Thursday, February 16, 2006

Chapitre 1

Ceci est notre premier baiser. La texture de ses lèvres est la plus grosse découverte que je n’ai jamais faite. Toutes les lèvres avant, toutes les lèvres sur terre, n’existent et n’ont existé que pour être battues par les siennes. Les poils au-dessus de ses lèvres caressent légèrement ma peau, je ne les avais pas remarqués auparavant, ou bien avais-je simplement feinté ; ils sont blanc, tout blanc et longs, presque comme ceux d’un jeune garçon qui ne se serait jamais rasé encore. Aussi étrange que cela puisse paraître, ils sont magnifiques, juste camouflés au milieu de son visage, et en même temps, laissés aux yeux de tous. Si je sais à quoi ils ressemblent, c’est que je les avais remarqués. Je mens. Mes yeux sont plongés dans les siens, et à ce stade, je ne pourrai pas dire quelle est leur couleur, brun sûrement, à moins que ce ne soit gris ou vert, ce que je vois, ce sont mes yeux, mes yeux à travers les siens, leur reflet ou même simplement une vision à travers son cerveau, tout doucement je deviens elle, je me glisse en elle, les connexions nerveuses qui lui servent à la vue se relient à mes papilles, nous formons un monstre, assurément, et ce monstre me regarde, la regarde et ne fait plus la différence.

Paris est le décor derrière nous, celui qui place les bruits, les odeurs, et même le vent, qui emmêle nos cheveux, et ça n’a absolument aucune importance car nous avons les mêmes, cette texture fine, cette implantation fournie, et cette couleur, brun, le brun d’un cheval dans une plaine qui chasse les mouches d’un revers du museau et qui mange le bois des pylônes de son enclos, le bois sec et fragile craquant dans sa gueule encore et encore jusqu’à ce qu’il s’arrache la gencive en croquant accidentellement un morceau de barbelé, et alors il arrête son repas, pour aujourd’hui du moins, mais il reprendra plus tard, il veut être libre. Nos cheveux ont les mêmes reflets blonds, à certains endroits ils sont totalement blonds de la racine à la pointe. Ces personnes, Ces étrangers cherchant un sujet pour nous draguer, coiffeurs ou coiffeuses intéressés professionnellement, camarades à l’école ou collègues de bureau, nous posent les mêmes questions, à des centaines de kilomètres.

Je ne sais pas pourquoi j’écris à propos de ces choses inintéressantes, au lieu de décrire les faits, les lieux et l’atmosphère. La première raison, c’est que je ne suis pas assez doué, que je ne sais pas mener une description, et depuis toujours je les évite tellement que c’est devenu mon propre style, j’écris comme Dali peignait, sur fond de paysage désertique, les criques d’Espagne ou simplement le néant, un endroit sans arrière plan, pour que le lecteur place ses rêves dans le cadre de l’histoire/ tableau. La deuxième raison est peut-être la plus probante, si l’on essaie d’oublier que c’est une mauvaise excuse : au moment où l’action se passe, je ne pense pas au décor. Je pense à tout ce qui se passe dans ma tête, je pense à la sûreté d’hier, la beauté des souvenirs, et l’impossibilité d’un lendemain qui ne soit pas effrayant. Je pense au présent, au fait que j’ai l’impression de m’envoler, que j’ai l’impression qu’enfin toutes les choses que j’attendais arrivent et qu’il va falloir que je négocie ce virage avec brio, que j’arrête de rêver pour commencer à vivre et que c’est cela le plus dur, parce que le rêve est facile, c’était la plus belle chose de ma vie jusqu’à présent, il suffisait de se coucher, de fermer les yeux et de se laisser porter par quelqu’un d’autre, son propre doppelganger, celui à qui tout arrive, celui qui s’en sort ou pas et qui reviendra pourtant la nuit prochaine. Je n’ai jamais détesté les cauchemars, je n’ai jamais cherché à les éviter, ils sont toujours mieux que la vie réelle, quoi qu’il nous arrive, la vie réelle est capable de faire pire et dans un cauchemar, les blessures ne font pas mal, elles disparaissent, la pire des tortures se déroule comme un événement banal, quand on se contente d’y assister. Je peux tout tolérer en rêve, et j’ai peur de tout en état d’éveil. C’est comme ça, les gens sont ce qu’ils sont, je suis ce que je suis.



Mon amour pour le cinéma part du même constat. Il est plus facile d’être spectateur, même si c’est sa propre vie qui défile sur l’écran. La tentation de la drogue, même origine. Il y a cette phrase qui dit « si tu n’as rien de mieux à dire que le silence, tais-toi ». C’est pareil avec la vie. Si elle n’a rien de mieux à proposer que ce que je peux expérimenter à travers un film ou ressentir à travers une chanson, à quoi bon vivre ? A quoi bon aller boire un verre avec des amis, s’ils ne sont pas aussi drôles que Chaplin et Allen, s’ils n’ont pas l’esprit de Morrissey ? Aucun intérêt, ces gens-là sont chez moi dans des tiroirs et des boites en plastiques, ce sont des amis qui n’embêtent personne et qui viennent me voir à chaque fois que je me sens mal.


