Thursday, February 16, 2006

Chapitre 7

Les dollars étaient acceptés partout avec un grand sourire, si bien que Carlos ne songea pas à faire changer son argent en roupies. Evidemment, les sourires étaient bien trop grands, la dentition jaune et incomplète des indiens remplissaient la moitié de leurs visages. Ils l’arnaquaient, truquant la valeur de la monnaie pour ceux qui ne la connaissaient pas, et la majorité inventait un montant en dollars qui leur permettrait certainement de vivre un mois. Ce n’était pas une chose qui dérangeait Carlos, il avait trop d’argent à transporter sur lui, autant s’en délester progressivement, et le prestige apporté par son argent inspirait du respect, tout au moins de la servitude, qui lui permettait de voyager dans le calme et la tranquillité. Mis à part les moments où il donnait de l’argent aux pauvres. Il l’avait d’abord fait à l’aéroport de New Delhi, à la sortie du hangar des vols étrangers, où des lépreux et des malades à la peau sombre attendaient la sortie des voyageurs riches comme lui qui seraient pris de pitié pour les premiers pauvres qu’ils verraient. Carlos n’échappa à ce piège, et donnant cinq dollars à un vieillard somnolant, il vit la foule des malades le regarder avec intérêt, les parents tapaient dans le dos des enfants les plus mobiles pour qu’ils se rapprochent de lui et aient aussi leur part de la pitance. Il donna des billets d’un dollar sortis de ses poches, et cela ne faisait que rameuter d’autres enfants et des parents se levant, mus par la force du désespoir. Il était bientôt submergé quand une main l’attrapa par l’épaule et le tira en arrière. Surpris, il ne put se défendre et fut emporté à l’extérieur de la foule. Il voulut se battre, se retourna les poings fermés vers son agresseur et tomba nez à nez avec un jeune homme entre vingt et trente ans, occidental, habillé de fanfreluches et d’un turban, qui lui souriait, parlant anglais : « Suivez-moi, j’ai un rickshaw ». Il portait déjà la valise de Carlos, sans se douter qu’elle était pleine de billets, il l’avait soustrait à la main de Carlos attaqué et l’emportait avec lui le long du trottoir, le forçant à le suivre malgré lui, pressant le pas pour tenir la distance. Ils arrivèrent sur un parking d’abord occupé par des taxis délabrés et cahotant, mais le reste du parking, la plus grande surface, était occupée par des vélos ou des motos tirant un siège derrière eux. C’était des rickshaw, l’équivalent d’un pousse-pousse, en plus urbain. Des indiens de tout genre, la plupart dans la trentaine, l’air sévère, de la fatigue dans les yeux qui les rapprochait plus près de la mort qu’ils ne devraient l’être. Ceux-là attendaient une chose, que les clients viennent à eux ou qu’un prochain vol très fréquenté atterrisse. Carlos perdit l’occidental au milieu des rickshaw disposés d’une telle manière qu’ils formaient des ruelles fermées par les teintures jaunes déchirées et poussiéreuses des sièges. Les conducteurs ne semblaient pas se soucier de lui, aucun n’essayait de le prendre en tant que client, ils l’ignoraient totalement, il s’arrêta pivotant sur lui-même en faisant un tour complet sur la pointe des pieds, ses cheveux gras lui tombaient sur les yeux et l’empêchait de voir grand chose. Il comprit qu’il venait de se faire avoir, que sa valise avait disparu avec un voleur, qu’il était perdu et finirait sa vie au milieu de ces gens, à s’ignorer lui-même. Un conducteur lui fit des grands signes avec le bras tendu en l’air, de droite à gauche. Il se dirigea dans sa direction et reconnut l’occidental, qui ne l’avait pas semé finalement. La valise était sous le siège, dans un compartiment à l’air nu, accessible depuis l’arrière du rickshaw. L’occidental lui souriait, il avait le visage carré, des traits classiques, un petit nez en triangle, des yeux bruns communs et il était peut-être plus vieux qu’il n’y semblait, il portait les stigmates des manières et des expressions communes aux conducteurs du parking qui lui donnait l’air plus vieux que son corps.
« Je suppose que vous avez de quoi payer ?demanda-t-il en parlant du nez
-Oui, répondit Carlos, craignant qu’il n’ait ouvert la valise.
-Alors pas de problème. Je m’appelle John, vous voulez aller où ?
-La gare … Oui, la gare »
Il montait déjà sur sa mobylette, tentant de rallumer les dernières flammes du moteur, ne se préoccupant plus du tout de Carlos. Il se pencha pour récupérer sa valise, ne craignant qu’une chose, qu’il ne démarre et parte en l’oubliant. Son bien récupéré, il s’installa dans son siège, la mobylette toujours inerte, et le chauffeur dut sentir le changement de poids et se retournant, le visage muni d’une paire de lunettes aux branches rafistolées et aux deux verres ronds.
« Elle va démarrer, vous en faites pas, tenta-t-il de le rassurer
-C’est les mêmes lunettes que Lennon, que vous avez
-Je sais je sais, acquiesça-t-il froidement »
Il donna un coup de pied sur le démarreur et le son du moteur se fit entendre. Ils mirent longtemps à sortir du parking, et une fois dehors, ils étaient également sortis de l’aire de l’aéroport. Il faisait très chaud et le vent apporté par la vitesse contrastait avec la peau trempée de sueur de Carlos. Ils traversèrent des endroits déserts, empruntant une route bitumée qui aurait très bien pu être un paysage d’Arizona. Vers la fin, ils croisèrent des vieilles maisons effondrées à l’intérieur desquels les gens vivaient encore ;leur implantation se fit rapprochée et très vite, ils étaient dans une sorte de ville, inexistante, nue, sans habitants. C’était ça l’Inde ? Pas d’animation, peu de monde, des rues très larges et peu peuplées ? Rien de bien grave pour Carlos, il souhaitait être seul, à jamais seul dans un endroit inconnu, celui-ci serait satisfaisant. Il serra violemment sa valise contre lui, protégeant l’argent à l’intérieur, cet argent qu’il avait volé à ses amis, ses collègues de l’E-Art. Il n’avait pas utilisé leur travail de manière frauduleuse, puisque toute la modélisation avait été refaites par une équipe de professionnels. Il avait simplement rompu les rangs, il était parti seul avec son projet, son idée, refusant à jamais d’être un élève, et enfin être un créateur, par acte gratuit d’auto-proclamation. Et cette promotion avait réussi, il savait maintenant qu’il ne servait à rien d’être élève si l’on avait pas le meilleur professeur du monde. Il valait mieux pratiquer, progresser par soi-même, apprendre à se connaître. Dans les écoles, personne ne vous apprendrait jamais à vous connaître, ni même à connaître vos capacités, vos talents. Ce qu’ils voulaient, c’était que vous assimiliez les cours qu’ils avaient mis plusieurs heures à écrire, et que vous vous spécialisiez dans les branches les plus demandées et les mieux payés. C’était normal, mais la normalité de Carlos n’était pas celle du monde. Il ne pouvait réussir qu’en le faisant à sa manière. Il avait gardé et revendu ses idées, son histoire, ses personnages et son concept. Les élèves de l’E-Art y avaient travaillé un peu, et ce n’était pas leur travail qui était sorti dans le commerce. Il n’avait rien à se reprocher. Il n’avait pas de diplôme, il avait un jeu dont il était fier. Il avait crée quelque chose, la clef était là. A XXX23 ans, il avait crée, autour de lui seul Paul pouvait se vanter du même exploit. C’était le plus important, créer, donner vie, ne pas être que soi. Le rickshaw filait à une allure toute relative, le plus rapide qui lui était toutefois possible, et le conducteur restait concentré sur la route, ne se préoccupant de Carlos qu’une fois arrêté, à l’entrée de la gare. Durant le trajet, il avait réussi à extraire l’argent nécessaire hors de la valise en ne l’ouvrant même pas à moitié et en tâtant avec la main à la recherche d’une liasse complète. Le conducteur, descendu de sa mobylette, eut le réflexe de chercher la valise sous le siège et s’était de suite aperçu qu’elle trônait sur les genoux de Carlos. Il l’aida à descendre et lui demanda s’il avait déjà un billet de train ou s’il en avait réservé un. Il n’avait rien fait de cela, le conducteur fit la mou, dodelinant de la tête pendant de longues secondes, Carlos s’interrogeant s’il attendait d’être payé, il allait lui tendre un billet au hasard, et le conducteur le coupa net dans son élan en déclarant gaiement qu’il allait l’aider. Carlos voulut le payer immédiatement et il demanda cent dollars, ce qui était énorme et importait peu. La course-poursuite recommença une fois que le conducteur eut empoché son argent. Il entra, frôla la foule bruyante, Carlos lui emboîtait le pas, profitant des ouvertures, transportant lui-même sa valise. Rien n’était indiqué nulle part, des couloirs semblaient mener aux quais dont les numéros étaient effacés, et ils se retrouvèrent devant la porte d’un bureau à laquelle s’était formée une longue file d’attente. Le conducteur occidental la contourna se dirigeant droit vers la porte et Carlos le suivit en regardant d’un air désespéré les personnes qui faisaient la queue, tous des autochtones aisés étant donné leur rasage de près et leurs vêtements propres, tentant de s’excuser en signes confus. Un bureaucrate était seul dans la pièce, il lisait tranquillement un journal indien ce qui expliquait la file d’attente à l’extérieur. Le conducteur se mit à lui parler abruptement en indien, il n’y avait pas une once de politesse ni de familiarité dans sa voix, il avait l’impression qu’il aboyait des ordres et le bureaucrate l’écoutait attentivement. Le conducteur le demanda quelle direction il voulait. Carlos répondit : « Bénarès », le conducteur ajouta une phrase à l’adresse du bureaucrate qui disparut dans une deuxième pièce communicante par une porte dans le mur droit et réapparut à peine deux minutes plus tard, muni d’un billet qu’il remit à Carlos. Le conducteur conclut la discussion et ils s’en allèrent énergiquement sans payer, le conducteur le guidant en chemin inverse à travers la foule, empruntant un couloir qui aboutit sur un quai bondé, sur lequel il s’arrêta, rejoint par Carlos à la traîne. Il fit remarquer qu’il n’avait pas payé le billet et le conducteur lui expliqua que cela faisait parti du forfait de cent dollars. Leurs voix étaient recouvertes progressivement par le grand bruit d’un train noir qui entrait en gare. Les autochtones sur le quai se précipitèrent à ses portes et commencèrent à monter. Le guide poussa Carlos dans leur direction.
« Qu’est-ce qu’il y a sous ton turban ? demanda-t-il en attendant son tour de grimper dans le compartiment
-Rien, c’est rasé… cria-t-il, en ajoutant, Fais gaffe à ton fric »
Il le salut et disparut, à l’instant où Carlos posa son pied sur la marche entre le quai et le train. Elle grinçait. Dans le wagon, le peu de places assises étaient occupées par des vieillards endimanchés. Après un rapide tour d’horizon, il comprit qu’il était le seul occidental. Le plancher était rongé, ses morceaux cassés le recouvraient. Le train partit aussitôt ses portes refermées et Carlos s’installa contre l’une des fenêtres sur le côté droit du train, celui par lequel il était monté. Des paysages mornes défilèrent, sans couleurs, sans âmes, des endroits de terres beiges et sans vie. Personne ne parlait et scrutant le wagon, il vit les cheveux d’une jeune fille assise à même le sol. Ils étaient entre le noir et le brun, avec des nuances qui les emmenaient jusqu’au gris. Ils étaient coupés au carré, très propre, gonflés de volumes, c’était ceux d’une occidentale soignée, ils ressemblaient à ceux de Séverine, sur le lit après qu’ils aient fait l’amour. Elle ne bougeait pas, la jambe droite tendue et la gauche repliée contre elle. Elle tenait un panier en osier dans ses mains, à côté d’elle. Selon qu’il se déplaçait légèrement, il pouvait voir sa peau blanche, ses joues roses et ses lèvres rouges foncées. Passé un moment d’incrédulité, il était persuadé d’avoir retrouvé Séverine, ici, dans un train en Inde qui faisait penser à un documentaire sympa mais bourgeois. Ses parents lui avaient peut-être payé le voyage, elle était là seule ou accompagnée d’une amie et elles partaient à l’aventure dans le pays. Les probabilités étaient infimes, au moins, elles existaient, et cela se déroulait sous ses yeux, il ne pouvait se tromper. Il allait la voir, elle serait encore plus étonnée que lui et ils feraient semblant que rien ne s’était jamais passé, qu’ils étaient de bons amis et que lui ne fuyait un pays avec les mains ensanglantées. Il allait la séduire à nouveau, la convaincre et la rendre folle de lui, seulement ensuite, il lui expliquerait la situation, ils trouveraient un terrain d’entente et vivraient une vie de fuite tous les deux. Il quitta sa fenêtre et fit des pas en sa direction qu’elle remarqua immédiatement. Ils se virent rapidement, et son visage s’illumina en voyant celui de Carlos. Elle avait vu son sauveur d’un jour, se leva le panier à la main et lui sourit. Ce n’était pas Séverine, c’était une indienne plus jeune qu’elle, une enfant d’un peu plus de quatorze ans, avec des cheveux d’occidentale, soit. Elle prit quelque chose dans son panier, une forme bizarre et poilue, tendant sa main pleine sous les yeux de Carlos. Elle lui présentait une poupée à l’effigie de Scouby -Dou et il fit mine de la refuser, ce qui ne la décourageait pas. Finalement, il la prit et lui donna en échange un billet de vingt dollars. La petite fille exultait de joie, elle consulta le billet et fit une moue de colère. Elle ne reconnaissait pas le billet, elle n’était pas une touriste comme lui, elle voulait des roupies et rien d’autre qui l’encombrerait. Elle