajoutant un pantalon à pince noir. Ne sachant que faire, il s’excusa afin d’aller se changer dans la salle de bain, et Karen promis de faire de même pendant qu’il y serait. Le verrou de la salle de bain ne fut pas enclenché, Paul souhaitait montrer qu’il n’était pas timide à ce point. Il se déshabilla, jetant ses affaires aux quatre coins, majoritairement dans la baignoire, et debout en slip, il imagina que dans la pièce d’à côté, Karen faisait de même, elle était nue pour ainsi dire, ses cheveux chatouillaient la peau de son dos, ses petits pieds prenaient froid sur le sol, elle s’était assise sur le lit pour retirer ses chaussettes, en soutien-gorge et en culotte, le poids de son corps imprégnait à jamais des souvenirs au matelas. Cela il ne le voyait pas, et pourtant, c’était exactement la scène qui se déroulait et Karen, jouant avec ses doigts de pieds, les montant l’un sur l’autre alors qu’elle choisissait la robe à mettre entre la bleue et la rouge, ressentit la présence de Paul en esprit autour d’elle et en chair à quelques pas de là, il lui suffirait d’y aller, de pousser la porte, et de rester immobile dans l’encablure, c’est ce qu’elle voulait faire et ne le fit pas, se décidant sur sa tenue. Paul enfila le pantalon et fut surpris par la rigidité de sa texture, il ne faisait pas de plis et de replis, il n’était ni mou ni trop large comme tout les autres. Il enfila ensuite la chemise, refermant un à un les boutons en bois peint de rouge, la rentra à l’intérieur du pantalon et ferma celui-ci avec beaucoup de mal, obligé de rentrer le ventre. Il ne portait que rarement ses hauts rentrés dans le pantalon et ne savait pas comment l’ajuster, quelle partie devait rester dehors. Il se scruta dans la glace jusqu’à ce que l’effet sembla naturel et ouvert. Il entortilla la cravate autour du cou, tentant plusieurs fois de faire le nœud adéquat et n’y arriva jamais. Il la laissa l’étrangler, toute emmêlée. Il se coiffa du béret dans le sens normal et donna du volume à ses cheveux sur les côtés de son crane. Il sortit rapidement, tentant sa chance de trouver Karen dans une position délicate mais elle attendait en face de la porte, vêtue de la robe rouge et du chapeau de paille, un complet contraste qui faisait ressortir quelque chose, un sentiment partagé entre elle et quiconque l’observait, il y avait une communion entre l’accessoire et le vêtement comme entre l’objet et le sujet, le décalage premier se transformait au fil des secondes en leur assimilation en une seule et même pièce. Cet accoutrement, c’était elle tout bêtement, il la définissait. Il lui annonça qu’il ne savait pas faire les nœuds de cravates, après être rester sans voix, et elle non plus ne le savait pas. Ils s’arrêtèrent, montèrent et descendirent leurs yeux le long des torses, des jambes et des courbes. « -Nous sommes dépareillés. Tu es pleine de couleur et je suis … -Tu es un film en noir et blanc. Exactement l’effet que je recherchais, c’est fou ce que ta peau devient terne avec ces vêtements, elle est complètement grise –Merci, c’est gentil pour moi ». En chœur, ils reprirent : « Tu es magnifique », et touchèrent les vêtements de l’autre, Paul défit les plis de la robe, et Karen remit en place son béret, et défaisant le nœud raté de cravate, en tenta un à sa manière. « -Et la robe blanche que je t’ai offerte, elle te plait ? –Je la mettrai ce soir pour dormir ». Il était conscient des sous-entendus forts de cette robe, de sa ressemblance avec celle d’une mariée et ajouta pour rassurer Karen « Je l’ais choisi parce qu’elle me plaisait. Il n’y aucune signification, tu sais, à cause de ses airs de robe de mariée. Elle a une signification, pour nous. Je suppose que c’est un mariage païen, un mariage fou ou naïf, le mariage d’un jour qui dure l’éternité », il repoussait chaque fois les limites de ce qu’il n’osait avouer « Je dis ça librement parce que c’est ce que je pense. Ça n’implique rien, aucune obligation, ni pour demain ni pour jamais. C’était mon envie aujourd’hui, voilà tout. Comme une chanson, ce ne sont pas les paroles ni la musique qui nous touche, ce sont les démons qu’ils réveillent et qui chantent les chœurs en changeant les paroles, créant une pièce neuve. Là pour moi, cette robe a des tas de signification, elle signifie que je passe les plus beaux jours de ma vie, que j’en ai toujours rêvés et que, haut les cœurs, la joie est notre avenir proche ». Le souffle de Karen sur son cou, arrangeant sa cravate, n’avait pas vacillé pendant son discours, elle réussit à faire un nœud très convenable, restant en place, elle le remercia pour ces cadeaux, il fit de même avant que leurs lèvres entrouvertes ne se rejoignent.

Les affichettes à l’intérieur du café Bergerac représentaient des vieilles stars hollywoodiennes en noir et blancs, défraîchies, vues et revues. L’endroit était presque vide, seuls les habitués, reconnaissables à leur façon de s’adresser au patron, s’étaient réunis autour du poste de télévision diffusant bruyamment un match de football. Encore un paradoxe. Pourquoi dans ce cas ne pas remplacer les affiches de Chaplin par celles de Beckam, Buster Keaton par Zidane ? La réputation sans doute, l’apparence évidemment. Paul et Karen s’assirent à une des tables en bois naturel usé, celle la plus écarté de la télévision, sous les yeux vigilants des habitués, des jeunes hommes, des commerciaux grisonnants et des retraités à la barbe grise Le patron continuait à bavarder, faisait comme s’ils ne les avaient pas vus un long moment, il fallut une intervention en leur faveur d’un barbu pas encore aviné pour qu’il se décide enfin à venir les voir.
« Vous désirez manger ? commença-t-il avec un fort accent inconnu
-Oui tout à fait, annonça Paul
-Vous avez peut-être une carte, rajouta Karen tandis que le patron debout et silencieux devant leur table laissait dans le vide la réponse de Paul
-Non non, j’ai pas. C’est un bar, on fait à manger pour faire plaisir aux clients, en accompagnement
-Vous avez quand même des idées de plats à nous soumettre ou l’on doit vous faire confiance ?
-Steak, saucisses, jambons, avec frites ou haricots verts, énuméra-t-il
-Va pour le steak frites. Toi aussi, chéri ?
-Ça roule, dit-il avec un clin d’œil pour Karen »
Le patron partit en boitant, ce qu’il n’avait pas fait en arrivant, son corps gras ondulait sous ses pas irréguliers et de dos, on pouvait encore sentir sa mauvaise humeur et voir sa bouche renfrognée
« Tu m’as vraiment appelé « chéri » ? demanda Paul
-Eh oui. J’en avais envie, ça te dérange ?
-Ça me fait plaisir, chérie
-Je ne pense pas l’utiliser dans toutes mes phrases, mais pour une première, j’avais bien envie de le faire face à un type laid et pas content
-Oui un figurant dans le décor, ça apporte une ambiance romantique, comme ça, dit-il, ponctuant la parole par un claquement de doigt
-Tu n’as jamais pensé à faire un film ?
-J’y pense depuis très longtemps. Sauf qu’il n’y aurait eu que moi comme acteur et personnage
-C’est faisable, je suppose. Avec du talent, ça peut-être intéressant.
-Oui mais maintenant, c’est fini, il y a toi et moi. Je peux faire un dialogue d’une heure trente, un échange de silences et de regards entre deux personnes dans un pré, toi avec ta robe à fleur et moi le béret, ça c’est sûr, pourquoi pas le costume aussi
-Alors c’est ça ton prochain projet ? Pas de livre ?
-Je n’en sais rien . Il faut du matériel pour un film, un minimum. Donc, je pencherai plus pour un deuxième roman. Mais tu comprends qu’il est plus difficile d’écrire heureux que triste. J’avais commencé à écrire juste avant de recevoir ton invitation, quand j’étais désespéré, maintenant je peux tout jeter à la poubelle.
-C’est dommage, ça parlait de quoi ?
-Comme ‘J’ai une âme solitaire’ étaient des carnets, à la première personne, autobiographique à quatre vingt dix pour cents, j’avais envie de changer du tout au tout. J’avais pris une famille, des parents jeunes et déjà distancés, leur fille qui découvre sa sexualité. Mon mélange de Cronenberg et de Furyo.
-Tu dois continuer, c’est obliger
-Non non, tout est fini avec cette histoire, elle ne valait pas la peine d’être développée, la preuve, pour la décrire, j’ai eu besoin de références. Mon prochain roman, pour exister, ne devrait ressembler à rien d’existant, il devra avoir ton visage et le mien sur sa couverture
-Je n’avais jamais envisagé de devenir un personnage de roman
-Tu ne le seras pas forcément. Tu peux très bien te transformer en capitaine d’un vaisseau traversant l’Atlantique. C’est peu probable quand même. Par contre, si personnage inspiré de toi il y a, il ne sera pas décalqué, il aura ton caractère, ton physique, mais une vie différente, un passé qui lui sera propre
-A moins que tu ne continue sur la veine autobiographe, ça me plairait
-La fiction est autobiographique sous toutes ses formes. Je m’épuiserai à ne travailler que ce genre précis, je m’éloignerai de l’authenticité de nos êtres
-Quand est-ce que tu trouves le temps d’écrire habituellement ?
