Thursday, February 16, 2006

Chapitre 8

Le lendemain matin, Paul se réveilla dans des draps vides. Il eut l’impression d’avoir dormi dans du coton, sa peau, du visage aux orteils, était couverte des fibres volantes et pourtant si collantes. En même temps que sa vue s’éclaircissait, ce sentiment disparu. Le vent chassait un gros nuage sombre et laissait la place à un soleil d’été, illuminant les chambres de l’Hôtel Albion à Paris. Sans bouger, il fermait à nouveau les yeux, son désir le plus profond était de continuer les rêves de la nuit, s’imaginer encore et encore les doux moments passés en la compagnie de Karen, dans les bras d’un fantôme docile, il voulait rester sous le joug de cette rencontre, lui, vieux et bourru, face à lui, enfant, fait femme par la grâce du sommeil. Dans ses rêveries, il avait du mal à distinguer son visage, il ne savait plus quels étaient ses traits, ses formes, alors il imaginait, il lui voyait de grands yeux ronds, avec un léger strabisme, il lui voyait une petite bouche pincée sur la lèvre du haut, il dessinait les contours d’un visage rond et malléable comme un ballon de baudruche. Il savait que ce n’était pas elle. Que ce n’était pas ainsi que la peau était disposée autour de ses muscles faciaux. Cela ne changeait rien, elle avait le visage de son esprit, elle revêtait les oripeaux de sa voix, de sa pensée, son cerveau dictant sa manière de penser dictant sa manière d’exister. Ils attendaient couchés sur le lit, tout habillés, observant le plafond, et elle approchait sa main de son bras à lui, en silence, il la repoussait. Elle revenait, accrochait sa main et ne le laissait plus partir. Son buste se relevait et il la frôlait, ils s’embrassaient du bout des lèvres. Elle ne sentait pas son ventre un peu trop gras, son absence de muscle.


Elle n’était plus là. Elle avait quitté la chambre, prenant toutes ses affaires. Le maître d’hôtel en poste depuis minuit jura n’avoir vu personne correspondant à sa description sortir par la grande porte. En fait, il ne se souvenait même pas d’avoir vu Paul et Karen ensemble, il n’avait en souvenir que Paul, lors de l’inscription au registre. Se précipitant au Café Bergerac, ouvert pour la formule petit déjeuner, il entra et c’était une femme d’âge mur derrière le comptoir, préparant les cafés, attrapant les croissants avec une serviette en papier. Paul ressortit, n’osant pas l’interroger. Il regagna sa chambre et décida d’attendre. Elle allait revenir. A un moment ou à un autre, elle allait revenir. La peur le quitta instantanément, il alluma la télévision et regarda des émissions très bêtes, les cartoons ne commençant pas avant quelques heures. Des séries américaines, dans des hôpitaux, à Los Angeles, un grain d’image cotonneux, semblable au coton que Paul crut sentir en s’éveillant. Les traits des femmes étaient tous rectangulaires, chirurgicaux, des nez carrés, des mentons invisibles, des yeux sans paupières. Elles n’avaient aucune caractéristique, elles étaient des mannequins dans la vitrine d’une boutique de luxe. Il ne savait pas s’il pourrait aimer un être de plastique inanimé. Il supposa que oui, à condition d’être mû par l’espoir secret d’être aimé en retour, de voir un jour bouger le plastique, de voir une coquille se briser lentement. Il attendit jusqu’à midi. Il se fit livrer un repas pour deux dans la chambre, au cas où elle viendrait à cette heure-ci, le ventre creux. Il mangea les deux parts, pris d’une faim étrange qu’il ne ressentait pas. Le journal de 13 heures le tint en haleine, absorbé par les images de la guerre, les corps ensanglantés, le plus souvent d’étrangers, ne le dégoûtaient pas, au contraire, il mangeait encore plus, encore plus vite. Il regardait les familles pleurer autour d’amas immobile et ne ressentait rien. Ce n’était pas réel. Ça l’était encore moins qu’un film, cela il pouvait le ressentir. Une femme témoigna de son cancer, et elle le fit rire. Que pouvait-il faire d’autre, face à son visage non cadré, à sa façon de parler comme n’importe qui d’autre, alors qu’elle allait mourir, qu’elle était spéciale ? Il ne se rendait plus compte de rien. Il ne sentait pas le temps passer. Il ne remarquait plus l’absence de Karen. Il avait oublié que son vrai nom était Blandine. Il ignorait tout de son nom de famille. Il était innocent, heureux, indifférent. Il voulait absolument regarder le policier allemand de la 2, il l’attendait, passant outre la publicité, la météo, le trafic routier, les modules sponsorisées. Il était presque deux heures de l’après midi quand enfin, à l’intérieur du poste, le meurtre eut lieu. Le coupable s’était échappé sans que l’on remarque son visage. Pour Paul, c’était fini. S’il voulait retrouver Karen, il devait sortir. Il laissa son numéro de portable à la réception, précisant qu’on devait l’appeler si Karen demandait la clé de la chambre. Il gardait vraiment l’espoir qu’elle le fasse. Il dut régler de suite la chambre pour les jours déjà passés, le maître d’hôtel spécifia que c’était la règle interne, bien que Paul eut l’intime conviction qu’il encaissait de peur que lui non plus ne revienne jamais. C’était peut-être justifié, Paul n’était pas lavé, pas rasé, pas vraiment coiffé et il parlait comme un fou. Avait-il conscience d’être devenu fou à ce moment-là ? Sans doute pas, pour lui, les choses étaient logiques, la situation n’avait pas changé depuis la vieille et avant que le soleil se couche, tout serait redevenu normal. Après avoir payé l’hôtel, il n’avait plus d’argent. A peine un peu de monnaie, sans plus. Il marcha, d’abord au hasard, puis suivant quelques panneaux, indiquant une mairie, une crèche, un stade, une place. Le plus souvent, il se dirigeait vers les magasins, les rues piétonnes, il n’y avait pas plus de chance qu’elle se trouve là qu’autre part, mais dans ces endroits, il pourrait la repérer. Il avait un pas fort, décidé, qui lui donnait chaud, surtout que sa veste le faisait transpirer sous le soleil au zénith. Il se contentait de scruter la vitrine des bijouteries, des magasins de vêtements, des utilitaires de bureaux. Par contre, il entrait chez chaque disquaire, aussi petit soit-il, et en faisait le tour. Quand les employés regardaient dans sa direction, il fouillait les bacs, tombant parfois sur des disques intéressants bien qu’un peu chers.