hurla après lui, passant sa colère en agitant les bras à la manière de coups qu’elle lui distribuerait. Le wagon si calme s’était entièrement polarisé vers la dispute bruyante. Un homme au visage de sage consulta le billet et glissa quelques mots dans le creux de l’oreille de la jeune fille. Elle se radoucit, gardant un petit air sévère, mit le billet dans sa poche et se rassit avec un sourire. Le train s’était arrêté à une autre gare et au bas mot, cent personnes entrèrent dans le train simultanément par les deux portes du wagon. Carlos fut emporté hors de vue de la jeune vendeuse, il était exactement au milieu du train, encerclé par des indiens qui toussaient et sentaient mauvais. Il ne pouvait plus voir le paysage dehors, il ne distinguait que le haut de la fenêtre parmi les cranes les moins perchés. Il resta pareillement durant tous le voyage, sentant de temps à autres que le train se penchait d’un côté en prenant des virages secs, s’inclinait devant et derrière lors de montées et de descentes et après des moments interminables, le train arriva enfin en Gare de Bénarès à la suite d’un long périple dans les monts invisibles. Il avait levé le bras et s’était remis une mèche de cheveux en place, il voulut redescendre son bras et fut bloqué par la pression des passagers qui avait immédiatement occupé l’espace vide. Il se retrouva l’avant-bras en l’air, l’épaule coincée, et il contempla ses doigts sales. Il tendit son index, leva le pouce, et cela formait un pistolet avec lequel il frôla sa bouche, son front et ses yeux. Il appuyait la détente de son majeur et rien ne se passait, pas de boum libérateur. Il restait immobile, le train sifflant parfois le faisait sursauter, et il manquait de percuter un compagnon de voyage avec sa main. Le train s’était immobilisé de nombreuses fois, mais il ne lui avait jamais semblé que des personnes pouvaient en descendre ou y monter, la pression restait égale, même si étrangement les visages autour de lui changeaient régulièrement. Cette fois, le wagon se déchargeait, la foule se vidait sur le quai et il fut emporté avec la vague, sans savoir précisément s’il était au bon endroit, si la gare de Bénarès s’étendait devant lui, à peine les pieds sur le béton qu’on le poussait par derrière. Heureusement pour sa tranquillité, les indiens ne prenaient pas garde à lui, ils voyaient des dizaines d’occidentaux chaque jour, venus se ressourcer, qui repartaient en larmes, escortés par leurs compagnies d’assurance. Ici, il ne le voyait pas non plus comme une manne financière, et il pouvait traverser la gare sans queles mendiants ne viennent à sa rencontre. Il savait que le trajet avait été long jusqu’à Bénarès, plusieurs heures qui auraient du lui donner des crampes. Son esprit cherchait absolument à contredire cet état de fait, il avait fait passer le voyage à une vitesse éclaire, il ne s’était rendu compte de rien , d’aucun des dangers, d’aucun des endroits traversés. Il se jura de prendre un dernier rickshaw jusqu’à un hôtel et de renier ensuite les moyens de transports autres que les animaux et ses pieds. Une odeur de brûlé imprégnait chaque endroit, de la gare à la rue. Il avait entendu parler des ghats crématoires, leur odeur pouvait-elle arriver de si loin ? A l’extérieur de la gare, c’était une grande avenue, et tout de suite, la ville, pas de routes, pas d’immeubles vitrés et infinis, il n’y avait rien, même les bâtiments existants, les camionnettes rouillées, les échoppes n’existaient pas, ils étaient un décor sur la ligne du soleil et de la terre. Le ciel était transparent, les nuages y étaient absents, il ne renseignait pas sur le temps, il était peint d’un seul ton uniforme. A peine deux ou trois rickshaws attendaient à la sortie de la gare, Carlos crut s’être trompé de chemin et avoir emprunté une mauvaise sortie, c’était trop tard, un des conducteurs se précipitait déjà dans sa direction. Il voulut prendre sa valise, et Carlos la tint avec autorité, manquant de faire tomber le pauvre conducteur zélé qui comprit sans parole que Carlos garderait sa valise. Il s’éloigna de lui et retourna à son rickshaw un peu penaud, persuadé d’avoir perdu un client et il sentit la présence de Carlos dans son dos, se retournant, il fut étonné de le voir s’asseoir à l’arrière, la valise sur ses genoux. Le conducteur s’apprêta et attendit la destination en bredouillant deux ou trois mots d’anglais. Carlos s’interrogea sur l’endroit où il voulait vivre. Il avait une référence d’hôtel haut de gamme, un peu trop d’ailleurs. D’un autre côté, il y avait les guesthouse dans un endroit où même les rickshaws ne pouvaient se faufiler. Le conducteur ne perdit pas patience et s’entraînait en direct à l’anglais sur Carlos qui ne l’ écoutait pas. Finalement, il le coupa, de sa voix profonde, énonça doucement, articulant soigneusement : « Chaitganj road »
Les rues étaient un désordre sans précédent, elle ne semblait pas avoir de formes préétablies, ne pas être tracées et certaines ne devaient même pas exister sur les plans de la ville. A n’importe quel moment, il s’attendait à ce qu’un des rares officiers de police en tenue aidé par un simple commerçant se mette à pousser des murs en cartons, balaie la poussière du sol et crée ainsi une nouvelle artère de la ville aux milles visages, tous masqués. Il n’y avait pas autant de mendiants que les touristes voulaient bien s’en plaindre à leur retour de vacances. Des mouches, ça oui il y en avait beaucoup, de la saleté et des vieilleries, évidemment. Les pauvres eux composaient l’entière population de la ville, ils ne se détachaient donc pas d’une population plus riche, à qui la vie serait plus tolérable. Le rickshaw de Carlos était un vélo, et son conducteur s’efforçait de pédaler de toutes ses forces, une énorme tache de sueur assombrissait déjà sa chemise blanche et il poussait des petits cris rauques qui sortaient en un souffle, en rajoutant sur ce dernier point pour l’impressionner. Progressant au sein de la ville, il se l’avoua : il n’y avait plus de marche arrière possible. Il resterait ici le restant de ces jours, il ne pourrait plus retourner dans son pays, dans sa ville, fouler ces rues qu’il connaissait par cœur, revoir les visages que l’on croise au quotidien, aller au cinéma avec Paul. Ces choses étaient lointaines et futiles, quelqu’un comme lui ne pouvait se permettre. Un monstre. Un monstre ne faisait pas cela, un monstre était prisonnier de son antre, s’il arrivait à s’échapper, c’était souvent synonyme de sa perte. A Bénarès, il vivrait dans une grotte. Pour repartir il devrait retourner à la gare, passer des heures à attendre, donner des bakchichs. Et son cerveau était la cage, l’ultime rempart contre une fuite, plus le conducteur donnait des tours de roues, plus il pénétrait dans l’anarchie, plus sa conscience se rallumait pour lui assener des grands coups à l’estomac, dans les côtes, sur la tête. Il espérait en mourir, il espérait ne plus pouvoir se lever un jour et se rendre compte que les coups étaient vrais, car il ne pouvait plus se tuer lui-même, quelqu’un d’autre devait le faire, soit-ce son corps. Le rickshaw stoppa au bout d’une rue qui se transformait en petit chemin serré comme l’allée d’un marché. Le chauffeur s’agita : « Ici ici », avant d’énoncer le prix du voyage. Carlos ne fit pas attention et se contenta de lui donner un billet de cinquante dollars. Il l’examina en silence, froissa le papier entre ses doigts sales, le plia en carré, le déplia et fut satisfait par cette dernière démonstration. Il tapa amicalement sur le dos de Carlos et repartit sans doute vers la gare. Perdu sous la poussière de la route, Carlos remarqua la page d’un magazine, illustrée de grandes photographies colorées. Il se pencha pour la ramasser en croyant tomber sur trésor, il la jeta en constatant qu’elle était remplie de mots en arabe et de numéros de téléphone de toutes les couleurs, caractère 22. Les vieilles baskets qu’il portait aux pieds étaient d’ors et déjà couvertes de poussière après cinq pas. Il ne pouvait être sûr que ces chaussures étaient à lui, il n’avait aucun souvenir de les avoir acheter et les images de l’hôpital à Tanger lui revint, il avait enfilé cette paire qui traînait à côté de son lit, ce n’était pas les siennes mais celles de son voisin, un garçon au torse emballé de bandages blancs. Il faisait frais, le soleil brillait pourtant il n’avait pas d’aura de chaleur, la froideur venait de la terre elle-même, elle était sa propre production, elle était le résultat de son être et sa puissance était telle qu’elle arrivait à rejeter les rayons du soleil. Les bâtiments aux murs gris créaient de grands espaces d’ombres, peu de boutiques étaient ouvertes, les étalages du marché étaient vides et se remplissaient petit à petit de poissons, d’épices, de légumes qui avaient l’air d’être taillés dans du plastique. Il n’y avait pour ainsi dire personne dans les rues, uniquement des hommes dans la force de l’âge qui passaient rapidement, il n’y avait pas de bruit non plus, on pouvait entendre le fond languissant du monde, quelque part entre le vent dans les arbres, les vagues contre la plage, des pas doux dans la neige et les pleurs d’un insecte. Plusieurs idées atterrirent dans le cerveau de Carlos, il songea que la guerre nucléaire aurait pu être déclaré durant sa fuite, les gens se terreraient ainsi pour éviter les radiations, ou bien une maladie quelconque pourraient traînée dans ce quartier, ou encore, plus simplement, les gens auraient disparu. Facilement, en claquant des doigts. Ils seraient dans une colonie sur la lune. Ils étaient entassés dans des charniers. Ils étaient devenus des particules d’oxygène. Carlos marchait la plupart du temps la tête relevée, il y avait tant de choses à voir, tant d’endroits où aller que la meilleure méthode était de regarder le ciel, les toits des maisons et avancer sans connaître sa destination. Le ciel était différent de celui de la France, et différent de celui de Tanger. A chaque fois qu’il s’éloignait de Strasbourg, le ciel gagnait un cran en réalisme, il n’était plus cette chose vaguement bleu loin caché derrière les immeubles géants, il était un écran qui couvrait la moitié du monde, un écran vaste et clairsemé en une longue variation autour des mêmes thèmes, la majeure partie des couleurs y étaient énoncées, il suffisait d’y prêter attention, de les chercher. Carlos y voyait surtout du jaune et du vert aux extrémités, les couleurs s’y diluaient, elles disparaissaient quelque part. Où ?
Carlos monta les marches d’un vaste escalier et désormais, il pouvait deviner les ghats qui se profilaient sur sa droite. Il allait bientôt s’arrêter, il devait encore continuer une poignée de minutes. Il lui semblait distinguer des rires d’enfants provenant d’un ghat, des bruits de ballon de cuir cogné contre du béton. Il commençait à être fatigué, ses genoux et ses bras l’élançaient comme lors des crises de croissance de son enfance et son adolescence. Sa main se relâcha et laissa tomber sa valise dans la terre, soulevant un nuage brun autour d’elle. Il resta immobile à la regarder, incapable de réagir. Il scruta les alentours, il n’y avait personne. Il finit par trouver la force de se pencher et la ramasser. Il se trouvait devant une grande porte de bois brun, en parfait état. Il observa la maison, carrée, qui donnait apparemment sur un ghat. Une inscription en sanskrit sur le mur. Le sort en avait décidé, il devait s’arrêter là. Il frappa à la porte, espérant qu’il s’agisse bien d’un guesthouse, et sa main ne fit presque pas de bruit contre le bois, personne ne répondit. Il recommença à frapper, avec beaucoup plus de force, il s’arracha un bout de peau aux articulations. Il frappa une minute durant. Ses yeux se remplirent de larmes, ses jambes se dérobaient sous lui, il avait une envie subite d’uriner, la situation le frappait en retour au moment où un bruit se fit entendre dans la serrure de la porte, et suivant un grincement, le visage d’un indien apparut dans l’encablure. Immédiatement, Carlos se ressaisit mentalement, alors que son corps restait pitoyable, que des larmes coulaient sûrement sur ses joues. L’indien resta muet, Carlos demanda d’une voix tremblante « Est-ce que vous avez une chambre ? Je peux payer en dollar» en anglais plus qu’approximatif pour une fois. L’anglais cligna des yeux, et se mit à parler un anglais parfait, saupoudré d’un accent guindé : « Cela vous coûtera 10 dollars par jour, 15 et vous mangez. Entrez ». Il ouvrit la porte à peine suffisamment pour qu’il puisse entrer, apparemment elle était très lourde et dure à manœuvrer, il faisait noir dans la pièce où ils se trouvaient et il lui donna un coup de main pour refermer, poussa la porte avec son épaule, parce que ses bras ne répondaient plus.L’homme ouvrit une fenêtre, puis les volets en bois, illuminant la pièce de la lumière timide du jour. Il portait un sari blanc, sous lequel on pouvait distinguer un caleçon large.
« Mon nom est Raïva, déclara-t-il
-Carlos. Enchanté de vous connaître.
-Nous n’avons pas l’habitude d’être réveillé à cette heure-ci par des clients
-Réveillé ?
- C’est ce qui se passe quand on ne dort plus.
-Excuse-moi, mais, quelle heure-t-il ?
-Il est à peu près six heures du matin, dit-il après avoir consulté une montre gousset en or, posée sur un meuble précieux en bois
-Je suis vraiment désolé. Je ne sais pas quoi dire, je n’avais aucune idée que nous étions le matin. J’ai l’impression de vivre un après midi morne depuis des mois.
-Ça n’a rien d’original. Vous n’êtes pas le premier, mais vous êtes le plus tôt. »