-Pendant les vacances, presque entièrement. Avec les cours, je ne pourrai le faire qu’après minuit, et ça me rend trop fatigué. J’aimerai pouvoir tout plaquer, arrêter les études, me consacrer à ce que je sais faire, me mettre en autodiscipline, parce que les études que je fais ne me plaisent pas, je tolère ces matières, ce sont des métiers au fond, on ne te demande pas de les aimer, mais je n’en peux plus des autres étudiants, je ne veux plus les voir tous les jours, supporter leurs discussions
-Tu ne peux pas arrêter et vivre de l’écriture ?
-‘J’ai une âme solitaire’ ne m’a rien rapporté, pas un euro. Les ventes ont à peine suffit à payer l’édition du livre. C’est pas grave, être lu par une seule personne, et que cela change sa vie, voilà, ça veut dire que mon boulot est rempli, avec brio. Si on ne le retrouve pas, j’hériterai de l’argent de Carlos. Pas avant dix ans. Il faut se nourrir avant ça. »
Et comme à l’écoute de la conversation, le patron arriva avec deux assiettes blanches, fissurées mais encore entière, débordantes de frites, et glissé entre elles, un demi de rosé offert par la maison, Paul et Karen révisant secrètement leur jugement sur ce type gros et quasi-chauve, il avait déjà assez de tares pour ne pas être accablé en plus.
« Pour moi, les Smiths, c’était un test. Ça permet de voir le mode de vie des gens. Il existe des gens très gentils, mais s’ils ne vivent pas comme toi, s’ils ne se nourrissent pas à la même source, tu ne pourras pas les côtoyer à long terme
-Alors tu te baladais sans arrêt avec un walkman et Meat is murder dedans, pour le faire écouter ? T’as eu du succès ?
-Aucun, tout le monde déteste, sauf Carlos. Bien sûr, le son est daté, il faut s’y faire, à Morrissey aussi il faut s’y faire. Je dois admettre qu’How soon is now marchait bien récemment, effet reprise télévisée oblige
-Il ne faut pas rêver, tu trouvera peu de monde qui aimera. Et en prime, il n’est pas sur qu’ils te conviennent. Pas mal de hooligans et de skins allaient aux concerts des Smiths
-Je les soupçonne de n’y aller que pour être saoul, être con et chiant devant la sensation de l’époque. Les gens qui aiment les Smiths aujourd’hui ont forcément un parcours, avant d’y arriver.
-Donc il ne s’agit plus seulement d’écouter et de trouver les Smiths bien, il s’agit de les avoir découverts par soi ?
-A peu près oui. Je suppose que faisant des recherches comme ça, je trouverai plein de personnages pour mon roman
-Tu nous trouverais, toi et moi. C’est à peu près tout. On rentre ? »
Le réceptionniste de nuit, un garçon de leur âge avec un bouc hérissé et deux grands yeux bleus vides, avala un soupçon de moquerie en les voyant traverser le hall, pas lookés, au contraire, habillés par accident. Rien ne les choqua quand ils virent leur reflet dans plusieurs miroirs sur le chemin, Paul serrant avec force la main gauche de Karen, qui empêchait de la main droite son chapeau de tomber à chaque mouvement brusque. Ils n’arrivaient vraiment plus à retrouver leur chambre, le vin rosé montait au sein de leurs cerveaux déments, et allumait la mèche des mauvaises bombes, de cigarettes et de fusées qui partaient vers le ciel, bien trop haut pour l’Homme, à des endroits où il ne saurait plus marcher, où l’oxygène ne lui serait plus d’aucune utilité ;il ne lui resterait plus qu’une solution : s’accrocher à la première chose venue afin de ne pas sombrer. Dans ce cas précis, la première chose venue pour Karen était Paul, et celle de Paul était Karen. Les désigner chacun « première chose venue » semblait être un oubli de leur histoire, de leur rencontre, et pourtant, dans leur propre monde, étendu de villes désertes préservées intactes, ils étaient l’un pour l’autre la première âme rencontrée. A leur naissance, le monde sombrait dans le chaos technologique et les habitants de la terre étaient morts, il ne restait plus qu’eux. Voilà l’effet de ces journées, voilà comment ils les ressentaient. Paul racla du pied une petite marche discrète et manqua de tomber par terre, rattrapé de justesse par Karen, qui éructa « Attention Paulo ! », avant de rajouter « ça sonne assez bizarre» en l’aidant à se remettre droit, il s’écroula dans sa chute et ils se retrouvaient écrasés contre la porte de leur chambre d’hôtel, l’un sur l’autre et restèrent ainsi une ou deux minutes qui dans leurs esprits avaient semblé être une heure. Le pichet gratuit était un piège du café Bergerac, ils l’avaient bien entamé avant même de commencer à manger et ils durent en commander deux de plus, sous la pression de sa douceur dans le palais incomparable à la dureté des steaks de semelles hachées. Karen fut sortie de sa stupeur en constatant qu’ils se trouvaient devant leur propre chambre et hurla sa découverte dans les oreilles de Paul qui sortit la clef de sa poche et entreprit de l’ouvrir tout en y restant adossé et assis. Il ne réussit que vaguement, enfonçant le bout de la clef dans la serrure et fut interrompu par le passage d’un client en costard dans le couloir, en le voyant, il se tourna de suite face à la porte et l’ouvrit en essayant de regagner son sérieux. Karen le poussa dans la chambre une fois retentit le cliquetis de la serrure, leurs jambes ne cédèrent pas à nouveau, et Paul se contenta d’atterrir sur le lit de Karen, qui refermait la porte.
« Tu crois que c’était une bonne idée de boire autant ? demanda-t-il
-J’en sais rien. C’est fait maintenant. Ce n’était que du vin, pas de risques d’être malade et de vomir, on peut en boire autant avec un minimum de constitution.
-Je sens que ça baisse en moins, je suis déjà plus bourré. »
Il se remit debout sur ses pieds et papillonna autour de la chambre, annonçant qu’il cherchait une radio, un lecteur de cassettes, de disques, une chose qui remplirait le rôle du divin. Dans le mini-bar, sous les lits, dans la salle de bains derrière le rideau de douche, sur les prises électriques, il n’y en avait pas. Le long de ces pérégrinations qui tournaient en rond dans la petite chambre, il se donnait un malin plaisir à jouer avec les trois interrupteurs de lumière, faisant clignoter la grande lampe qui les plongeait dans une pénombre qu’il aimait à prolonger de plus en plus pour laisser à Karen le temps de changer de place, de faire une grimace, d’imiter des gestes célèbres et d’apparaître au grand jour une fois la lampe rallumée. Quand il jouait avec l’interrupteur de la salle de bain, cela n’avait aucun intérêt puisque personne ne s’y trouvait. Il ne semblait pas s'en préoccupé et triturant le bouton blanc aussi longtemps que celui de la chambre, fixait la baignoire remplie de ses vêtements de la journée, et touchait la cravate nouée autour de son cou. Il finit par déclarer n’avoir rien trouvé et s’effondra épuisé sur son propre lit, allongé sur le ventre, le visage dans un coussin, il attrapa le vinyle des Smiths avec sa main qui pendait dans le vide et sortant sa tête du terrier, il brandit le vinyle vers Karen en disant : « Je peux faire un bon Marais, regarde, même pas besoin de flaque d’eau. D’ailleurs, je crois que c’est du mercure ». Karen observa la reconstitution et approuva : « Oui c’est bien imité. Et tu es sûr de ne plus être bourré. ? ». Il ne répondit pas, à moins que ses babillages inaudibles ne furent une réponse. Karen, titubant en face de ses affaires, demanda : « -Tu veux que je mette la robe blanche ? -Bien sûr ». Il se reposa sur le coussin, laissant le visage de travers en direction de Karen. Elle enleva la robe rouge par le haut, révélant d’abord ses jambes parfaites, menues et galbées, avant de laisser apparaître une culotte aux couleurs fruitées et joyeuses, vert, jaune, orange, qui semblait appartenir à un maillot de bains. Puis, ses hanches se rétrécirent dominées par son nombril sombre, et laissèrent place à un soutien-gorge, jumeau de la culotte, qui serrait sa petite poitrine écartée. Les bras en l’air, la robe rouge sur sa tête, Paul remarqua un grain de beauté apparaissant sous son aisselle gauche au début du sein, une protubérance brune, ronde, trop grosse pour être un kyste, tout près de se détacher du corps. En sous-vêtements, elle restait immobile et droite, perdue dans un lieu irréel où ses cheveux ébouriffés par la robe ne choquaient personne. De par ses côtes, il analysait sa respiration lente, le buste se soulevant et se rabaissant en de longues plaintes insonores, la lumière était complète dans la pièce elle se savait à la vue de Paul et il y avait entre eux cette intimité de frères et sœurs, de meilleurs amis, pas forcément saine, qui rendait le moment normal, tendre et encore plus excitant. La robe blanche s’enfilait par le bas, elle la posa à terre, y mit ses pieds avec d’amples mouvements, se baissa pour la ramasser, transformant son corps, alors uniquement terre d’os, en un amas de chair molle, gracieuse et féminine, de ses cuisses repliées à ses seins penchés vers l’avant. Une seconde de plus et elle était rhabillée, demandant naturellement son avis à Paul :
« Tu es magnifique, incroyable. La robe te va si bien. Elle irait bien à tout le monde je suppose, ce n’est pas qu’elle te va spécialement, mais il y a ça … ça… la signification des choses ».