Il se retrouva sur les Champs Elysées sans savoir comment il avait fait. Il scrutait les bars d’une simple rue, et tournant à droite, il y était. Tellement d’endroits, de magasins, il ne savait où commencer. Quel côté ? Peu importait, autant commencer par celui où il se trouvait déjà. Il pénétra dans un premier magasin, énorme, et ne sut même pas ce qu’il vendait. Des bouffées de chaleur l’empêchaient de respirer. Ses yeux le piquaient. Il était allergique aux climatisations. Il avait fait trop de magasins en vitesse, ressentit trop de froid artificiel tranchant avec la chaleur extérieur. Son cœur battait vite, irrégulièrement. Il sortit du magasin sans en avoir fait le tour. Il rentra dans le suivant, en passant la porte, il sentit à nouveau la soufflerie froide de la climatisation et fit demi-tour. Depuis le trottoir, il scrutait l’horizon, cherchant Karen au hasard des visages. Trop de monde, d’expressions différentes, des hommes, des femmes, vieilles, jeunes, mûres, qui ressemblaient à Karen, qui étaient séduisantes, qui avaient l’air stupide. Un jeune homme, roux, jouait de la guitare près de la route. Il chantait en français sur des accords simples. Paul avança vers lui, le frôla, et eut envie de hurler : « T’es pas Bob Dylan ! ». Un type en costume, la quarantaine, chauve, le visage en tête d’épingle, arriva dans sa direction, et Paul lui murmura « T’as une tête de con ! ». Une femme le suivait de près, prenant la place de deux personnes, la graisse ondulant sous son t-shirt, Paul criant « T’es grosse ! ». Plusieurs filles étaient assises sur le rebord d’un grand bac à fleur et l’une d’elle se penchait en avant, exprès, laissant apparaître son string, Paul la fixa et dit « On voit ton cul ! ». Il marchait très vite, les jambes resserrées, en effectuant les zigzags caractéristiques du soldat qui se fait tirer dessus par un officier ennemi depuis une cabine surélevée. Un couple de quatorze ans se tenait la main, habillé de noir à la gothique : « T’es vraiment trop jeune ! » s’adressant au garçon, qui n’a pas encore eu son acné. Une femme moderne, laide dans un tailleur, riait d’une histoire que lui racontait son mari : « T’as un rire con ». Et une jeune fille, la vingtaine, était maquillée de violet, portait des bijoux en or, Paul cria : « T’as l’air vieille », avant de trébucher à cause d’un renfoncement dans le bitume. Il s’étala sur le buste, et ses propres jambes vinrent l’écraser un peu plus. Les gens, les touristes, les clients, les commerçants, ceux qu’il venait d’insulter, tous se mirent à rire en le regardant, il le montrait du doigt et se moquait de lui. Du moins, il l’aurait espéré. Du moins, il aurait espéré être assez franc pour dire ses horreurs, au lieu de simplement les penser. Personne ne fit attention à lui, si ce n’est un garçon de son âge, qui l’aida à se relever. Debout, il ne voyait plus rien, ses yeux aveuglés par les larmes, non pas de tristesse ou de douleur, non, des larmes mécaniques, qui venaient de son allergie aux climatisations des grands magasins.