Parfois, Carlos avait l’impression que Raïva le méprisait totalement, et à d’autres instants, il était amical et prévenant. Il devait remplir des papiers consécutifs à son séjour dans le guesthouse, ça n’avait rien d’officiel, c’était uniquement dans le but de certifier qu’il paierait et respecterait les bases de la politesse et du règlement intérieur. Pendant que Raïva rassemblait les papiers nécessaires, il proposa à Carlos de se servir au bar du salon où ils se trouvaient. Il n’y avait que de l’alcool et Carlos remplit le fond d’un verre en cristal avec du whisky. Raïva lui fit signe de s’asseoir à la table, et il l’y rejoignit avec un carnet noir et un stylo. Il posa les questions d’usage, la première fut son nom complet. Il répondit : Carlos Bérath. A peine deux secondes plus tard, il se rappela que ce n’était plus son nom, que ce n’était pas celui qu’il avait utilisé en entrant dans le pays. Il s’empressa de réfléchir à l’endroit où se trouvait son vrai passeport, s’il l’avait gardé. Raïva ne le demanda pas, Carlos fut soulagé. Comme lieu d’origine, il répondit Paris. Comme âge, il répondit trente ans. Comme durée du séjour, il répondit longtemps. Raïva tiqua. Carlos essayait de brouiller les pistes, sans avoir la certitude que tout était crédible. Il spécifia qu’il voulait payer d’avance pour une semaine et sortit la somme due. Raïva la rangea simplement dans le tiroir d’un secrétaire imposant et quand Carlos lui demanda si la maison possédait un coffre, il l’emmena dans la cuisine adjacente au salon, toujours en bois, avec un vieux réfrigérateur américain, et ouvrit un placard au sol dans lequel se trouva un coffre haut et pas très large. Il l’ouvrit à l’aide d’une combinaison, il était vide. Il déclara « Qui ira imaginer que le coffre est dans la cuisine ? » et Carlos se contenta de sourire, glissant sa valise à l’intérieur, elle tenait précisément, un centimètre de plus et elle ne serait pas rentrée. Il garda sa poupée Scoubydoo à la main et Raïva lui fit gravir des escaliers abrupts et serrés qui tournaient sur eux-mêmes et au deuxième étage, il ouvrit sans clef une porte, en disant « C’est votre chambre. Je retourne me coucher. A bientôt ». Avant même de se voir répondre, Raïva était parti. Carlos referma la chambre et s’assit sur le lit tout simple, dont la couverture était beige et grattait. Il n’y avait rien d’autre dans la chambre, mis à part une fenêtre. Pas de salle de bain. La fenêtre donnait sur le ghat, vide, les eaux du Gange stagnaient. Il se rassit sur le lit et ne fit rien. Aucun bruit dans la maison, il se demanda s’il était le seul client. Il n’était plus fatigué, évidemment. Il décida d’aller sur le ghat, sortant de sa chambre, empruntant l’escalier sur la pointe des pieds. Au rez de chaussé, la clef était sur la grande porte, il la tourna pour la débloquer, la porte fit un bruit énorme en s’ouvrant, Raïva l’entendit sûrement depuis l’endroit où il se trouvait, Carlos prit la clef et la porte refermée, il la verrouilla de l’extérieur. Il passa dans l’espace entre sa guesthouse et une autre maison et se retrouva directement sur un petit ghat aux marches abîmées.

Le ciel avait à nouveau changé de visage, des couches grises le recouvraient, sans doute étaient-ce des nuages, mais ils formaient une masse si uniforme qu’on ne les distinguait pas de l’infini, l’impression de Carlos était que le ciel lui-même s’était chargé de gris. Il étudia la possibilité d’une telle chose, oubliant à nouveau de regarder en bas, d’observer son environnement proche, à moins qu’il n’évitait consciemment de le faire. Devant son incompréhension, il dut se résigner à baisser les yeux et il vit que l’eau du Gange possédait cette même teinte de gris. Le ciel s’y reflétait-t-il ou bien était-ce le Gange qui se reflétait dans le ciel ? Bonne question. A part sa couleur, le Gange avait l’air relativement propre, un piège bien sûr, en s’approchant, il constata que des moucherons minuscules vivaient et s’épanchaient à la surface de l’eau sur environ dix centimètres de hauteur. A travers son cours immobile, il pouvait apercevoir des taches sombres se déplacer lentement, des poissons, des monstres marins, des poubelles déversée là, au fond, tout revenait au même. Une vieille barque en bois dansait, attachée à un gros anneau rouillé sur le ghat par une corde qui ne résisterai pas longtemps. A perte de vue, des maisons, des palais aux tourelles dévastées, percées de trou après un bombardement réel ou fictif, des ponts le long du Gange faisaient la liaison entre les deux rives. En se plaçant en haut des marches il pouvait voir les autres ghat par-dessus les murs : quelques personnes s’y trouvaient, des fantômes immobiles et il n’y avait alentour aucun autre ghat d’assez grande taille pour être un ghat crématoire. Il ignorait à quoi le ghat de la guesthouse de Raïva pouvait servir, il n’avait sans doute aucun intérêt spécifique. Il ne l’avait pas constaté auparavant, mais en se rapprochant à nouveau de l’eau, il se rendit compte qu’elle sentait extrêmement mauvais, une odeur incroyable, très occidentale, celles des rues sales des villes, où les poubelles s’entassent le long des immeubles condamnés et des vitrines de boutiques abandonnées depuis des années par leurs propriétaires. Carlos transpirait parce qu’il faisait désormais très chaud, une atmosphère lourde, pesante, qui appuyait sur ses épaules et l’air lui-même était humide, il charriait de la vapeur chaude gavée de microbes. De chaque côté des marches se trouvaient des escaliers beaucoup plus petits, plus serrés, que devaient emprunter les officiels, les vieilles dames aux dos courbées, les personnes chargées. Le centre du ghat était plus un gradin sur lequel on s’asseyait pour regarder l’eau. Sur l’escalier de gauche justement, à la hauteur d’une porte voûtée dans le mur se trouvait un plateau rond, en métal usé et noirci, posé à même le sol. Il avait marché dessus en caressant le bois de la porte, après avoir essayé de l’ouvrir sans succès. Elle n’avait pas de serrure, de l’herbe avait poussé tout son long et elle n’avait pas servi depuis au moins un siècle. Le bois tombait en morceaux quand il le touchait. Il ramassa le plateau sur lequel se trouvait déjà une boite anonyme de vieilles allumettes et eut une idée. Il s’assit sur la dernière marche avant l’eau, celle dont le rebord était mouillé et couvert de mousse, et il étendit ses jambes le long du béton. Il sortit la poupée Scoubydou de sa poche et la posa sur le plateau. Elle ne tenait pas assise, il essaya plusieurs fois, appuyant sur son crane, l’enfonçant le plus possible afin d’obtenir un équilibre, et rien n’y faisait, le chien débile finissait toujours par retomber sur le côté, imitant la mort. Il le laissa ainsi, posa le plateau sur ses cuisses, craqua une allumette. Elle ne prit pas, il la jeta à l’eau. La deuxième subit le même sort. La troisième enfin s’alluma, et il l’approcha près de la petite poupée de dix centimètres de haut, écrasée sur le flanc. Elle prit feu immédiatement, cousue dans une matière très inflammable et peu coûteuse. Il amena le plateau vers l’eau et le posa sur le bord, la poupée flambante dessus, déjà consumée sur sa surface entière, et une voix forte retentit « Excuse-moi ! », le plateau lui échappa des mains et la poupée tomba directement dans l’eau, le feu déjà ralenti, en deux secondes elle coula misérablement. Carlos se retourna, gêné, cherchant d’où venait cette voix féminine et anglaise. Un visage aux longs cheveux blonds dépassait de la fenêtre ouverte par Raïva à l’arrivée de Carlos. Elle continua à crier : « Oui, toi ! Tu peux venir ? ». Carlos s’approcha, terriblement énervé d’avoir été surpris et interrompu. C’était une jeune fille de son âge qui se tenait là, souriante, les cheveux blonds et bouclés, elle rougissait légèrement et quand Carlos fut à sa hauteur, elle baissa la voix « Je suis vraiment désolé mais nous avons besoin de sortir et je pense que tu as les clefs ». Carlos était confus et se dépêcha de regagner la rue principale pour ouvrir la porte. En mettant la clef de la serrure, il constata que le ciel était redevenu bleu. A l’intérieur, la fille était accompagnée d’un jeune homme, assis tranquillement dans un fauteuil, en train de fumer une cigarette, entouré de deux sacs de randonnés.
« Bonjour, dit-il en s’adressant au jeune homme
-Bonjour, lui répondit la blonde. Je me présente, je suis Karen. Voici mon, euh mari, Peter
-Enchanté répondit Carlos
-Je me suis permis d’insister car nous partons à New Delhi ce matin. Le bus ne nous attendra pas, nous devons y être dans quelques minutes
-Il vous attend où ?
-Oh sur Chaitganj road, ne t’en fait pas. C’est un très beau voyage, pas très cher. Peut-être as-tu prévu de le faire ?
-Euh, non, pas du tout
-Je crois deviner que c’est ton premier jour ici ?
-Oh oui, excuses-moi. Je m’appelle Carlos
-C’est toi le français dont Raïva se plaint déjà, demanda Peter, en ouvrant la bouche pour la première fois
-Je ne sais pas. Je suis le seul français ici ?
-Oui, répondit Karen
-Alors il y a des chances que ce soit moi »