La robe s’arrêtait aux genoux en une ribambelle de dentelle qui lui donnait une apparence gonflée. Elle était volontairement fripée, s’arrêtait droit avant le cou et de larges bretelles remontaient ses épaules. Sur les conseils de Paul, elle disposa deux grandes mèches de sa chevelure sur ses épaules. Les petites boucles formées la veille avaient disparus, quelque part entre le concert d’Elysian Fields et la toilette à la pompe du parc. Elle se saisit de sa guitare, et s’asseyant les jambes étendues sur la moquette, se mit à jouer des approximations de This Charming Man, les accords non dissonants ne ressemblaient pas à ceux de l’original. Au début, elle bredouillait deux ou trois phrases et s’arrêtait quand elle se sentait perdue, histoire de retrouver le fil du jeu de la main droite, à un moment, au lieu de chanter, elle parla :
« Ce single a été facile à trouver, il y a pleins de petites boutiques à Paris, à la rigueur, il suffit du coup de bol, celui qui te fait entrer dans le magasin et trouver ton disque préféré sur la pile de vinyle. Le reste du temps, il faut chercher des heures dans des bacs poussiéreux. Aux dernières vacances, je suis partie à Londres avec mes parents, j’étais un peu malade, je crois que c’était psychologique, j’avais mal au ventre, pas des spasmes, des choses comme ça non. Une douleur invisible, presque imperceptible et continue. Pour oublier, j’ai fait tous les disquaires de Soho. C’est pas forcément différent de chez nous. Toujours les même têtes, de toute façon, il y a peu de très grands disques, donc on les retrouve partout. C’est un peu plus cher, à part sur des mégas promos, des très vieux disques. Et il y a plus de singles, tout supports confondus, pas mal de bons groupes, il y a cette culture là-bas du single, et des b sides.
-Qu’est-ce qu’il y avait d’autres, à Londres ?
-Je ne sais plus… Des musées, des dizaines de musées et des Mc Donald’s. ça dépend des quartiers où tu vas, mais dans certains, tu peux remplacer les musées et les Mc Donalds, les deux, par des friteries chinoises. A part ça … Il y a cette part commune dans toutes les grandes villes au fond. Des beaux monuments, les sièges des différentes instances du pays, des endroits historiques, le métro, des megastores, des petites boutiques. Ce qui changent, c’est par exemple les artistes qui sont exposés ou dont on vend les disques : on les connaît nous, il y a pas de problème, sauf qu’on les voit peu en France, qu’ils se font rare, alors que là-bas, leurs noms sont en grandes lettres. Et puis de toutes façons, le grand cirque de l’art tourne, les artistes exposent, ici, là, une question de timing encore. Timing is everything, n’est-ce pas ? Le fait est qu’il y a une ambiance particulière à Londres, une lumière, des odeurs et des bruits comme il n’y a nulle part. C’est le lot commun de chaque endroit de la planète, ils ont tous leur ambiance, le vrai miracle, c’est que, jusqu’à quand je ne sais pas, les ambiances sont toutes différentes, partout, ce sont de nouvelles découvertes que l’on peut faire uniquement en s’y rendant.
-Je ne voyage pas beaucoup. J’en avais jamais ressenti le besoin. Depuis quelques temps, je sens que ça change, j’ai fait le tour des lieux que je fréquente depuis mon enfance il semble ».
Elle arrêta la musique, déplaça ses doigts le long du manche, doucement, sans jouer les cordes, effectua un Ré Mineur, et entreprit une série de translation, en haut, en bas, juste l’auriculaire, la main entière. Elle construisait un puzzle, mettait en tas les pièces similaires, assemblait les voisines et une fois les repérages effectué, elle joua un riff de quatre accords répétés sur un rythme saccadé, accords dont elle ne connaissait pas le nom, qu’elle avait découvert en tripatouillant les cases, en essayant.
« C’est de moi, dit-elle. Très Joy Division, j’en conviens, mais enfin, c’est pas pour en faire un tube, donc n’ayons pas peur de plagier les meilleurs. J’ai un problème, je ne sais pas quoi chanter par-dessus. Je n’arrive pas à trouver le bon rythme, pour ma voix. Après, les paroles viennent d’elles-mêmes.
-Je vais réfléchir… Il faut contrer le rythme de la guitare, en gardant un débit lent pour l’effet de tristesse. Je peux essayer. » Il ouvrit sa bouche, prêt à saisir le moment précis de la chanson où la voix et la guitare devait s’accorder et se désaccorder, s’épauler et se détruire. Il chanta très bas et d’une voix monocorde une histoire à propos de sauter dans un trou, de dépasser les portes d’un cimetière et de ne plus rien comprendre, de se perdre. Il lui donnait des accents de monologue fou, désespéré et proche de la mort.
« Je suis désolé, c’est nul, s’excusa-t-il au bout milieu d’une ligne
-Mais non, c’était pas mal, vas-y continue, ça se travaille
-Plus maintenant, il est trop tard, je suis trop fatigué. J’ai honte d’avoir aussi mal chanté
-Ne soit pas idiot !
-En tout cas, je ne pense pas avoir réussi à briser le rythme de la chanson, je suivais trop la guitare
-Tu n’as jamais voulu parler une autre langue ? Je parle du portugais ou un truc comme ça, l’allemand, le japonais. Je parle d’un vieux dialecte des tribus d’Amazonie, du Cambodge. Parler cette langue, ça voudrait dire penser dans cette langue, et la pensée définit tout ton monde, ta vision de celui-ci. Imagine une langue très éloignée de la notre, qui n’ait rien en commun avec elle. Une langue où lorsque l’on compte, il n’y a que trois chiffres, 1, 2, et Beaucoup.
-A quoi nous servent les chiffres ?
-A compter les points aux jeux télévisés. A égrener les jours qui nous séparent de notre mort. Une langue sauvage, dès la naissance, et les couleurs n’aurait pas le même sens pour nous, le vert aurait d’autres nuances, n’importe quelle matière nous semblerait différente.
-C’est ce que l’on appelle être un artiste. Un peu plus loin, un génie. S’exprimer dans une langue sauvage, la musique, les images, les mots enchaînés qui créent son propre langage à l’auteur. Les artistes ont leur propre vision, à propos de tout, tout ce qui est perçu.
-J’ai fait art plastique. Que j’ai arrêté pour l’italien. Il y a des jours, nombreux, où je me mords les doigts. Je suis une artiste, je le sais, je le sens dans mes tripes.
-Dans la façon que tu as de voir les choses. Ce sont des lunettes, que tu portes.
-Je ne sais pas encore vraiment en quoi, mais je sais que j'en suis une. J'ai besoin de vivre dans tout ça, le cinéma, la musique, les livres, l'écriture. Etre plongée dedans en permanence. Mais ça ne me suffit plus, je sais que j'ai besoin de créer moi aussi, ça devient urgent. J'ai besoin de dégueuler ma vie pour aller mieux. Et je ne sais pas comment faire.
–Tu es artiste des lunettes, du regard. Les lunettes de l’imaginaire, les plus correctrices, dangereuses pour l’œil, elles créent des lésions irréversibles à qui ose regarder à travers elle. Il y a des chances pour que ce soit toi qui les construises, ces lunettes
-Vivre ma passion, créer, et être reconnue pour mon talent. C'est tellement ce qu'il me faut putain. Ma malédiction, c’est d’être une artiste sans talent.
-J’aimerai rendre le monde aussi étrange et pur que je le vois. Le Velvet, Pale Blue Eyes
- Avoir des milliers de choses qui bouillonnent sous ma peau et aucun moyen de les évacuer. Aucun moyen de les faire partager aux autres pour me faire aimer.
-Je vais dire un truc là : c’est un dialogue à la Delillo, non.
-Hitler était un peintre. Un peintre sans talent dit-on. C'était un artiste, c'est incontestable. Et il n'avait pas de talent. Regarde ce qu'il est devenu.
-Tu n’es pas Hitler, crois-moi, tu es plus jolie
-Je ne plaisante pas. Que serait devenu Francis Bacon s'il n'avait pas peint? Sûrement un psychopathe qui dépècerait les gens pour voir à quoi ressemble leur intérieur. Je ne sais pas ce que je vais devenir si je ne suis pas une artiste. J’espère que j’aurai le privilège d’être folle.
-Pourquoi est-ce que tu as lâché Art Plastique ?