Dans la baignoire de l’hôtel, il trouva la seule preuve de l’existence de Karen : sa guitare. Elle était magnifique, elle était ce qu’il aimait en Karen, sculptée par le temps, elle avait pris une forme d’elle-même, le manche s’était gonflé et les cordes avaient dû être raccordée en fonction de cette inclinaison. Il en sortait un son inconnu. Avec les allumettes qui portait le sigle de l’hôtel, il y mit feu. Elle ne prit pas facilement, le vernis la protégeait, il dut recommencer à plusieurs endroits, avant de trouver un point faible, abîmé, d’où, après trois allumettes, le feu se propagea. Il la laissa brûler dans la baignoire et prenant son sac, quitta l’Hôtel Albion. Dans « Le maître des illusions » de Paul Auster, le personnage d’un film perdu d’Hector Mann brûle toutes les feuilles de son dernier roman après la mort de l’être aimée. Au fur et à mesure que les feuilles disparaissent, elle se réanime et prend vie de la même manière qu’elle avait pris vie lors de leur premier rencontre, au moment où il commençait à écrire ce même roman. Dehors, il s’éloigna et s’arrêta le long de la première grande artère routière qu’il trouva, tendant depuis le trottoir son panneau de carton inscrit : « Strasbourg ».

La conductrice, illuminé par l’intérieur de la voiture, lui fit penser à Béatrice Dalle, aveugle dans Night on Earth de Jim Jarmusch. Elle regardait droit devant elle et ne semblait pas fixer la route. Elle avait l’air triste, ou en colère, ou indifférente. Il ne savait pas vraiment. Elle était belle, sans l’être. Elle était plus âgée que lui.

« Vous avez un écrivain préféré, demanda-t-il après une heure d’autoroute ?
-Non, je ne lis pas beaucoup… J’aime bien les témoignages. »

« Vous avez un réalisateur préféré ?
-Vous ne parlez que de ça ? Non, je n’ai pas de réalisateur préféré, je vais surtout voir des comédies. »

« Vous croyez en dieu ?
-Et vous ? J’ai plus envie de répondre, je ne sais pas quoi répondre.
-Je crois aux Champs Elysées. Pas le lieu, l’esprit. Ou alors le lieu. J’y crois comme les gens qui vivent dans un Paris de clichés. »

Elle semblait très fatiguée. Elle s’appelait Elise. Elle voulait laisser le volant à Pau, et il lui expliqua qu’il ne savait pas conduire. Certaines portions de l’autoroute n’étaient plus éclairées la nuit. Les réverbères étaient bien là, haut perchés, et plus personne n’actionnait le bouton d’éclairage, cela coûtait trop cher. Lentement mais sûrement, la voiture dévia des lignes blanches tracées sur le sol. Elle le fit comme la vie réelle dévie du fantasme. Elise s’en rendit compte de nombreuses minutes avant l’accident, et ne trouva rien à faire. Elle ne le dit pas à Paul. Elle pensa pouvoir redresser les roues, repartir droit devant et ne plus se retourner. Elle pensa que de toute façon, la route était vide, il n’y avait pas de risque. Elle alluma la lampe au plafond de la voiture pour se tenir éveillée. Paul lui parlait sans cesse, conscient de sa fatigue. Il avait la bouche ouverte, un flot de mots se déversait au dehors, il était tourné vers elle quand la voiture percuta la glissière, fracassant le train avant et atterrissant dans un champ de maïs, continuant de rouler malgré qu’Elise soit debout sur la pédale de frein.
(La voiture s’immobilisera bien sûr. De là où ils étaient, ils ne voyaient même plus l’autoroute, spectre d’ombre dont seuls les rares phares jaunes des camions indiquaient l’existence. Paul avait eu le bras tordu et la ceinture de sécurité avait bloqué sa respiration. Elise avait eu le visage écrasé contre le volant. Silence. Plus de mots, et ils firent l’amour avant d’appeler une dépanneuse.)

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