Elle avait des yeux bruns très foncés, un corps frêle et imprégnait une forte impression de douceur autour d’elle. Peter finit sa cigarette en silence et l’écrasant dans un cendrier, déclara qu’il était l’heure de partir. Elle embrassa Carlos sur une joue et annonça qu’ils reviendraient dans deux jours. Carlos dut refermer la porte tout seul derrière eux en poussant avec le peu de force qui lui restait. Ses vêtements étaient trempés et sales, il se servit à un double whisky et occupa la place de Peter dans le fauteuil bas, en cuir, à l’intérieur duquel il s’enfonçait tout doucement.
Proche de lui, une chaise racla le sol dur, le bois s’effrita légèrement au contact râpeux du carrelage. Raïva se racla la gorge de nombreuses fois. Carlos fit semblant de continuer à dormir alors que le bruit l’avait réveillé. Il l’entendit marcher en traînant des pieds, soufflant et se plaignant dans une langue inconnue. Il se rendit dans la cuisine, fouilla des placards et alluma la cafetière, puis il resta immobile, aucun bruit ne parvint aux oreilles de Carlos. Il estima que la voie était dégagée et ouvrit progressivement les yeux. Une grande clarté régnait sur le rez de chaussé, il éprouva quelques secondes une forte brûlure à la rétine qui disparut avec l’éblouissement. Il voulut se mouvoir et seuls ses bras bougèrent, le reste de son corps restait imbriqué dans le fauteuil. Ses vêtements étaient collés à sa peau et au cuir. Lui-même se rendait compte qu’il empestait un mélange d’alcool et de sueur. Il eut un renvoi et dut ravaler un goût de vomi au fond de sa gorge. Le fauteuil le laissa s’extraire de son piège et il s’appuya sur ses jambes cotonneuses afin d’atteindre les escaliers et plus haut, sa chambre. Ses paupières se firent à nouveau lourdes et dans le couloir, le visage de Raïva, attendant patiemment dans l’encablure de la cuisine le fit sursauter de surprise. Raïva ne dit rien et guetta le moindre de ses pas quand il continua son chemin. Une fois Carlos a sa hauteur, il déclara sèchement : « Il n’y a plus de whisky dans la bouteille, elle vous sera facturée », et Carlos répondit un mot mâché de part en part, qui devait être un oui à la base. Il arriva à sa chambre sans grandes difficultés et il se déshabilla pour mieux se glisser sous les draps, la fenêtre ouverte, trouvant sans peine le sommeil.
Le couloir était sombre, pas de fenêtre, aucune espace, aucun son. Une impression d’absence totale d’oxygène planait pardessus tout et formait un univers neutre et sans espoir. Au fond, il pouvait être dans l’espace, se promenant au milieu des constellations, voire plus, des galaxies ;sauf que la poésie n’y avait pas court, que personne ne sautait de joie dans l’espace, en enjambant la lune et mars. Carlos sentait son corps s’affaisser dans l’espace, la pression de l’univers neutre croulait sur lui, il n’avait pas d’espoir, il ne pouvait tourner à gauche ni à droite, il devait suivre, tout droit, le chemin tracé et s’en écarter était non seulement impossible, mais également inconcevable. Il marchait comme on glisse, il ne maîtrisait plus ses pieds et au plafond, des lumières s’enclenchaient progressivement. D’abord, elles ressemblaient à des lucioles morts et pendus, puis aux petites allumettes dont il s’était servi sur le ghat, et elles s’embrasaient de plus en plus, renseignant sur leur propre nature : c’était en fait des vieilles ampoules jaunies accrochées au plafond à une écart régulier de deux mètres, créant une ambiance tamisée répétitive. Se concentrant sur les ampoules, il ne vit pas son environnement s’éclairer lui aussi et laisser apparaître une assemblée l’observant dans sa course immobile. Ce n’est que par hasard qu’il rencontra les centaines de visages attroupés de part et d’autres du chemin, assis sur des bancs perpendiculaires, ou même, pour d’autres, les derniers arrivés, debout à portée de Carlos. Il avait beau avancer, redoubler d’effort pour aller plus vite et fuir, ils restaient attroupés autour de lui sans bouger. Il reconnaissait les visages impassibles, ses parents, Paul, Séverine, de vieux amis éternels chérubins de son enfance, des connaissances, des professeurs, ses équipiers de l’e-art, et à un moment précis, il se désintéressèrent tous de lui pour fixer un point droit devant eux que Carlos tenta de repérer en vain car en dehors d’eux, le reste n’était que pénombre. Seuls Karen et Peter, debout, continuaient à le regarder, Peter avait les bras croisés, le regard moqueur ainsi que la première fois qu’il l’avait vu, et Karen répétait les gestes exacts de son frère. Leurs yeux proéminents ne le lâchaient pas une seconde, et Karen parla. Elle s’adressa à lui ou peut-être à son frère, il ne pouvait pas s’en rendre compte, elle continuait de le fixer, le cou immobile. Il n’entendait pas ce qu’elle disait, elle essayait de lire sur ses lèvres en vain, il ne pouvait reconnaître aucun mot. Abattu, il remarqua qu’il était nu et ne ressentit aucune honte particulière à cela. Continuant à marcher, il arriva à l’entrée d’une pièce en fer, dont la porte manquait. Karen parlait encore toute seule et il ressentit un vif soulagement en la perdant de vue, pénétrant dans la pièce. Une seule ampoule l’éclairait, bien au milieu. Un peu plus loin trônait une vieille télévision, le poste de bois brun encadrait un petit écran éteint. Il se mit en marche tout seul peu de temps après son entrée dans la salle et diffusait des vieilles images muettes en noir et blanc. Des gentlemen s’arrêtaient devant la vitrine d’une échoppe à la mode, puis l’écran zappa de lui-même et des images de la seconde guerre mondiale s’animèrent, des caméras embarquées montraient des avions lâchant des bombes sur des villes ennemies, des chars d’assaut écrasaient des arbres, et ils laissèrent place à Neil Amstrong posant le pied sur la lune, qui laissa place à JFK prenant une balle en pleine tête dans sa limousine décapotable et l’image sauta, passant en couleur sur une voiture fonçait à toute vitesse dans les rues de Los Angeles et le défilement s’accéléra, laissant les images s’afficher moins d’une seconde et il était impossible d’en voir le contenu, si ce n’est une qui revenait très souvent, l’extérieur d’un OVNI luminescent filmé de très près, détaillant sa carrosserie. Essayant d’échapper à ce flot ininterrompu, Carlos tourna la tête et remarqua une deuxième salle sur sa droite, beaucoup plus grande et haute de plafond, éclairée par des milliers d’ampoules qui se touchaient chacune. Il en fut encore plus effrayé et préféra encore la télévision, sur laquelle les images allaient encore plus vite, le motif récurent de l’OVNI n’était même plus visible, il s’inscrivait dans son cerveau, et au bout d’une minute, Carlos sentit ses forces baisser, sa tête allait exploser, son corps n’existait plus et il s’évanouit.
C’était la troisième fois qu’il faisait ce rêve et la première qu’il se remémorait la fin. Il l’avait déjà fait à seize ans, et à l’époque, il n’y avait personne autour du couloir. La prochaine fois, il irait sans doute dans la deuxième pièce. Il ne souhaitait pas qu’il y ait de prochaine fois.
Quel fut le mot qui le réveilla, il n’aurait su le dire avant qu’une voix ondulée ne le répète : « Itjhijhhn ». C’était incompréhensible, un mouvement de colère provenant de dehors, arrivant directement depuis la fenêtre jusqu’aux oreilles de Carlos. Sur le ghat, des centaines de personnes étaient réunies fortuitement, présentes pour diverses raisons, la plupart ayant trait aux petits bateaux de bois fraîchement amarrés le long de la dernière marche à la surface si lisse, mouillée, couverte d’une fine couche de vase imperceptible. Même avec la fenêtre fermée, il était impossible de se rendormir et il faisait trop chaud de toute façon. La main ferme contre la poignée, il rabattit les deux pans de la fenêtre et ce mouvement la fit grincer, très lentement, d’un son strident et pourtant très rauque, rappelant les variations d’une voix étrange, venue d’outre-tombe, parlant à ses descendants, leur annonçant la triste nouvelle de la condamnation de la race humaine à la damnation, et dans le cas présent, Carlos crut reconnaître les intonations formants approximativement « eh oui ». Du fin fond de lui-même venait de remonter la certitude que plus jamais il ne pourrait rêver. Il ne connaîtrait plus cette liberté condensée qui faisait que les aventures oniriques ne l’effrayaient jamais, puisse-t-il être écartelé par une démonesse vieille de cent cinquante ans ou vivre une romance avec la femme de sa vie, depuis tout petit, ses rêves lui permettaient de vivre une vie de spectateur à qui il arrive des péripéties par centaines sans être gêné. Il aurait aimé pouvoir faire en sorte que sa vie soit ainsi, il aurait aimé ne jamais avoir peur de ce qui lui arrive, il aurait aimé rencontrer des gens fabuleux par le plus pur des hasards, il aurait aimé vivre dans un monde peuplé de créatures étranges, parfois hostiles, un monde où certaines jardins sont remplis de bêtes vertes sortant de nulle part et s’agrippant aux aisselles de leurs victimes. Des rêves, et un monde, d’enfants, il le savait. Ce qu’il ne savait pas, c’est si l’envie de ce monde s’était réellement manifestée quand il était enfant, ou bien si elle était très récente, s’il elle datait de la fin de son adolescence. Il ne se rappelait que très peu de rêves avant ses seize ans, si ce n’est des rêves d’abandons, être perdu au deuxième étage d’un immeuble désert. Ces rêves d’adolescent, encore les mêmes aujourd’hui, étaient tous des pièges, sans exception, une trappe dans le sol de sa vie, un habile montage de fils, moteurs, cloches, et fromages semblables aux inventions du chat Tom, qui au lieu de mener Carlos comme Jerry dans sa gueule pleine de dents, le plongeaient directement dans l’abyme du monde réel, non moins doté d’une dentition dantesque. Dans les dessins animés, Jerry croyant manger un fromage, en quelque sorte sa proie de prédilection, se retrouvait croqué par son ennemi dans la chaîne alimentaire, le chat. Dans cet endroit où nous vivons et qui n’est assurément pas un dessin animé des années 30, Carlos croyant vivre une vie dorée semblable aux rêves qui animent ses nuits, se retrouvait plongé dans un monde froid et mort. Le chat mange la souris qui mange un fromage. La vie happe Carlos qui happe ses rêves. C’était un lent mécanisme naturel. Facile à comprendre, terrible pour celui qui se trouvait en son sein. C’est-à-dire toutes les souris de la terre. Il ne fallait pas tendre à croire que ses rêves étaient plus beaux que le réel, loin de là. Ses rêves englobaient autant les cauchemars infernaux que les doux moments paradisiaques. Carlos, jeune collégien, entendait à travers la porte du directeur ses professeurs informer ses parents qu’il se trouvait, lui, dans un état anormal pour quelqu’un dans la fleur de l’âge, qu’il était mal dans sa peau, et qu’il fallait y remédier. Le problème n’avait jamais été là, il ne souffrait pas d’être mal dans sa peau, le problème était métaphysique, c’était celui d’être mal dans son monde, tout simplement. Voilà pourquoi les rêves semblaient s’accorder si bien avec son psychisme, les rêves étaient un autre monde, semblable en tout point à celui-ci dans son fonctionnement, du bon, du mauvais, des joies et des pleurs, mais c’était la nature même des peines ou des fous rires qui semblait incroyablement différente, à des degrés si énormes qu’ils étaient impossibles à mesurer.
La voix grinçante semblait parler à nouveau, à peine Carlos détourné de la fenêtre, elle prononce, toujours aussi lentement « il fallait bien que ça explose ». Carlos rêvait de sa sœur. Ils seraient dans le chalet familial, tous les deux, entourés de la famille au grand complet, et iraient jouer derrière, près des bois. A un moment précis, leurs deux visages se rapprocheraient et Carlos sentirait sa bouche être aspirée par celle de sa sœur, leurs deux langues entrant en contact dans un espace noir, clos et infini, qui ne serait ni sa bouche ni la sienne. Ils ne pourraient plus décoller leurs lèvres et auraient très peur. Ils finiraient par redescendre au chalet, honteux d’être collés l’un à l’autre, attendant une sévère punition, et les voyant arriver, personne de la famille ne trouverait rien à redire, ils ne feraient pas attention à ce qui s’étaient passé, ils l’approuveraient même, et alors les yeux de Carlos et de sa sœur se retrouveraient et ils recommenceraient à agiter ses langues inconnues et ils feraient l’amour, si réellement, si réellement.
Carlos n’avait pas rêvé de ça enfant, il l’avait rêvé à seize ans. Il avait rêvé de ça bien souvent avant, dans d’autres circonstances, d’autres lieux et c’est cette attraction, semblable à celle exercée par la terre sur une navette spatiale au décollage, qui revenait toujours, lui et sa sœur ne faisaient pas ces choses intentionnellement. C’est bel et bien ce rêve qui changea tout. Depuis ses onze ou douze ans, il guettait les formes de sa sœur. Il n’avait pas commencé de lui-même, c’était le hasard qui l’avait fait sortir de la douche sous ses yeux de garçon, et depuis, il se postait à un endroit précis de sa chambre où il pourrait la voir passer, munie d’une serviette ou nue, ses deux fesses sautillantes dans sa démarche hâtive. Il pensait à elle, il parlait d’elle, sans la nommer. Il ne ratait aucun des autres garçons qui commençaient à la regarder à l’école, il avait frappé tous les petits rigolos qui essayaient de l’embrasser dans la cour du CM1, il avait frappé tout les gros durs qu’elle aimait en secret dans la cour du collège. Le frère et la sœur n’avaient que deux ans de différence, autant dire rien du tout, rien de percevable pour Carlos. Sa violence lui valait des réprimandes, bien compensées par la réputation qui se créait autour de lui, celle d’un type qui n’a peur de rien, très mur, un fou combattant, drôle, et blasé. Le portrait parfait du tombeur, du collège au lycée. Beaucoup de filles lui tournaient autour, les techniques variaient, certaines envoyaient leur meilleure amie négocier l’affaire, certaines se rapprochaient doucement de lui, mais celles qui lui écrivaient des lettres sincères où elles décrivaient leurs sentiments, accompagnée d’une photo d’elle, étaient celles pour qui il ressentait le plus un pincement au cœur de devoir refuser leurs propositions. Non pas des regrets, non, plutôt une volonté de s’excuser pour ne rien pouvoir répondre à ce qui leur avait pris tant de temps et d’émotion à confectionner. Il ne sortit qu’avec une seule fille, en sixième, durant un mois, sans jamais l’embrasser. C’était la première à se déclarer. Il ne savait pas pourquoi accepter, il ne savait pas pourquoi refuser. Il a donc essayé, et aimé ça. Ils se quittèrent, et peu de temps après, les hormones de Carlos se réveillèrent. Et, dans leur mouvement de folie, tombèrent aux hasards d’une maison de feuilles, sur sa sœur. Evoquant sa sœur, c’était toute une géographie qui apparaissait, une maison mentale, placée sur une colline, avec sa propre odeur, sa propre lumière, ses pièces sombres ou sa cuisine, ouverte et fraîche. Pensant à sœur, il n’était plus sur terre. Pensant à sa sœur, il n’avait plus vraiment peur. Et à seize ans, malmené par trop de rêves, il entra dans la salle de bains. Nous aisément pouvons affirmer que jusqu’à ce moment précis, il avait toujours été un petit garçon, il n’avait jamais grandi, il n’avait jamais vu autre chose que sa propre chambre et ses propres murs, matrice de la maison de son rêve, il n’avait jamais réfléchi comme un adulte, il n’avait jamais porté un regard sur lui-même qui ne fut pas effacé par sa folie. Dans la salle de bain, il se mit nu et sa sœur, poussant le rideau de douche pour s’extraire de la baignoire, ne cria pas en voyant son sexe en érection. Elle fit mine de ne rien remarquer. Elle dit : « c’est à toi, c’est libre », se poussa et prit une serviette. Machinalement, il se glissa dans la baignoire et se lava. Sa sœur sortit de suite. Fin de l’histoire. Carlos accepta de sortir avec une nouvelle soupirante. Elle s’appelait Jessica. Plus personne ne vint dire qu’il était mal dans sa peau. Il était quelqu’un de normal, admiré de ses nombreux amis et de ses professeurs. Il connut beaucoup de filles, sans doute en aima-t-il certaines, et la plupart lui restaient indifférentes pour autre chose que le sexe. Les rêves se firent de moins en moins fréquents. Il réussit son entrée dans les études supérieures. Un jour, par hasard, il rencontra Paul. Un jour par hasard, sa sœur rencontra Volker. Et un jour, par hasard, il les tua tous les deux.