-La réponse, ça doit être parce qu’ils étaient tous plus ou moins doués, mais ils n’étaient pas artistes, pour la plupart. Pas mal de monde y vont parce qu’ils se sont plantés dans leurs études et savent dessiner. Moi, j’y suis allé parce que quand j'étais petite, j'étais toujours la première dans les matières artistiques. Pas suffisant bien sûr. A cause de ce cynisme chez chacun. Le fait qu’il faille atteindre la perfection, la qualité suprême, alors que ce n’est qu’une école et que tout les génies sont derrières nous. Ils ne peuvent pas nous les faire surpasser, alors il y a ce postmodernisme et la loi de l’idée, je trouvais ça assez proche de la notion platonicienne du beau. Le point majeur, c’est que Platon et Socrate étaient moches, voilà, c’est dit. Ceux qui prônent l’idée, ceux qui exposent une table usagée, font ça car ils ne sont pas assez bons. Je ne sais pas s’ils l’avouent, ce serait magnifique dans ce cas-là, mais je crains qu’ils ne le fassent pas. J’y étais bien, je ne peux pas dire. J’étais en osmose avec l’ambiance, certains élèves, mais il manquait quelque chose, personne ne comprenait ma solitude, ce qui me faisait bouillir et ce qui passait dans mes yeux. Je le masquais. C’est pour ça que j’ai arrêté, je ne me considérais pas prête à ça, si je devais continuer à me cacher.
-On est seul et solitaire, rien n’y changera, même à deux. C’est notre nature, on ne peut rien y changer, sinon qu’en se comprenant comme nous nous comprenons, nous pouvons la respecter, la partager.
-Toi et moi, seuls au monde
-Et la solitude partagée, ça n’en reste pas moins la solitude
-Toi et moi seuls au monde, en appuyant sur la liaison du s
-Laisse-moi t’apprendre des trucs. Si tu veux faire de l’art, ça ne tient qu’à toi, c’est entre tes mains, n’attends pas un professeur, et ne t’attends pas à faire une œuvre géniale dès le début. Fais quelque chose dont tu seras contente et fière, et juste avant que tu te rendes compte qu’elle n’est pas géniale, fais en une autre, qui sera mieux, et te conteras encore un peu, le temps que tu en refasses une autre. Ça marche comme ça, c’est comme ça qu’on progresse. A un moment, après deux ou trois ans, tu ressentiras le besoin insensé qu’une de tes œuvres soit révélée, lâchée dans la nature. Tu choisiras la dernière, la meilleure, et feras ce qui te sera possible pour qu’elle soit appréciée. Trois, quatre personnes qui l’aimeront te suffiront, ça comblera ton besoin, celui de dire, je l’ai fait, moi. Et tu continueras à en faire d’autres, jusqu’à devenir un génie
-Une génie ! »
Ils baillèrent dans un mouvement commun, Paul l’avait rejointe au pied de son lit. La nuit était avancée, la folie de l’alcool disparaissait, dispersée à la figure de la lune. Ils décidèrent de se coucher, remplaçant la grande lumière du plafond par celle de la lampe au chevet de Paul. Ils s’embrassèrent et se souhaitèrent une bonne nuit. Une nouvelle fois, Karen retira sa robe, la laissant tomber à terre, et se coucha sur son lit, par-dessus les draps, demandant à Paul d’ouvrir la fenêtre à cause de la chaleur d’été. Il s’exécuta et se déshabilla, sentant le regard de Karen se poser sur lui, scruter ses lignes à travers la faible lumière. Il se coucha de la même façon que Karen et éteignit la lampe. Le silence dura moins d’une minute et la voix de Karen retentit, illuminant littéralement la pièce : « Je rêve ou tu as un grain de beauté sous l’aisselle exactement comme le mien ? –Tu peux toujours prendre la précaution de te pincer, mais d’après moi tu ne rêves pas ». Elle rit, et cette fois, ce n’était plus un rire alcoolique. « C’était vraiment une idée de merde, le coup de la chambre à deux lits » pouffa-t-elle. « Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer, de ce que tu voulais », répondit-il. « Et toi, qu’est que tu voulais alors ? » avança-t-elle avec une pointe de moquerie. « Je voulais que la nuit venue, on rapproche nos lits ». « Alors soit ». Il ralluma la lampe et tous les deux se levèrent pour pousser leurs lits l’un contre l’autre, se rencontrant à la hauteur de l’entrée de la salle de bain, ce qui leur fit comprendre qu’un des deux aurait du attendre sans bouger son lit. Ils restèrent tout de même à cette place, ouvrirent leurs draps complètement et se recouchèrent contre les draps housses. Il éteignit la lampe et au nouvel emplacement, la lumière des lampadaires extérieurs pénétrait suffisamment à travers les volets entrouverts pour qu’ils puissent clairement se voir. Elle se tenait à quelques centimètres de lui, elle essayait de s’endormir, lui montrant son dos, ses fesses qui faisaient un pli dans le maillot. Elle tournait et retournait sur elle-même en cherchant le sommeil et lui présentait chacune des ses facettes.
Elle regardait dans sa direction, les paupières lourdes s’abaissaient sur ses yeux lentement, et ils restaient fermé de plus en plus en longtemps, Paul en déduisait qu’elle dormait, elle rouvrait les yeux et repartait dans son petit manége. Elle étendit son bras devant elle, l’index tendu, et il l’entoura de sa grande main aux doigts effilés. La force la quitta, son doigt devint sans vie, et elle dormait. Plus jeune, il s’était entraîné au rêve lucide. Le rêve dont on se rappelle totalement, à l’intérieur duquel on sait que l’on rêve, et sur lequel on peut influer en temps réel. Après dix huit tentatives, il avait abandonné. C’était un art à la préparation exigeante, certaines personnes y sont plus douées que d’autres, certaines personnes se rendent compte sans aucun travail qu’ils sont entrain de rêver, ils essaient même de se pincer. La plupart des gens eux, subissent les rêves, imposé par quelqu’un, là au fond de leurs cerveaux. Pour accéder progressivement au rêve lucide, il faut commencer par se poser des questions au long de la journée, aussi souvent que possible, qu’elles en deviennent des réflexes si puissants que le sujet se les posera en rêvant. Les questions clefs sont : où suis-je ? Que m’arrive-t-il ?Est-ce que ceci est bien réel ? Suis-je sûr de ne pas rêver ? Paul se posait ces questions à longueur de journée, elles étaient des réflexes depuis longtemps, des réflexes inconscients, ce qui n’était pas l’idéale, et induisait le fait qu’il ne formulait jamais les questions de la même façon, qu’il n’était pas capable d’y répondre la plupart du temps, surtout, qu’il doutait de l’existence de réponses. Ils se les posaient tellement la journée, que la nuit était son répit, le seul moment où il ne se questionnait pas sur son existence, il se contentait de subir les événements, d’apprécier même le pire. L’inverse de sa vie diurne. Il abandonna son envie d’agir sur les rêves par peur qu’ils ne deviennent qu’une extension des jours, des peurs et des peines. L’autre partie du travail s’effectuait juste avant le sommeil, il s’agissait de ressentir ses muscles s’endormir un à un, de les oublier, de remonter la colonne vertébrale en pensée, et de finir dans le cortex, ne plus sentir que lui et se concentrer sur son pouvoir. Paul en était venu à considérer cet exercice comme un canular pour les pigeons, une gymnastique que seuls les maîtres de la méditation peuvent réaliser. En effet, lors des essais, il n’avait pu s’endormir, il restait deux ou trois heures éveillé à sentir chacun de ses muscles en pleine forme, pas prêts de se mettre en vieille. Ensuite, il devait arrêter, éviter de pensée, s’endormir à la bonne vieille méthode naturelle et rêver sans maîtrise. De ses incartades, il avait conservé une connaissance basique du mécanisme du sommeil et des rêves. Le mouvement était circulaire, divisé en parties de quinze minutes représentant un sommeil différent. Le premier quart d’heure, Karen fut silencieuse et immobile, il s’attendait à ce qu’elle se réveille à n’importe quel moment. Il regardait le réveil tourner, comptait les secondes et les minutes, incapable de dormir de toute façon, et ressasser les détails des rêves lucides faisait remonter en lieu les mécanismes de ses premières expériences qui l’empêchait de dormir. Cinq minutes, sept minutes et vingt deux secondes, immédiatement, onze minutes trente six, et quinze minutes, le temps d’y arriver, sa bouche s’était déliée, le bruit de la respiration était fort de cette manière, il entendait l’air racler sa gorge, descendre