Par contre ils ne m’embrassent pas, ils ne me disent pas qu’ils m’aiment dans un souffle chaud. Ils ne savent pas là où je préfère me faire caresser, ils ne connaissent par l’arrête de mes gencives. A mon avis, c’est pour ça que les gens continuent de sortir de leurs appartements, qu’ils ne s’abstiennent pas de parler jusqu’à oublier toute forme de langage, qu’ils se nourrissent, qu’ils achètent une puce électronique de portable qui bouffe petit à petit leurs cerveaux et permet de les localiser n’importe où, qu’ils font un métier qui ne leur plait pas, qu’ils vont manger dans des restaurants où la nourriture est potable, chère, et où les serveurs tirent la tronche, qu’ils sourient à une vendeuse qui ne pensent qu’à finir sa journée et rentrer chez elle, qu’ils ouvrent des comptes en banques, qu’ils vont dans des endroits bourrés de monde, les foires ou bals populaires où ils boiront de la bière qu’ils digéreront tout l’après-midi en écoutant de la mauvaise musique sur des haut-parleurs enroués et qu’ils finiront par acheter un canapé en cuir rouge pour une ristourne de quoi, quatre pour cents. Une bouteille n’a pas des yeux profonds et coquins, un dvd n’a pas une bouche humide, une guitare fait rarement de compliments. On aimerait qu’ils le fassent, la vie serait tellement plus simple. Plus besoin de monnaie, de métiers, de villes, de moyens de transports, de vêtements. Le principe premier de l’anarchie, c’est le communisme de l’amour. L’amour pour tous, en même quantité.


Certaines personnes doivent se dire : et alors ? Et alors, j’entends la sirène d’une ambulance déboulant à des centaines de mètres d’ici ; elle se fait de plus en plus proche, je nous fais légèrement pivoter vers la droite pour que je puisse la surprendre entrain de remonter les Champs Elysées, elle évite le trafic, les passants se retournent pour voir d’où elle vient, où elle va. Sur nous, elle débouche, Place de la Concorde, elle frôle nos deux corps enlacés comme ceux d’un milliers de couples avant nous, ici, sans doute à cet endroit exact, au centimètre près, ce que nous faisons n’a rien d’original, nous le vivons comme nos parents ont pu le vivre, et comme eux nous sommes certains de ne pas finir en tant que couple qui se hait, se trompe, s’évite. L’espoir cette maladie qui s’attaque d’abord au cerveau, et descend par les nerfs dans tous le corps, le revigorant d’une force auto- suggérée. L’espoir, cette maladie qui fait vivre, quand c’est plus facile de disparaître en néant. L’espoir, la seule maladie de l’être.


Le bruit de la sirène fait se crisper les muscles de mon visage et je mordille presque involontairement le bout de sa langue un fruit exotique, sauf que je n’aime pas les fruits, je n’aime pas leur texture, et justement, c’est ce que j’aime dans sa langue. Je vois l’ambulance passer, je ne remarque pas le visage du chauffeur, mais j’imagine ce qui se passe à l’intérieur une femme mourante et un type en blanc qui s’efforce de ranimer la vieille dame. Il y a du tragique bien sûr et surtout du pathétique c’est ce qui s’incarne le mieux. Je vois tout ça parce que j’ai les yeux ouverts. Je vois le visage clos de Karen contre le mien je vois ses cils scindés sur la pulsion de nos lèvres. Je vois des inconnus qui nous observent avec une pointe d’envie. Je vois le monde tourner tout autour de nous et je nous vois, immobiles et amoureux, je m’imagine il y a un mois de ça me promener dans les petites rues de Strasbourg tout seul, et j’imagine nous regardant, me dire qu’un jour ça m’arrivera, qu’un jour je me sentirais assez fort assez confiant pour rencontrer quelqu’un d’aussi magique, pour en tomber amoureux en quelques heures et pour le lui dire. J’imagine l’avenir, maintenant que cela se réalise.

Elle est partie. Très loin, loin dans son esprit. Personne ne pourrait la rattraper. Moi encore moins, moi qui l’y ai plongé. Et moi, je suis encore là, accroché à la terre, à faire des commentaires stupides, à être effrayé, à me poser des questions sur ce qui se passe. Il y a un décalage bien sûr et il s’efface quand je sens ses mains bouger, elles me lâchent et s’approchent des miennes. Du bout des doigts, elle effleure ce terrain inconnu, elle remonte un chemin qu’elle pourrait prendre encore et encore, doucement elle pose ses paumes contre les miennes, doucement ses doigts s’accouplent aux miens et nous sommes liés tel une statue à Bénarès, Inde. Sa langue sort de moi, ou ma langue sort d’elle, nos lèvres se décollent l’espace d’un instant et nous savons tous les deux qu’elles vont très vite se retrouver, une pellicule invisible les lient et rien ne peux l’ôter.

- Je sais ce que tu pense.

Sa voix le dit, et j’y crois.

- C’est fini, maintenant.

Ma voix le dit, et elle y croit.


Je prends une inspiration par le ventre mes bras l’enserrent pour qu’elle ne parte pas, et elle ne part pas, elle fait de même je peux sentir sa chaleur contre moi je peux sentir ces vêtements et ses formes contre moi, aussi fort que je peux sentir mes draps le matin après un rêve divinatoire, comme je peux sentir mon fantôme. Mes yeux se ferment d’eux-mêmes et du premier coup je trouve sa bouche dans le noir. Des simples mots rebondissent sous nos paupières. Rien ne changera mon monde.

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