Raïva, descendant l’escalier, manqua de hurler d’effroi en voyant l’apparition étrange de Carlos, décharné, enroulé dans un de ses draps, marchant bossu dans le couloir, tâtonnant la porte de chaque chambre à la recherche de la salle de bain. Il s’approcha rapidement, le dépassa et tourna la bonne poignée ouvrant sur du carrelage blanc qui attira immédiatement l’œil de Carlos. Des mots n’eurent pas besoin d’être échangés. La salle de bain était sommaire, une baignoire, une glace, un lavabo, des affaires de toilettes, sur deux mètres carrés. C’était amplement suffisant, il fit couler un bain très chaud et trouva un rasoir manuel et deux ciseaux au fond du nécessaire de toilettes. Des pas forts retentirent dans le couloir et la voix de Raïva interrompit son rituel : « n’utilisez pas toute l’eau chaude ! ! ! ». Il ne prit pas la peine de répondre, la baignoire étant déjà prête à déborder. Au-dessus du lavabo il se coupa les cheveux le plus ras possible. Se plongeant dans l’eau du bain, il ne prit pas la peine de se savonner. Il dispersa de la mousse sur son crane à la coiffure imparfaite et appliquant la lame du rasoir, il fit de nombreux aller-retour les plus lents possibles afin de ne pas s’écorcher. Puis il rinça et tata son crane, d’abord du bout des doigts, et posant la paume, avec toute la main. Après une demi-heure, il ne resta plus le bout d’un cheveu dépassant hors de sa peau. L’eau du bain s’arrêtait juste au-dessus de son nez et il s’immergea encore de nombreuses fois, il avalait de l’eau par mégarde à chaque fois, constata un goût étrange, parfumé, qui n’avait rien de désagréable. Quand il se décida à sortir, il espérait que sa peau avait revêtu le même goût que l’eau. Il observa son reflet dans le miroir et constata qu’il était enfin le monstre qu’il avait toujours été. L’absence de cheveux ne changeait pas grand chose à sa physionomie. Il se trouvait même plus beau que d’habitude. Il chanta un peu, plissant les yeux pour accentuer les paroles, accompagnant le tout par quelques grimaces, et il fut finalement prit d’un fou rire incontrôlable. Il se vit rire dans la glace, ses joues se contracter, sa bouche sourire, et il eut peur. Il se retira vite du champ du miroir. Calmé, il se regarda à nouveau et ria de plus belle. Cédant à l’effroi, il se cacha encore. Et ainsi de suite.