dans ses poumons et sortir sans que les lèvres ne bougent. Elle rêvait déjà, il s’agissait de digressions floues, des fragments de rêve proche de l’imagination de la journée, de ses moments où l’esprit part en petite ballade sur la lune, nappe de pique-nique et canne à pêche à l’intérieur d’un sac en bandoulière. L’entrée dans la phase trois se caractérisa par un petit mouvement mécanique du doigt de Karen qui se crispa une fraction de seconde. Après cela, une suite d’autres gestes, moins nerveux, les lèvres qui s’ouvraient et se fermaient, le crane qui s’enfonça dans le coussin, les pieds qui se caressaient l’un l’autre. Le temps cessait d’exister de longues périodes entre les phases, il arrivait à Paul de constater le début d’une phase, et quand il consultait à nouveau le réveil, il se rendait compte qu’elle était déjà entrée dans une autre. Au bout de XXXXquatre-vingt dix minutes, deux cycles, elle toucha au but, le sommeil paradoxale, le moment où les ordres n’atteignent plus la moelle épinière, elle était une statue, paraplégique, et un sens, une proie, faible, sans défense, si elle restait dans ses rêves. C’est à ce moment du sommeil où les rêves que nous faisons paraissent les plus réels, et ce sont eux que l’on se remémore au petit matin, bien qu’il soit déjà arriver plusieurs fois à Paul, rentrant chez lui pour manger à midi, d’être soudainement frappé par une image connue apparaissant en lui comme un néon qui se met à clignoter dans le noir, c’était des rêves qui revenaient de l’enfer, très étranges, et une fois en place, il avait l’impression de s’en être toujours souvenu. Le nom scientifique est anamnèse, il récupérait la mémoire d’une de ses vies antérieures et comprenait une partie de lui-même passée sous silence. Il était resté près de deux heures sans dormir à la regarder, à étudier son souffle et à imaginer les rêves qu’elle pouvait possiblement faire. Elle espéra que l’oiseau étrange la laisse tranquille, son cerveau donnait l’ordre de l’éloigner en remuant les bras vers le ciel, et ses bras ne bougèrent pas, ce qui ne l’empêchait d’avoir l’impression de le faire. En consultant le réveil, il acquit un peu de lucidité et réalisa qu’en s’exerçant sur Karen, il avait en quelque sorte réussit l’exercice, il avait oublié son corps et ses muscles, il n’était plus qu’un cerveau, incapable d’autre chose que de penser, il revenait à sa forme primitive, qu’il n’aurait jamais du quitter, celle d’un fantôme à l’époque où l’humain était encore néandertalien. La seule réussite précédente avait été dans un bus, encore, à la sortie du cinéma après un film dont il ne se rappelait pas ;il s’était assis à l’avant, et une jeune maman avec sa poussette est montée, calant sa poussette contre la machine à poinçonner. Il s’adressa à elle, ouvrit la bouche et dit « Vous voulez vous assoire ? ». Elle le dévisagea d’une manière pas pire que s’il avait été fou. Elle l’oublia et fouilla dans sa poussette, il tourna la tête vers la fenêtre, tentant de comprendre. Rapidement, il sut qu’aucun son n’était sorti de sa bouche, il avait prononcé la question dans sa tête uniquement, sa langue ne s’était jamais animée tandis que ses lèvres mimait la phrase. Le film devait être sacrement bon. Karen avait ouvert les yeux et lui demanda : « tu dors ? ». Visiblement, il avait les yeux fermés, et pourtant, il l’a voyait très bien, il l’avait vu se réveiller, il avait vu son ventre se contracter, il l’avait vu former deux petites bouées discrètes et craquantes. A l’inverse, il n’avait pas vu les frissons se former sur sa peau, il n’avait pas vu qu’elle tremblait de tout son être, et sur lui, il n’avait pas senti cet effet, alors qu’en touchant par hasard sa propre jambe avec sa main, il parcourut le dénivelé qu’avaient formé les frissons.
« J’ai froid ! se plaignit-elle en un murmure
-J’ai l’impression … Je crois … que moi aussi
-Je vais me mettre le drap dessus. Ou ferme la fenêtre au moins
-Non attend, t’entends pas ?
-Non, quoi ?
-C’est la clim, j’ai oublié de la débrancher. Elle s’est remise en route automatiquement.
-A cette heure-ci ? »
Un ronflement s’écoulait dans la pièce, ce n’était pas un des leurs, c’était un ronflement de fer, celui d’un monstre tapis dans le noir, la climatisation derrière le mur en placo. Il avait attendu la baisse de la garde pour attaquer, il voulait les geler, emprisonner leurs sentiments dans de la glace, l’exposer dans des galeries et en vendre des fragments de dix centimètres carrés sur ebay. Il avait échoué dans son entreprise capitaliste, sous l’impulsion de Karen, Paul sortit du lit encore complètement endormi sans avoir dormi, fit face aux murs et à la demi-douzaine de boutons incompréhensibles, si ce n’était le jeu des couleurs, bleu pour froid, rouge pour chaud. Il actionna les deux boutons les plus probables, et n’obtint pas de résultat. Passablement énervé, il toucha à tout, le ronflement stoppa et reprit immédiatement, rallumé par le mauvais bouton. « Je crois que je l’ai, chérie. J’ai isolé une masse d’atome parmi laquelle se trouve le bon bouton ». Il remonta en arrière, ne commit pas les même erreurs, et le moteur s’arrêta définitivement. Traînant des pieds il se recoucha plus près de Karen qu’il ne l’avait été. Le bout de ses seins pointait sous son maillot de bain, elle le frôla avec ses pieds, se rapprocha tel un serpent, arpenta ses flancs de ses mains et le serra contre elle pour le réchauffer.
« Quand je me suis réveillée, commença-t-elle, j’ai tout de suite repensé à un vieux souvenir, il m’a sauté aux yeux, je ne sais pas pourquoi
-Quel souvenir ?
-C’était quand j'avais 10 ans, l’année de mon adoption, j'avais voulu faire croire à ma mère que je m'étais suicidée. Je voulais voir si elle allait pleurer. On habitait au 6ème étage et j'avais ouvert grand la fenêtre de ma chambre. J'y avais accroché un post-it sur lequel j'avais écris au feutre rouge " je me suis tué car j'en ai mare." Puis je suis allée me cacher derrière la porte. Quand ma mère est entrée dans la chambre, je l'ai vu s'approcher de la fenêtre, lire le post-it, puis la refermer tranquillement. Puis elle s'est dirigée vers ma cachette, m'a lamentablement découverte et m'a remis le post-it en me disant " Il y a 2 R à marre et un E à tuée." Puis elle est sortie. Je n'ai pas recommencé.
-A peu près au même âge, toutes les nuits je faisais des plans pour fuguer des chez moi. Je voulais partir avec mon chien, et j’avais habilement déduit que la meilleure cachette, c’était derrière la palissade de bois devant mon immeuble, assis dans un petit creux contre le mur. Une chose intéressante : je ne sais plus pourquoi je voulais fuguer, mais c’était urgent, vital. Et tous les soirs d’après, je pleurais dans mon lit parce que je n’étais pas partie, ensuite, je séchais mes larmes, et perfectionnais mon plan.
-Un peu plus tard j'ai vraiment voulu mourir. Enfin, pas vraiment arrêter de vivre, juste mourir. Le soir dans mon lit, je retenais ma respiration le plus longtemps possible pour ne plus me réveiller, mais je craquais toujours et je ne suis jamais morte. C'est bizarre d'essayer de se tuer quand on a aucune envie de mourir.
-Ce n’est pas mourir, c’est sortir. Ça m’évoque Apocalypse Now. C’est la première chose à quoi j’ai pensé, les yeux bleus de Willard remontant la rivière comme Kurtz l’avait fait avant lui, avec l’espoir du désespéré, et arrivant à la Forteresse, Kurtz lui exprime sa défaite, l’impossibilité du soldat à vivre sans massacrer, Willard le comprend et sait qu’il n’y a qu’une seule porte de sortie pour ce gourou militaire intrigant : la mort. Accéder à un autre monde, forcément plus beau celui-ci. Le paradis, Walhalla, les Champs Elysées avant qu’on ne les dénature avec cette avenue stupide. Je pensais même que le vide, le trou noir, valait mieux que la vie.
-Tu parles au passé ?
-Tout change. Tu es mes Champs Elysées, je n’ai pas besoin de Gucci et Cartier. Qu’ils crèvent, et que la vieille signification revienne. Je n’ai pas besoin de l’Obélisque de la Concorde, pourquoi ne pas ramener cette bitte chez elle ? Ce n’est pas réel, ce qu’ils essayent de nous faire passer pour le réel, ce que tout le monde prend pour du réel. Est-ce que tu es Scarlett ?
-O’hara ?
-Non, Johanssen.
-Peut-être, mais ça n’est plus un dialogue là, si ?