Il ignorait combien de temps il avait dormi, ignorait combien de temps il avait ri. La chose certaine, c’est qu’il n’avait pas vu la nuit depuis longtemps. Soit elle lui glissait de l’esprit, soit elle n’allait pas tarder. Dehors, les rues étaient agitées, vivantes, des tableaux en reliefs, de senteurs de cris de couleurs, c’était un monde sans ombre, sans fantôme, les gens étaient réels, ils se mouvaient, ils mourraient, ils vivaient, sans cynisme, sans arrière plan, sans arrière pensée. Voilà pour le cliché. Cela dura peut-être cinq minutes, avant que l’immense tâche noire ne réapparaisse, avant que Carlos ne se rendent compte qu’autour de lui, il y avait des êtres humains, ou des robots, selon l’angle où l’on se place, mais qu’en tout état de cause, ils étaient de la même nature que partout, qu’à Strasbourg, France. Il s’était trompé. Il aurait du partir pour un monde vide. Ça n’existait pas. A moins que. La banquise, éventuellement. Le point de vue pouvait être externe ou interne : pour Carlos, le reste du monde était composé de robots. Tout, des animaux aux autres personnes. Spécialement en écoutant la Lettre à Elise de Beethoven, ne demandez pas pourquoi. Les autres étaient des robots pour une raison simple : lui ne pouvait pas être sûr qu’ils pensent… Sa pensée propre, il l’entendait, elle résonnait en lui et dans chacun de ses gestes. D’ailleurs, les mouvements de son corps n’étaient qu’annexes, ses faits et ses gestes n’étaient pas si nombreux, pas si importants comparés aux nombres de rêves, de peurs, de joies, de fantasmes diurnes, de dilemmes, d’idioties, de traits de génies qui stagnaient dans son cerveau. C’était cela l’important, la masse inquantifiable se cognant aux parois étroites de la matière grise, elle-même enfermée dans une caboche dure comme fer. Il avait le sentiment que si un jour toute cette matière avait l’opportunité de s’épancher, de sortir et de s’exprimer par les pores de sa peau, enfin il serait heureux. Les autres eux, n’étaient qu’un amas de faits. Il n’y avait aucune preuve qu’ils pensent. Aucun moyen d’en être sûr. Ils avaient intégré l’idée de « penser » dans l’unique but de le tromper, de lui faire croire qu’ils étaient conçus comme lui, alors qu’à l’évidence, ils agissaient dans l’optique d’une réaction de sa part, en vue de le faire réagir, de le soumettre à une pression. Ils n’agissaient pas pour exprimer leur propre réflexion, en tirant sur la corde linguistique, ils n’agissaient pas pour exprimer leur propre reflet. Ils étaient des vampires. Et Carlos était le centre du monde. De son monde d’abord, et du monde entier ensuite. Les robots étaient programmés par rapport à lui, par rapport à sa vie. Qui pouvait bien tirer les ficelles ? Qui pour presser sur les boutons électriques ? Personne, absolument personne, un Dieu mort, disparu, laissant ses jouets tourner en rond, ou bien les éléments, la nature se peuplant d’elle-même pour se nourrir et se permettre de subsister. Ou encore lui-même, se jouant un sale tour, créature démiurge à deux visages.

Il avait fuit Strasbourg pensant retrouver la paix dans un ailleurs inespéré. Il apprit qu’il n’y a pas d’ailleurs. Qu’en dehors de son regard, rien n’existe. Donc, tout était semblable, à partir du moment où il le regardait. La boue sèche qui composait le sol des rues de Bénarès n’était pas si différente du goudron des grandes villes, il était possible de retrouver ce ciel orange sous un coucher de soleil dans n’importe quel endroit sur terre, les murs défraîchis et les toits percés rappelaient les blocs abandonnés des banlieues. Carlos développait une vision moléculaire, atomique, dans laquelle chaque chose est fait de la même base, chaque chose peut se transformer en son contraire. Le visage des hindous, les jeunes filles malades ou les vieillards grisonnant, étaient ceux de Strasbourg, ils étaient des robots, le programme identique dans le cœur, une carrosserie différente.

Il pouvait fuir encore et encore, à l’autre bout du monde. Il pouvait fuir un pays, une vie, une sexualité, une femme. Il pouvait fuir Séverine parce que nue, elle ressemblait à sa sœur, le même grain de beauté entre les deux seins, noir et nébuleux. Il ne pouvait se fuir lui-même.

Sur le marché il acheta un des tout premier tourne disque à diamant à un vieux noir aux dents en or qui lui certifia pouvoir obtenir n’importe quel album existant sous forme vinyle. Le dernier single des poulains de DFA, s’il souhaitait. La compile du Buddha Bar. Carlos s’était arrêté parce qu’il avait entraperçu un vieux vinyle poussiéreux de Chet Baker. C’était cela qu’il voulait et rien d’autre. L’image de Karen, la jeune anglaise, revenait régulièrement l’attirer dans de tortueux pièges de l’esprit. Il s’imaginait à quoi pourrait ressembler la vie si elle s’avérait ne pas être un robot. S’il pouvait l’avoir, rien que pour lui, juste une journée. Il ne la connaissait pas, il n’avait que son apparence, un peu de sa voix, il ignorait ses gestes. Cela faisait d’elle un être parfait. Elle se glissait dans son lit, la nuit, et il caressait son buste en soupirant dans ses bras, elle était fraîche, presque froide, et riait beaucoup, doucement, à chacune de ses phrases, quand il évoquait une scène de « Guerre et Amour », son film préféré de Woody Allen. Il avait toujours ressenti une analogie entre le personnage de Diane Keaton et celui de la mort qui vient chercher Woody à la fin. Depuis la première vision, il le savait, ces deux personnages avaient la même odeur, la même peau si tendre, et ils partageaient cela avec Karen. Diane Keaton avait appris à aimer Woody. Au début elle l’ignorait, et petit à petit, ses attentions, ses blagues, ses monologues interminables avaient conquis son cœur, elle l’écoutait et le regardait avec tendresse, elle le voulait pour lui, elle voulait devenir comme lui, et elle l’était. Avec la mort, ce fut pareil, à leur premier rencontre, elle le renia, elle venait pour quelqu’un d’autre et n’avait que faire de ce petit enfant. A leur seconde rencontre, c’était différent, elle le désira en un regard, elle le prit rien que pour elle, elle le prit de force ou de bon gré, cela n’avait pas d’importance. Ce qui était important, c’était lui, lui avec elle et pour toujours, c’était un destin inaltérable, elle ne peut pas être arrêter, c’est la mort, ce sont ces désirs qui dirigent le monde, elle est LA femme, elle est la plus puissante. Et en ce jour, dans la campagne russe, elle le voulait lui. Bientôt, elle s’envolerait pour faucher quelqu’un d’autre, mais en cet instant, il n’y avait que Woody dans son esprit. Juste lui. Juste eux pour une poignée de seconde. Ensuite le vide, qui s’en soucierait après avoir vécu une telle communion ? Le sourire du vieux noir illuminait tout son étal, qui avait immédiatement fait penser Carlos à celui d’un marché aux puces français. Bénarès n’était qu’un immense marché aux puces, et quoi de plus français que les puces ? A côté des vinyles était entreposé un manège hétéroclite d’objets usuels, des briquets, des casseroles, des pierres, des foulards, des verres. Avec sa voix éraillée, le noir tenta de lui donner quelque chose en cadeau car il ne pouvait rendre la monnaie sur le billet que Carlos avait déposé dans sa main. Carlos lui sourit et esquissant un au revoir de la tête, il partit avant que le vieil homme ne puisse faire le moindre geste.

Les mendiants, jeunes ou vieux, s’asseyaient par terre, adossés à un mur quelconque. Souvent, les jeunes se levaient et traînaient dans les allées en suivant des occidentaux ou de riches hindous, mais leur position de base, leur position de vie, était assise. La plupart étaient malade, alors ils se reposaient, conservant des forces. Sans doute que certains ne pouvaient plus bouger. Sans doute que certains étaient morts. Tous n’en était pas loin, et leurs corps fatigués se fondaient si vite dans le décor que bientôt, Carlos ne les distinguait plus. Il ne ressentait plus ce malaise, ces frissons qui lui avaient fait tourner la tête ou bien sortir sa monnaie. C’est incroyable, la vitesse à laquelle l’organisme s’habitue à l’horreur. C’est la plus grande faculté d’adaptation humaine. Sauf que cette fois-ci, son regard fut attrapé par une créature blanche, murmurante, accroupie contre un mur, portant une pancarte en allemand autour du cou. Cet homme gros, roux, mal rasé et maquillé ressemblait à Robert Smith de The Cure, avec ses longs cheveux de pailles. Parfois, il parlait, parfois il chantait. Il était majoritairement incompréhensible. Il ne faisait pas l’aumône, sur sa pancarte était indiqué le nom d’un ghat et un horaire. Instinctivement, il s’approcha de lui, se pencha pour essayer de lire l’adresse, oubliant qu’en dessous, il y avait un homme, robot ou être humain. C’est ainsi que sa voix, s’arrêtant de chantonner et s’adressant directement à lui en anglais, le fit sursauter.
« C’est ce soir, dit Robert Smith
-Quoi ? demanda fébrilement Carlos
-Nous sommes une troupe de troubadours. Nous parcourons le pays pour faire subsister la musique indienne. »
Robert Smith ne semblait plus du tout fou, ses paroles étaient censées, dans un anglais parfait, ses petits yeux verts pétillaient quand il s’adressait à Carlos. Il lui sourit, soulevant ses joues molles.
« D’où viens-tu ?
-De France, répondit Carlos. Je suis français. D’alsace.
-Pas loin de mon lieu de naissance. Tu parles allemand alors ?
-Non pas du tout, pouffa Carlos
-Et tu viendras ce soir ? insista Robert Smith »
Chacun des contacts qu’il pouvait faire ici, à Bénarès, le rassurait. Il avait toujours su que des gens spéciaux existaient, il n’avait que rarement eu l’occasion de les rencontrer. L’Inde était un bon contexte après tout, un environnement pour personnages déchus, perdus, tout comme lui. Il savait évidemment qu’il ne devrait pas trop creuser la surface, il devrait lui aussi agir tel un robot, se contenter d’agir pour ne pas souffrir. Dans sa chambre du guesthouse, il essaya Chet Baker, en vain. L’alchimie ne prenait pas. La nuit était tombée. Dans l’obscurité, il goûtait à l’ennui, dont il avait oublié la substance depuis des années. Plus de fuite possible. Plus de musique. Plus de cinéma. Plus de livres. En amener ici ne l’aurait pas aidé davantage. Il revoyait les corps nus d’Estelle et de Volker, encore et encore, il voyait le sang léger et mince, comme une semence, un lien fait de sexe et d’ADN, la même chose, qu’il partageait à la naissance avec sa sœur et qu’ils avaient perdu, à un moment donné, oublié lui aussi. Dans un accès de folie, parcourant la pièce en long, large et en travers, il cogna du pied dans le tourne disque, se retournant un doigt de pied. Sous la douleur, il cogna une deuxième fois, volontairement, bien plus fort. Le tourne disque valsa sous la fenêtre, grande ouverte. Il l’empoigna et le jeta au dehors, jusqu’à ce qu’un plouf retentit. Sur le ghat, personne ne semblait avoir remarqué le passage éclair du tourne disque, une troupe d’hommes habillés de blancs faisaient tinter une cloche en agitant une torche brûlante dans les airs. Carlos ferma la fenêtre et voulut empoigner sa chevelure, en arracher de grandes touffes. Il n’y avait plus rien sur son crane, ça aussi il tentait de l’oublier. Finalement, descendant au rez de chaussé pour dérober une autre bouteille de whisky, il tomba sur Raïva, habillé de blanc, entrant dans la guesthouse.
« Vous étiez sur le ghat ? interrogea Carlos
-Oui répondit furtivement Raïva
-En quel honneur
-C’est une sorte de tradition informelle
-Une tradition indienne ?
-Je ne sais pas. C’est possible. Personnellement, je parlerai plutôt de tradition amicale, fraternelle.
-Vous ne tenez vraiment pas à me parler, n’est-ce pas ?
-Vous n’êtes pas le centre du monde, il me semble que vous avez tendance à trop le croire.
-Alors que faites-vous ce soir ?
-Des amis font de la musique dans la guesthouse d’à côté.
-Pourquoi pas ici ?
-Parce qu’ici c’est trop petit. Ici, c’est pour les clients ivrognes. Je dirige également le guesthouse de l’autre côté. Meilleur standing. »
Carlos avait trop peur pour se rendre au concert des troubadours. Il ne voulait plus revoir Robert Smith, la dernière chose sur terre qu’il souhaitait, c’était de se rendre compte que les autres n’étaient après tout pas des robots. Il n’avait pas cherché à savoir où se donnait le concert. Et c’était juste à côté. Raïva emporta plusieurs bouteilles d’alcool pour la fête, et Carlos le suivit finalement, attiré par le whisky ou par la musique qui commençait à retentir. Les rues étaient vides à cette heure-ci de la nuit et le guesthouse éclairé de milles feux semblait bien plus grand que celui où habitait Carlos. Raïva ne dit rien en voyant qu’il était suivi, il se contenta d’acquiescer en lui tenant la porte ouverte à l’entrée du deuxième guesthouse. A l’intérieur s’était recueilli une petite foule dispersée aux quatre coins d’une vaste pièce. Ils étaient à peu près une trentaine de personnes, chacun avec une couleur de peau différente, du plus clair au plus foncé, et tous le monde semblait appartenir à la même ethnie. Au milieu cinq musiciens avaient déjà commencé à jouer, parmi eux, il y avait Robert Smith qui chantait, un hindou jouant d’un drôle d’accordéon posé par terre, deux hindous jouant du sitar, et un autre jouant des percussions. La musique était douce, envoûtante, répétitive, et Raïva, laissant seul Carlos, alla rejoindre le groupe, apportant à sa bouche ce qui était une clarinette et non une bouteille de whisky avant de se blottir près de Robert Smith. La musique s’emballa, devenant de plus en plus agressive et rapide, rythmée par les coups secs des percussions. Carlos pensa à Heroin, du Velvet Underground, et chassa vite cette idée, cadavre pourrissant d’une ancienne vie. Se levant, un vieillard à la face de singe dansa au milieu du public, agitant un bout de tissu brun au bout d’un bâton. Cela dura plusieurs minutes, peut-être une heure, et le vieillard ne semblait pas fatigué, le public ne semblait pas s’ennuyer, tapant dans ses mains à la vitesse des percussions, mettant son propre cuir à contribution. C’était magique, onirique, comme être tout seul dans cette pièce et voir la musique se dérouler d’elle-même, sans instruments, sans musiciens. Et puis, le vieillard manqua de trébucher, et personne ne s’en soucia. Soufflant fort, il continua jusqu’à ce que la musique s’apaise, jusqu’à ce que Robert Smith ne chante plus et que Raïva repose sa clarinette. Les autres musiciens ne s’arrêtèrent pas eux, ils ne s’arrêtaient jamais. Robert Smith et Raïva s’approchèrent du buffet et en discutant, ils mangèrent du pain, burent des verres de vin chaud. Raïva fit signe à Carlos de s’approcher. Robert Smith lui dit qu’il le connaissait déjà. Ils parlèrent quelques minutes tous les trois, du temps à Bénarès, de la santé des animaux et des arbres. Carlos se contentait d’approuver, il commençait des phrases sans savoir comment les finir. Et puis Robert Smith, toujours au buffet, se mit d’un coup à chanter, et à petites enjambées, rejoignit son groupe. Carlos, tenant son gobelet en plastique de vin chaud, interrogea Raïva sur le sens de ces paroles en indien.
« Il parle de l’homme. C’est universel, et ce sont de très vieux textes indiens.
-D’où ces chansons viennent-elles ?
-Parfois, ce sont des textes anciens qu’ils mettent en musique. Parfois, ce sont de musiques anciennes qu’ils mettent en parole. Il est impossible de savoir vraiment ces choses. Quand ils les jouent, ces chansons prennent toutes la même dimension.
-C’est métaphysique.
-Non ça ne l’est pas. Ce n’est ni métaphysique, ni mystique. C’est de la musique, c’est du rythme et des notes. Voilà tout.
-Qu’est-ce qu’il dit ? Qu’est-ce qu’il dit réellement ?
-« Personne ne te viendra en aide dans ce monde. Il ne te restera qu’un nom. »
-Et qu’est-ce qu’il dit d’autre ?
-« Il faut voyager pour se rencontrer. Etre face à soi-même, c’est une mauvaise compagnie. »
La soirée continua ainsi, Raïva traduisant des paroles laissées dans les airs. Robert Smith le rejoignit à nouveau tandis que Raïva alla chanter. Et c’est Robert Smith qui traduisit : « un jour chacun devra partir comme il est venu ». Se penchant dans son oreille, Carlos lui demanda : « Et si on est venu dans le bordel ? ». Robert Smith ria à gorge déployé, bombant le torse, penchant la tête en avant. Il avait compris, du ventre d’une prostituée, alors que Carlos voulait dire non-désiré, ou bien prématuré. Toutefois, remis de ses émotions, Robert Smith lui répondit « il ne s’agit pas d’une doctrine. Il s’agit de musique. »
Ne comprenant pas tout, ne se comprenant pas lui-même, Carlos sentait la chaleur du vin dans son œsophage, dans son estomac, et il y a de fortes chances pour qu’il se soit mis à danser et à chanter à son tour, improvisant des paroles incompréhensibles par l’entendement que les autres. Personne ne trouva à y redire, et la trentaine de spectateurs, chantants et dansants eux aussi, semblait très bien savoir de quoi il parlait.


Pas vraiment plus tard, il entendrait un simple petit bruit sec, et le monde serait bouleversé. Mais déjà, la terre accomplissait une rotation sur elle-même, et le monde chaque jour était bouleversé. Certains scientifiques étranges enlacés dans les bras de sorcière clairvoyantes prévoient l’inversion du sens de rotation de la terre pour le 12 décembre 2012. A cette date, et pendant trois jours, la terre arrêterait de se mouvoir sur elle-même. Et simplement, elle repartirait au bout de ces trois jours, dans l’autre sens. Rien n’aurait changé. Qu’adviendrait-il de ces trois jours ? En admettant que personne ne cède à la panique, qu’arriverait-il ? Si un matin, l’on ne se réveillait pas avec ce savoir ultime, celui d’être emprisonné au sein d’un cercle infini et neuf chaque jour. Bien sûr, aucun être normal ne se réveille avec la conscience de ce cycle, et pourtant, son organisme le sait, le sent et le ressent, il s’y est habitué, voilà tout, voilà pourquoi l’on ne s’en rend plus compte. Aucun matin ne ressemble à un autre ou tous les matins se ressemblent. Pour Carlos ce qui semblait important de comprendre, c’est que quelle que soit la solution, il n’y a pas de différence. Le renouvellement du même ou l’apparition de la nouveauté reste un mouvement continu. Ce qu’il voulait expérimenter, c’est l’arrêt du temps. L’humanité pouvait-elle arrêter de vieillir ? Pour cela il fallait que le cosmos entier s’immobilise. Non, ces trois jours, s’ils pouvaient exister, ce qui ne serait être le cas, auraient une puissance filmique, c’est évident. Trois jours comme trois heures, comme une heure et demi-assis dans une salle sombre à ne rien faire, à observer, à vivre un milliard de vies. Carlos voulait se trouver dans la partie du monde qui serait dans les ténèbres le 12 décembre 2012. Il était persuadé qu’en ce jour, il verrait sa vie se dérouler, il verrait sa main posée sur le pistolet qui tua sa sœur, il se verrait acheter l’arme, entrer dans le magasin de chasse, retirer du liquide de son compte, prendre la décision de l’acheter, avoir une idée folle transpercer son esprit, être posséder par un rêve. Il serait assis dehors, durant ces trois jours, et il se tournerait vers sa voisine et l’embraserait sans connaître son nom, sans voir son visage, en imaginant cela. Parce qu’il ferait noir.

Se réveillant le lendemain matin, il ne retrouva pas ses vêtements et ne réalisa pas que le monde avait été bouleversé. Autour de son corps, il enroula le drap blanc et pur dans lequel il venait de dormir. Vivre comme l’on dort. Au lieu de regarder par la fenêtre, au lieu de se laver, au lieu de manger, il sortit hors de sa guesthouse, poussant la lourde porte avec le peu de force que le sommeil lui avait permis de regagner. Dehors, la poussière du sol était toujours là, les hindous se pressaient dans la chaleur de la matinée. Il descendit les marches du ghat avec prudence, préservant la plante nue de ses pieds. A cette heure-ci, il y avait plein de monde sur le ghat et dans l’eau. Des jeunes enfants à la peau très sombre se baignaient allègrement, de vieilles femmes pieuses enfonçaient lentement leurs jambes dans la boue du Gange et leurs corps dans l’eau. S’asseyant sur la dernière marche ,à l’extrémité droite du ghat, le seul endroit encore dégagé, il plongea ses mains dans l’eau, les frotta, craignant à chaque instant de sentir quelque chose le frôler. Encore mouillées, il les appliqua sur son visage et sur son crane lisse, à l’endroit où devraient se trouver de longs cheveux noirs et secs. A quelques mètres du bord se trouvaient plusieurs plates-formes surélevées, dominant le cour du fleuve. Sur l’une d’elle un occidental, vêtu d’une simple couche, méditait en tailleur avec un équilibre époustouflant. Une épaisse barbe grise fleurissait sur son visage et son corps était couvert de tatouages assombrissant sa peau blanche, presque rose à la base. Il avait du être un biker, il y a plusieurs années, à moins qu’il ne l’ était encore aujourd’hui. Carlos s’adossa contre le mur de séparation du ghat, et les jambes étendues, il renouvelait sans cesse l’eau sur ses mains, afin de les passer partout sur son corps, le rafraîchissant, humidifiant le drap qui l’habillait. De l’autre côté du ghat, une splendide jeune femme occidentale à la peau foncée par le soleil portait un sari rouge et remplissait d’eau un grand gallon métallique. Son visage était digne, triste comme celui d’une princesse résignée, elle semblait riche à millions, élevée dans une bonne famille. Elle était seule. A quoi pourrait bien lui servir cette eau ? Elle ne pouvait pas la boire, elle s’intoxiquerait gravement, elle devait en avoir conscience. Carlos imagina un vieux père, au bord de la mort, cloué à son lit de bois, et sa fille prête à tout pour le sauver, amenant l’eau sacrée du Gange jusqu’à lui puisqu’il ne pouvait se déplacer. Elle espérait que la magie de Bénarès, la ville où elle avait grandi, sauverait son père de son cancer, ou tout au moins, qu’elle lui prodiguera la bénédiction et la clémence des dieux qui gouvernent l’endroit de sa mort. La jeune fille au sari rouge en était persuadée, c’était l’endroit de la mort qui décidait de la soumission à tels dieux, et non l’endroit de la naissance. Elle savait que son père se retrouverait de l’autre côté dans les bras de Ganesh, des dieux hindous et non du Dieu judéo-chrétien. La géographie de la mort l’avait décidé ainsi. Son père devait se purifier pour suivre un bon cycle de vie. Cela la rassurait, elle savait que son père ressusciterait, elle savait qu’elle le retrouverait un jour, dans son mari, dans le fruit de ses entrailles, dans le corps d’un oiseau sifflant un air populaire indien. Le gallon remplit, elle disparut dans la foule, laissant voir la course folle de ses longs cheveux bruns à travers le vent.