-Si»
Elle guida les mains de Paul contre son dos détendu et l’ouverture de son soutien gorge. Il défit les deux morceaux de plastiques en tira un peu trop dessus, coupant le souffle de Karen, libérée par l’ouverture, le passage des brettelles par ses bras, elle se cambra en se révélant à Paul. Dans le mouvement, il toucha ses seins, les prit dans ses mains, effleura ses tétons durs et gonflés d’un brun ténébreux. Il passa ses grains de beauté en revue, descendant jusqu’au nombril, y enfonçant délicatement le bout de son doigt et embrassa son sein gauche, sous le renflement inférieur, montant, léchant autour du téton, dardant les début de pigmentation frissonnante sur les rebords, et absorbant enfin la totalité de la protubérance brune. De la main gauche, il caressait son visage et ses cheveux, se laissait happer par sa langue en passant devant sa bouche. Il l’approcha, elle le tira, et ils s’embrassèrent à l’air libre, de la salive coula sur un des coussins, Karen sentait une protubérance bouillante battre contre sa jambe, elle tâtonna jusqu’au bassin de Paul, fit pression sur son pénis à travers le tissu du slip. Paul attrapa Karen par les fesses, une main sur chacune, la puissance de leur baiser, les stimulations de son sexe lui donnèrent l’envie de la serrer assez fort pour qu’elle se fonde à lui et sans s’en rendre compte, il écartait puissamment ses fesses, laissant le maillot de bain glisser dans le creux, et enlevant ses mains, il ne resta plus que les traces blanches de ses doigts sur les fesses rouges de Karen. Elle tenait écarté le slip sur la gauche et frôlait le sexe de Paul à plusieurs reprises ;elle l’empoigna de sa main libre, montant et descendant au ralenti, et faisant une pause, appuya sur le gland avec son pouce. Il plongea sa main dans le maillot de bain, défrichant des poils courts qui se hérissait à son passage, trouva le clitoris immédiatement, gros et protubérant, joua avec lui, libérant son index qu’il logea doucement dans son vagin, leurs langues frémissaient l’une contre l’autre au fur et à mesure des va-et-vient des mains maladroites. Ils se décolèrent, rirent nez contre nez, et dégageant leurs jambes, ôtèrent totalement le reste de leurs sous-vêtements. Nue, elle ausculta le grain de beauté de Paul, s’amusant de sa malléabilité comme si c’était le sien, retenant son diamètre entre ses doigts, ramenant sa main à elle pour les comparer et se rendre compte que celui de Paul était plus gros, plus détaché de la peau. Paul massait les petits pieds de Karen, les ongles limés, sans vernis, et l’attroupement des doigts, parfaitement rangés l’un après l’autre, cinq millimètres entre eux, décroissants, solides et circulaire. Il parcourait ses jambes, le début du mollet avec sa bouche, embrassant l’os protubérant et ses mains le précédèrent, remontant le courant de ses jambes, affrontant la résistance de poils invisibles, sa bouche suivant de près, lentement. Instinctivement, il sentait que son érection se faisait moins pressante, elle avait diminué et stagnait dans un entredeux d’anxiété. Sa bouche commençait à sombrer dans le creux entre les jambes de Karen, et semblant anticiper ses besoins, elle reprit son pénis dans ses mains, se contorsionnant pour permettre à sa langue d’y parvenir. Elle était assise contre le mur, les jambes en l’air pardessus le visage de Paul, lui le corps perpendiculaire au crane, les genoux raclant le mur à mesure de leurs calmes déhanchements. Karen se sentit prête et lâchant Paul, lui demanda de venir. Il resta dans l’exacte position et s’y glissa, retenue par les bras de Karen passés autour de son cou, coincés entre ses épaules, ses os se firent malléables, ses jambes arrivèrent à se faufiler, elles n’opposaient aucune résistance à s’étendre en arrière, le bassin de Paul cognant contre celui de Karen, il la pénétra, elle le pénétra, et ils disparurent un moment sans fin.



La verge de Paul lui faisait mal, c’était un muscle dont il ne sentait plus que la douleur, autrement, le touché ne lui apportait aucune sensation. Karen lui caressait les cheveux, la main enfouie sous la masse, elle se concentrait surtout sur le cuir chevelu, des zones inconnus, rarement stimulée, et il en ressentait le plaisir de la racine au bout de ses mèches. Dans son esprit apparurent les questions : Où suis-je ? Que m’arrive-t-il ?Est-ce que ceci est bien réel ? Suis-je sûr de ne pas rêver ? N’étant plus qu’un morceau d’immatériel, il se creusa réellement la tête pour trouver des réponses satisfaisantes, il en esquissa quelques-unes unes et continuant sa réflexion, il les oubliait. Il ne prétendait pas, il ignorait réellement les réponses, il ne pouvait se rappeler si le lit était celui de son appartement, ne le reconnaissant plus, il se croyait perdu dans un hôpital étranger. Rêvait-il ? Sa première réaction fut d’être convaincu qu’il était éveillé, puisque justement, il était assez éveillé pour se poser la question. Et puis une conscience effrayante se montra à lui : s’il avait réussi à attendre le rêve lucide, il pouvait très bien être entrain de rêver, se poser la question à lui dans son rêve, sa méconnaissance des lieux venait tout droit d’un rêve, les souvenirs éparses de la dernière heure n’était qu’une production de son esprit, et maintenant capable de rêver consciemment, il ne pourrait plus jamais être sûr de s’être réveillé, il allait sursauter, croire ne plus rêver et mener sa vie quotidienne, avant de sursauter, croire ne plus rêver, mener sa vie quotidienne, avant de sursauter, croire ne plus rêver, mener sa vie quotidienne juste avant de sursauter. Il tombait dans un puit sans fond, une malédiction s’était abattue sur lui, il l’avait fait entrer parce qu’elle s’était parée d’un déguisement, et désormais, il tombait. La dernière question en suspens était :que m’arrive-t-il ? Ses cinq sens se remirent en fonction à l’énonciation de la question, et sa main gauche posée sur un corps féminin enroulait les poils pubiens de Karen autour de ses doigts, il se sentait humide du sexe au visage, des pieds au dos. Il en tira la conclusion qu’il avait toujours rêvé. Mieux valait rêver cela que vivre autre chose.
« Quel genre de soldats sommes-nous pour mériter les Champs Elysée ? demanda-il d’une voix d’enfant.
-Il est possible, je dis bien possible, insista-t-elle, que nous soyons de ceux qui inscrivent ‘meat is murder’ sur leurs casques, et qui récitent en guise de comptine troupière : I am human and I need to be loved. »
Quand il s’endormit, il vit Karen, immobile et éveillée.

Une sirène de police retentissait là-bas dans la rue, des voix s’esclaffaient et se recouvraient, un chien aboyait au rythme précis un- deux, un- deux- trois, un coup sec de clairon fut sifflé, un homme cria, le chien se tut, le vent constant rafraîchissait l’air. Karen regardait des dessins animés assise sur le sol, emmitouflée dans les draps blancs , la lumière du jour avait envahi la chambre d’hôtel. Paul se leva et alla nu jusqu’à la fenêtre, plongea son buste à l’extérieur, respirant profondément, il essaya de retrouver l’ambiances qui le sortit de ses rêves, seul le vent en était encore présent. La matinée prenait fin, le soleil était fier en haut du ciel et la ville s’éveillait, car elle ne s’éveillait le dimanche qu’entre onze heure et midi, en même temps que ces habitants. Ce qui précédait n’était que du somnambulisme. Parfois, des jours entiers étaient somnambules. Il n’aurait pas voulu se rencontrer dans un miroir. Rentrant, il fit les quelques pas qui le séparait de Karen et s’assit à ses côtés, en tailleur comme elle.
« D’où vient la télé ? demanda-t-il sans jeter un coup d’œil au sujet de sa question
-Si tu remarque qu’elle est encastrée dans un meuble, tu remarqueras que je l’ai ouvert moi-même, rétorqua-t-XXXXelle
-Il n’y avait pas ce meuble hier soir, dit-il toujours en la fixant
-Si, susurra-t-elle
-Alors pourquoi je ne l’ai pas ouvert ?
-Parce que tu ne voulais pas regarder la télévision
-Tout le monde veut regarder la télévision
-Est-ce qu’un clairon a sonné dans le dessin animé ?
-Non
-Est-ce qu’un clairon a sonné dehors ?
-Non plus
-Tu es réveillé depuis longtemps ?
-Non, elle le répéta à en exact écho de la première fois
-Je le savais, se moqua-t-il en faisant diversion pour tirer sur le drap
-Prends pas la couverture pour toi ! se plaignit-elle, pas dupe
-J’ai froid. Le vent est froid.
-Je l’aimais bien. Il est froid, je l’aime quand même. Tu peux venir avec moi. »
Elle écarta les draps en deux grandes ailes, découvrant les mystères de son corps. Un temps paralysé, il alla s’y blottir, collant ses fesses contre les siennes, passant son bras gauche sur sa taille, elle lui faisait des regards en coin, le visage parfaitement orienté vers la télévision, il sentait la fraîcheur du corps de Karen, sa neutralité magnifique, il ne présentait aucune aspérité, aucun défaut, elle ne sentait rien sinon le naturel et son touché le renvoyait à son propre corps, à l’existence de lui-même, à la dureté de ses cuisses, au mou de son ventre. La scène lui paraissait fantomatique, en un long moment, il passa ses doigts sur son torse, en remontant, l’onde de choc drainait sur cinq centimètres de la peau déformée par la graisse. Karen attendit tout ce temps, une fois qu’il eut fini, elle referma les draps sur eux deux. Les Schtroumfs sur le petit écran rencontraient un problème avec le Schtroumf rêveur. Il voulait quitter le village, tracer sa route, seul. Le grand schtroumf finit par accepter ce choix à contrecœur, et quand le schtroumf rêveur partit, ce fut la communauté entière qui lui dit au revoir. Le grand schtroumf, en cadeau de départ, lui remit un sifflet magique de sa collection, qui lui permettra, en sifflant une seule fois dessus, de regagner le village des schtroumfs. Ainsi, il suivit les chemins et sentiers de la forêt durant ce qui lui parut une éternité. La nuit tombait, il était déjà épuisé depuis longtemps et décida de camper. Il eut beaucoup de mal à dormir tranquillement, effrayé par les cris et les yeux des animaux dans le noir, autour de lui. Repartant le lendemain si peu reposé, il croisa Gargamelle et Azrael et se fit attraper. Les deux méchants trouvèrent le sifflet sur lui et l’actionnant, se retrouvèrent dans le village des Schtroumfs, empoignant des dizaines de créatures bleues apeurées. Enfermé chez Gargamelle, le schtroumf rêveur regrettait d’avoir voulu quitter le village, et tentant de s’échapper, ressassait ses fautes. Les schtroumfs s’organisèrent face à l’assaut ennemi et le grand schtroumf mit au point un plan qui consistait à énerver Azrael, à l’humilier en le faisant tomber dans des pièges dangereux, une fois cela fait, Gargamelle s’énerva contre lui, lui reprochant ses défaites, et au milieu du village, Azrael se vengea contre Gargamelle de ses revers de fortune, ce dernier fuyant son chat à travers la forêt. Profitant de cette absence, les schtroumfs délivrèrent le schtroumfs rêveur et fêtèrent son retour au village. Il ne souhaitait plus partir, maintenant.
« C’est bien, annonça Karen. Assez drôle, sans plus. J’aime le schtroumf cuistot et le schtroumf gay.
-C’est le schtroumf coquet je crois
-Il reste gay quand même. Il doit se sentir seul dans le village.
-Pas plus que les autres. Il n’y a qu’une femelle pour tout ces males. Des arrangements entre hommes sont prévus.
-Il n’y a pas de sexe chez les schtroumfs. C’est une nation paisible et naïve. Je paraphrase.
-Ah ah, c’est là que tu fous en l’air ton argumentation parce que s’il n’y a pas de sexe, alors le schtroumf coquet n’est pas gay, il est juste coquet. Tu remarque que la musique est de Beethoven. S’il avait su qu’il composait la b.o des Schtroumfs.
-Il n’avait aucune idée de la signification du mot ‘ b. o’ de toute façon. »
Plus tard, ils gravirent la butte Montmartre en mangeant des sandwichs chauds. Ils attendirent avec une pudeur assez idiote d’avoir fini de manger pour accéder tout en haut à la basilique du Sacré Cœur. Avec ces dômes, elle était un palais arabe à l’intérieur duquel se prélassait un roi pachas et sa fille romantique. Dehors il n’en filtrait aucune trace. Un jour elle s’envolerait et disparaîtrai dans le ciel, rejoignant ses origines. Pour Karen, elle évoquait Londres et les églises d’Hawkmoor de part son originalité, sans qu’elle n’ait de réels rapports architecturaux avec son travail. Ils voulurent y entrer et ne pas perdre de temps à l’intérieur, deux églises en trois jours, c’était déjà beaucoup. Il faisait sombre bien sûr et frais, de la même fraîcheur que Paul avait senti en se réveillant. Des religieuses priaient en groupe à l’avant de l’église, elles chantaient, et Paul nota le manque de beauté de ces chants, leur manque de mysticisme, de sacré, c’était le plus étonnant. Une classe d’école primaire visitait devant eux. Un des enfants demanda à sa maîtresse pourquoi elles chantaient, et la maîtresse expliqua à l’assemblée qu’elles priaient toute la journée pour que tout se passe bien dans Paris et dans le monde. L’ironie n’échappa à personne en âge de voir que tout ne se passait pas bien dans le monde, qu’il y avait plus de mal que de bien. Pour Paul, Dieu ou les créatures là-haut ne pouvaient entendre ces prières puisqu’elles ne semblaient pas lui être adressées, ce n’était pas des syllabes tremblantes, des appels frissonnants, le message ne pouvait lui parvenir. C’était comme se tromper de prénom en appelant une connaissance dans la rue : jamais elle ne se retournera. Le film se coinça dans l’appareil photo d’un gosse et sa maîtresse l’aida à le débloquer. Ils étaient assis sur un rebord de mur et un homme, sans signe religieux, impossible à identifier en tant que touriste ou bien dirigeant, vint leur demander de se relever et de faire les réparations autre part. Il portait un jean, un pull over noir en plein été, approchait de la cinquantaine et en faisant dix de moins. La présence du pull était un indice, il connaissait le froid de l’église, il savait devoir y rester. Le fond de ses yeux, comme les chants, n’exprimait rien, ni la compassion ni la colère, il était transparent, il ne vivait pas, il passait, il était de passage dans son église pour le reste de l’éternité.
La place de Tertre était pleine de portraitistes affairés devant leurs feuilles de papier, croquant les touristes à l’identique ou en caricature pour onze ou douze euro. Des peintres dispersés au milieu étaient moins entourés ;ils peignaient les maisons de Montmartre, une fois la toile finit, ils l’exposaient, prête à vendre en l’état ou avec un cadre pour plus cher. Certains étaient là depuis trente ans, chaque jour, ils peignaient les mêmes maisons alentours, celles qui ne changeaient plus depuis des lustres. Il était probable que la plupart peignaient toujours les trois ou quatre mêmes tableaux qu’une fois vendus, ils reproduisaient. D’autres, les plus doués, variait les combinaisons de vues et d’heures, créant des couleurs nouvelles sur les façades, invisibles par la simple contemplation. Ils étaient des musiciens jouant tous les soirs le même répertoire. Johnny Cash. Les ombres changeaient la structure des maisons, les toits se penchaient plus ou moins selon l’effet d’optique du soleil. Karen proposa de faire un portrait, mais Paul n’arrivait à supporter ni les vieux peintres affables, ni les jeunes opportunistes mal rasés. Et un portrait, ça n’était pas aussi joli que l’idée qu’on s’en faisait. Ils n’en avaient pas besoin, ils avaient leurs esprits à l’intérieur desquels ils pouvaient se voir et se revoir à l’infini, de l’exacte même manière qu’ils le faisaient avant de se connaître. Un portrait, l’apparence, gâcherait tout, effectué trop vite ainsi que c’était le cas, il n’aurait pas d’âme, et c’était l’âme qui les intéressait en tant que couple. Paul préférait se faire tatouer, un tatouage unique et discret qui les scellerait. Ils se mirent en quête d’un tatoueur dont la vitrine ne ressemblait pas à un film d’horreur et ils en cherchèrent longtemps avant d’en trouver un sobrement notée « tatouage- piercing » avec une sorte de salle d’attente blanche, très médicale, première pièce dans laquelle on entrait. Une jeune femme loin de ressembler à une infirmière, remplie de tatouage et de dreadlocks dans ses cheveux blonds, les accueillit gentiment avant de demander s’ils avaient rendez-vous. La salle était complètement vide mais ils durent discuter longtemps avant d’être pris de suite sans rendez-vous. Dans l’arrière boutique, un fauteuil de dentiste les attendaient et un roux maigre avec l’accent anglais tenait un stylo de tatoueur. Paul prit place le premier.
« Alors, c’est quoi ton prénom, chuchota-t-il à l’oreille de Karen pendant que le tatoueur nettoyait ses ustensiles
-Ben ? Karen ! répondit-elle incrédule
-Non, dit-il en lui adressant un clin d’œil, je veux dire, ton vrai prénom
-Mon vrai prénom, c’est Karen
-C’est pas ce que tu avais dit
-Si, c’est exactement ce que j’ai dit, et t’as qu’à te faire tatouer Karen sur ton bras »
Le tatoueur attendait la décision de Paul, prêt à démarrer à l’endroit préalablement désigné, en deçà du début de l’épaule gauche. Paul choisit et énonça : « Je veux être tatouer MORRISSEY ». Le rouquin répéta « MORRISSON ? –Non MORRISSEY, le chanteur des Smiths –Le chanteur d’Aerosmith ? Non c’est pas comme ça qu’il s’appelle » Karen pouffait et faillit s’étouffer quand Paul dut épeler le nom. La plume enfoncée dans le bras, il eut tellement peur que le tatoueur se trompe dans l’inscription qu’il ne ressentit aucune autre douleur. Au tour de Karen, elle demanda la même chose, et eut plus mal, Paul lui tendait la main tout le long et elle la serrait très fort contre son cœur. Ils repartirent le bras gauche rouge et recouvert d’un pansement.

La journée s’avançait et les notes de musiques s’égrenaient sur la guitare de Karen, jouées par Paul sur le lit, Karen ayant posé sa tête sur ses jambes étendues. Il chantait Jorge Regula des Moldy Peaches, s’accompagnait maladroitement à la guitare autour des variations de deux accords. Il chantait tendrement, essayait de prendre des accents cockney ou américain afin d’améliorer sa voix, et cela marchait souvent, quand il récitait par cœur « My name is Jorge Regula, I’m walking on the streets, I love you, Let’s go to sleep », et Karen répétait chacune de ses phrases.
« Je t’aime, s’arrêta-t-il brusquement de chanter
-Quoi ? s’exclama Karen, feignant de ne pas comprendre
-Je t’aime Karen ! Je sais qu’aujourd’hui, c’est une phrase qui fait tellement peur. On s’aime bien, on s’apprécie, on passe de bons moments ensembles, mais surtout on ne s’aime pas. Surtout en trois jours. Au bout de trois jours, c’est à peine s’ils se connaissent. A croire que c’est devenu tabou, alors que c’est la base du monde, de la poésie, des chansons. C’est une émotion pure, brute et simple, je te l’ai dit comme je le pense, ça a une forte signification pour moi, ça englobe toute ma vie. Je tiens à ce que tu saches que je l’aurai quand même dit si les choses s’étaient passer de façon plus bateaux entre nous, si tu avais été une fille normale, pas très intéressantes mais intéressées par moi. Je lui aurai dit car j’aime vivre, et que je ne trouve pas de mot pour l’attirance, l’envie d’être avec quelqu’un. C’est de l’amour, voilà tout, on invente toutes sortes de mots parallèles pour exprimer, pourtant ça reste de l’amour. C’est un mot qui doit se dire comme une chanson, sans beaucoup de signification, d’obligation, l’amour c’est un objet volant, c’est joyeux. Je te dis :je t’aime. De cette façon, ce n’est qu’un mot et j’ai envie de le dire, encore et encore. Le reste, la nature de notre relation, la façon qu’elle a d’évoluer, ça n’a pas besoin d’explications, de mots, ça se suffit à soi-même, les faits se suffisent.
-Je suis pas sûr d’avoir complètement compris tes phrases
-Je sais, c’est confus, c’est fait pour, ça sort de ma bouche en l’état
-Je t’aime, elle parlait avec simplicité, sincérité, prononçant la phrase en un souffle. »
Les tatouages leur brûlaient la peau et à chaque fois qu’ils y jetaient un coup d’œil, ils doutaient de la qualité du travail effectué, l’encre bavant ne formait pour l’instant que des pâtés à la place des lettres. Paul ressentait l’impression tenace que les tatouages allaient s’effacer d’un instant à l’autre, ils relèveraient leurs pansements, et il n’y aurait plus rien que des écorchures. L’après-midi bien avancée, ils officialisèrent le fait qu’ils avaient sauté le déjeuner et se contenteraient des petits pains dégustés en marchant dans Montmartre ainsi que d’un bon repas au soir. Paul toujours à la guitare annonça une chanson que lui avait apprise Carl :« If I fell » des Beatles. Il l’a joua parfaitement, avec un rythme libre et fluide, se permettant de s’arrêter au bon milieu du refrain et de caresser la joue froide de Karen, couchée à ses pieds, une cigarette lui apparaissant et disparaissant par magie au bout des lèvres. Il réussit à maîtriser sa voix du début à la fin, la faisant tenir le même ton, le même accent, sans excès. Quant il eût fini, il porta le manche de la guitare à son cou et se reposa dessus, respirant exagérément fort par son nez légèrement enrhumé depuis la nuit. C’était la chanson préférée de Carlos, celle qui lui parlait le plus de sa vie, et il se demandait s’il pouvait encore l’écouter, là où il était. Quelque part sur le globe, entouré d’oiseaux aux chants verdoyants, de buildings japonais, de plages californiennes, d’enfants mal nourris en Afrique, mort, âme perdue dans le ciel suite à un accident violent, ou simplement barricadé dans son appartement, armé jusqu’aux dents, attendant l’arrivée de la police à sa recherche. Il demanda bêtement à Karen s’il pouvait se trouver au Brésil comme elle y était allée, et elle répondit que bien sûr, c’était possible. Elle ne savait pas si elle devait le rassurer, l’effrayer, ou simplement rentrer dans son jeu paumé. Il ne parla plus, resta scotché à elle et à sa guitare. Elle glissa en arrière, montant sur le lit grâce à un truc de cinéma, utilisée par Cocteau : filmé à l’endroit entrain de tomber à terre depuis le lit, la bande passée à l’envers la montre en train de grimper étrangement, sur le dos, avec un corps malléable de reptile. Paul se laissa fondre dans les draps. Elle se mit sur lui, la grosse guitare épaisse entre eux deux émettait des sons disgracieux dus aux frottements avec leurs vêtements. Karen enleva la chemise blanche appartenant à Paul qu’elle portait, et montra ses seins nus. Ils firent l’amour avec la guitare entre, sur, ou à côté d’eux. Des notes solitaires se laissaient entendre parfois, alternées avec des grands coups secs de toutes les cordes qui les effrayaient à chaque fois. Le pied de Karen glissa et actionna plusieurs cordes qui sifflèrent pendant une minute. Elles se turent et Karen se pencha sur Paul, murmurant dans son oreille « Mon vrai nom, c’est Blandine ». Il posa sa bouche contre la sienne, et se retirant, il lui mordilla la lèvre inférieure, elle ne dit rien, et s’approchant à nouveau, la mise en avant, protubérante, ferme et lascive.

Ils passèrent l’après midi au lit, épuisés. Ils parlaient beaucoup, de tout et de rien, avec des petites voix qui peinaient à s’échapper des gorges : « Je veux qu’on monte un groupe, insista Paul
-On se nommerait Peter &Carl, je raconterai à tout le monde que c’est le diminutif du prénom Carlita.
-D’où vient cette cigarette ? Tu fumes ?
-Non pas spécialement
-Alors c’est occasionnel
-Disons que je fumais déjà bien longtemps avant de te connaître
-On ne jouera que des chansons acoustiques, on se relaiera à la guitare et au chant, se concentrant sur un des deux selon que nos voix, nos capacités et nos préférences s’accordent avec la chanson. On placera des reprises inédites entre nos propres compositions. On ne reprendrait rien de très connu, des morceaux que l’on ne s’attend pas à entendre avec une guitare sèche
-ça ne sera pas pour autant un unplugged. Nous serons un groupe, avec une guitare sèche. Je veux voir les gens danser et dodeliner la tête de droite à gauche. C’est cette musique là qui me parle. Demain, on va consulter les partitions dans les bibliothèques. Et puis on ira faire des manéges à la foire.
-J’ai des mauvais souvenirs des manèges. Ces ovnis qui vont trop vite, pour trop cher
-J’aimerai faire les trains fantômes, les petits chemins de l’horreur.
-ça ça va. S’il y a bien une chose qui n’existe pas et que l’on peut copier à l’infini, c’est la peur. »
Couché dans les bras de Karen, le visage de Paul s’illumina. Il se leva d’un bond, et fouilla dans le sac de Karen, plongea les mains entre le tissu des vêtements. Il tira d’abord sur un fil de plastique et il pêcha son lecteur de cd portable et les écouteurs qu’il l’avait vu enfourner dans le sac avant de partir de chez elle. Ils pouvaient écouter de la musique. Il voulait danser avec elle comme il n’avait jamais dansé, sans se forcer, amoureusement, énergiquement, le sourire aux lèvres, avec de la musique sur laquelle n’importe qui d’autre refuserait de danser, pas assez rythmée par des boites virtuelles. Fouillant les disques de Karen, il trouva le première album d’Interpol, le régla sur « Stella was a driver and she was always down » et la fulgurance de son départ, après la voix. Ils pliaient leurs genoux, dodelinaient de la tête, se tenaient et se lâchaient, et puis la musique se tut brusquement, avant la fin du morceau. Plus de piles. Les deux minutes passées à s’activer les avaient déjà épuisés. Il était à peine cinq heure de l’après-midi et ils se recouchèrent. Paul sentait ses paupières se fermer et demanda à Karen de lui chanter une berceuse pour qu’il s’endorme. Penché sur lui, avec uniquement sa voix, elle murmura un What Katie Did féminin, triturant ses cheveux, sa bouche, son torse nu. Il s’était apparemment endormi. Elle le rejoignit, se blottissant contre son corps bien chaud. Durant cette sieste, elle rêva d’une musique punk très forte qui l’accompagnait tandis qu’elle se trémoussait sur la scène d’un cabaret. Elle portait la robe blanche que lui avait offerte Paul, elle avait les cheveux et la peau sale et ressemblait à une mariée humiliée. Prise d’une peur panique à la vue des clients du cabaret, vieux et fripés dans leurs costumes gris, elle s’arrêtait de danser et fouillait sans relâche dans les pans en dentelles de sa robe, elle n’en finissait pas, soulevant ses cesses de nouveaux morceaux de tissus et elle n’arrivait jamais à traverser la robe, à atteindre sa culotte et dedans, son pubis, qu’elle ne sentait plus, et plus elle cherchait, plus un vide se creusait dans son bassin, révélant encore plus de tissu, et sous les fanfreluches, plus d’obscurité. Elle ne s’arrêta qu’une fois poussée hors de scène par le patron de l’établissement qui avait des airs de famille avec celui du Café Bergerac.

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