Carlos ferma les yeux, écoutant ce vent qui avait frôlé la peau de la jeune occidentale. Du temps passa, et quand il les rouvrit, il reconnut immédiatement le sari rouge. Assis juste en face de lui, la jeune occidentale lui souriait. Elle semblait le reconnaître. Ces cheveux n’étaient plus aussi bruns, ils étaient très sales en réalité, et dessous la crasse pointait une couleur claire, du blond. Il regardait son visage sans pouvoir prononcer un mot et les secondes s’égrenant, il voyait l’image de la jeune occidentale disparaître, laissant place aux souvenirs effacés du visage de Karen, la touriste anglaise.
« Salut, dit-elle en anglais
-Salut
-Je te réveille
-Pas vraiment. Un peu
-Excuse-moi, je voulais pas.
-C’est pas grave. Tu es déjà revenue ?
-Oui, comme prévu. Nous sommes rentrés dans la nuit.
-Et c’était bien ?
-C’était l’Inde … Je ne sais pas
-Tout va bien ? Tu as l’air bizarre
-Non non. Je suis venu te cherche plus tôt ce matin, mais tu n’étais pas dans ta chambre.
-Vraiment ? J’ai y passé la nuit pourtant.
-Je ne crois pas, tu n’y étais pas.
-Je me suis peut-être trompé de porte en rentrant après la soirée de Raïva hier soir. J’aurai dormi juste à côté, ou au mauvais étage.
-Quelle honte que l’on ait raté la soirée de Raïva.
-Vous n’avez jamais vu les troubadours ?
-Si bien sûr. Ils passent souvent ici. Ce matin, nous avons remonté le Gange tous ensemble à l’aube sur un petit bateau. C’est pour cela que je t’ai cherché. C’est magnifique, tout le monde emmène une petite bougie pour éclairer la pénombre.
-Je me suis promis de ne plus jamais monter dans un quelconque moyen de transport.
-Pourquoi ?
-Parce que c’est maléfique. Je plaisante. Il faut que je te demande : à quoi t’as servi l’eau ?
-Quelle eau ?
-Celle que tu as prise du Gange pour la mettre dans ton gallon.
-Je n’ai jamais mis d’eau dans un gallon.
-Je t’ai vu il y a dix minutes
-ça n’était pas moi. La seule chose que j’ai fait avec de l’eau du Gange, c’est me laver les cheveux. On dit que la boue du Gange purifie.
-Je dirai plutôt qu’elle salit.
-Tu ne t’es pas vu.
-Quoi ?
-T’as le crane tout brun. »
Ensemble, ils rirent, imité en cela par des enfants qui jouaient tout près d’eux. Dans l’après midi, Karen et Peter allaient faire le tour de Bénarès dans une voiture louée, elle proposa à Carlos de se joindre à eux. Il refusa poliment, arguant à nouveau qu’il ne pouvait plus prendre aucun moyen de transport, et sous l’insistance de Karen ,il prétexta être claustrophobe avec si peu de conviction qu’elle pouffa joyeusement. Soudain, il lui revint le fait qu’hier soir, il avait promis de rejoindre Robert Smith quelque part dans le quartier durant l’après midi. Ce souvenir éphémère lui permit d’éviter totalement la ballade en voiture. Par contre, il ne savait absolument plus où avait été fixé le rendez-vous. Karen le rassura en lui disant que Raïva pourrait sans doute l’aiguiller. Dans un moment de profond oubli de lui-même, Carlos étendit son bras et avec ses doigts boueux, il caressa la main de Karen. Elle le regarda, elle lui sourit. Il monta ses doigts agiles jusqu’à son visage et frôla ses lèvres roses et chaudes. Discrètement, ils se rapprochèrent l’un de l’autre et Karen posa ses lèvres sur les siennes, elles sentaient la terre, et ils restèrent ainsi quelques secondes, comme des enfants.

Effectivement, Raïva confectionna rapidement un petit plan au stylo qui permis à Carlos de trouver sans problème la maison de maître où se trouvait Robert Smith. Dans la cour intérieure, il chantait à des garçons en tenant son sitar entre ses bras. Parfois, les enfants chantaient après lui ou en même temps. Il se leva pour accueillir Carlos, s’adressant à lui avec son anglais marqué de l’accent allemand. Les enfants ne bougèrent pas d’un cil, comme s’il était invisible à leurs yeux. Il s’installa derrière la ronde des enfants et Robert Smith continua ce qu’il appelait un « cour pratique ». Il s’interrompait fréquemment pour s’adresser à Carlos, parlant de choses qui n’avaient rien à voir et que les enfants écoutaient aussi religieusement que les textes hindous eux-mêmes.
« Comment va Raïva aujourd’hui ? demanda-t-il
-Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu. Comme un riche anglais à la retraite je suppose.
-Raïva n’a jamais mis les pieds en Angleterre.
-Vraiment ?
-Il n’est jamais sorti d’Inde. C’était un enfant comme eux.
-Et il a réussi à s’en sortir, à gagner assez pour posséder deux guesthouses ! C’est un exemple pour eux, non ?
-Tu crois vraiment que les guesthouses sont à lui ? C’est …comment dites-vous ? Un maître d’hôtel. Chez nous, on dirait un larbin. Et un homme génial, bien sûr. »
Chez Robert Smith, rien n’était cloisonné. Il enchaînait les potins avec la spiritualité, il changeait de langue à chaque phrase, sans jamais s’emmêler. Il vivait cent milles vies au sein de la sienne.
« -Tu sais, dit-il, la musique indienne, c’est la verticalité. Elle part en hauteur, elle monte. C’est la seule qui peut chanter l’homme, l’animal qui vit debout. »
Ses gros doigts boudinés ondulait maladroitement le long du sitar et la musique qu’il produisait était parfaite, pure et sans défaut. Les enfants n’hésitaient pas à l’interrompre, à lui poser des questions ou à parler entre eux, et tout en jouant et chantant, il leur répondait, il participait à la discussion. Carlos se contentait par moment d’écouter, fasciner, il ne savait pas quoi dire, il n’avait rien de pertinent, rien de mieux à dire. Si ce que tu as à dire n’est pas mieux que le silence, alors tais-toi. Pour Carlos et Paul, ça devenait souvent : si ce que la vie a à me proposer n’est pas mieux qu’un film, je préfère aller au cinéma. C’était la réalité de Strasbourg, la réalité de la France, la réalité du monde. Ici, il suffisait de parler, ici l’on savait que le silence n’existe que parce qu’il précède et suit la parole.
« Tu parle indien ? demanda Carlos
-Non, je ne parle pas indien sourit Robert Smith. Je parle comme je chante. C’est très différent. »
Le ciel était très bleu, sans nuage, et des oiseaux noirs l’illuminaient de leurs contrastes. Il n’y avait aucun bruit, aucun mouvement dans la maison, elle semblait vide, uniquement peuplée d’enfant, tous assis sagement autour de Robert Smith. Pas un n’était semblable, les couleurs de peaux se mélangeaient allégrement, certains étaient très jeunes, d’autres deviendraient adultes plus vite qu’ils ne le pensaient, ils étaient chauves, chevelus, plusieurs étaient même crépus. C’était des sales gosses, c’était des petits anges, des génies et des abrutis, ne le regardant même pas. Pour entériner sa dernière chanson, Robert Smith fouilla dans son sari et en sortit un petit paquet rectangulaire vert. Déchirant son emballage de papier imprimé, et tendant vers le ciel les tablettes sucrées, il demanda « Qui veut un chewing gum ? ». Et tous les enfants, Carlos y compris, levèrent leurs mains.

La terre, vous le savez maintenant, suit un cercle de bouleversement sans fin. Il en va pareil pour l’Homme. Il en va pareil pour l’homme. S’éloignant sur le chemin du retour, Carlos prit plaisir à se perdre, à se mêler aux mouvements de foule, jusqu’à ce qu’il tombe nez à nez avec Raïva, affolé, courant dans la direction opposée au chemin de la guesthouse, ne reconnaissant pas Carlos quand il manqua de le percuter. Raïva savait précisément où il se rendait si vite et après être resté circonspect plusieurs secondes, Carlos coura pour le rattraper. Malgré sa jeunesse, il ne parvint pas à arriver à sa hauteur et ce n’est qu’en arrivant sur Chaitganj road qu’il put le rejoindre, immobile au milieu d’une foule amassée. Devant eux s’étaient encastrée dans un mur publicitaire une vielle Citroën DS. Raïva s’agita, intima des ordres à plusieurs hommes de l’assistance. Carlos eu besoin de temps pour réaliser que ce jeune homme, assis par terre devant la DS était Peter. Il eut besoin de temps pour comprendre que la jeune fille blonde à l’intérieur, que les hommes de Raïva tentaient de désencastrer, était Karen. Il ne la reconnut pas de toute façon. Ce qu’il reconnaissait, c’était le visage de Peter, hébété, le regard ailleurs, très loin, bien au-delà de la barrière des pleurs qui lui embrumait la vue. C’est de lui que Carlos approcha, et non du corps de Karen que Raïva et ses hommes emmenaient déjà vers les ghats. Il se laissa tomber à côté de lui, et ne dit rien, gardant une distance d’un mètre ou deux entre eux.
« Où est-ce qu’ils l’emmènent ? bredouilla Carlos.
-Sur un ghat crématoire, répondit Peter avec détachement.
-Déjà ? !
-Oui. Ça ne change rien, si ?
-Je ne sais pas.
-A quoi ça servirait de garder son corps. Et où est-ce qu’on le mettrait. Nous ne sommes en Europe.
-Je ne sais pas.
-La voiture m’a échappé. Ce n’était pas un hasard. Il devait y avoir une bosse, ou bien la direction était mauvaise.
-Les gens marchent tous sur la route ici, c’est pour ça. Ça n’est pas de ta faute.
-Je le sais ! Avant… Avant de la connaître, c’est une chose que j’aurai pu faire. Que j’aurai aimé faire. Me fracasser contre un mur, et mourir. Je n’en ai jamais eu le courage.
-Je ne sais pas
-Tu sais ce qui me rassurerait ?
-Non.
-Entendre une marche funèbre. Entendre le requiem de Mozart. Entendre Turn Blue d’Iggy Pop. Quelque chose qui me prouverait que ce n’est pas réel, que ce n’est que de l’art. Que nous sommes en occident.
-On devrait y aller. On devrait se dépêcher d’aller sur le ghat crématoire avant qu’ils ne commencent.
-Je n’y vais pas.
-Pourquoi ?
-Vas-y toi.
-Pas tout seul. Je ne sais même pas où c’est.
-Tu as déjà entendu parler des pierres sati ?
-Non.
-Elles sont posées à chaque endroit où une femme s’est jetée sur le bûcher funéraire de son mari et a été brûlée vivante. Je ne veux pas d’une pierre sati pour moi. Je suis un mec. »
Pour trouver le premier ghat crématoire, il suffit à Carlos de suivre l’odeur de brûlé. Beaucoup de monde était déjà assemblé sur le ghat, des familles en pleurs, attendant leur tour, la dépouille du défunt avec eux. Et devant tout le monde, Raïva regardait le corps de Karen être monté sur un bûcher funéraire. A côté de lui se trouvaient plein d’inconnus, Robert Smith et les troubadours. Le visage de Karen, se balançant sans vie au bout de son corps, était taché de sang, le nez fracassé contre le pare-brise, du verre prisonnier de sa peau déchirée. Tout le monde se voyait, et personne ne se reconnaissait. Carlos prit Raïva dans ses bras et quand il le lâcha, quelqu’un d’autre prenait déjà sa place, sans que Raïva ne lui ait adressé un seul regard. Robert Smith lui fit signe de la tête, et les troubadours restaient l’un à côté de l’autre, espacé par quelques dizaines de centimètres. Seul, perdu, Carlos fit comme à son habitude, il s’approcha du bord de l’eau, là où l’odeur se faisait de plus en plus forte, où les marches étaient noires et visqueuses, couvertes de cendres, là où la chaleur des bûchers vous brûlait la peau. Des indiens commençaient à allumer le bûcher de Karen. Il y avait une page intacte de journal au milieu des cendres, et Carlos s’en saisit. Il n’avait jamais été bon en origami ni en quoi que ce soit qui demandait une adresse de la sorte. Aussi bien qu’il put, à l’instinct, il confectionna un chapeau de papier semblable à ceux qu’il avait vu un siècle plus tôt, sur la tête des touristes d’un bateau-mouche à Strasbourg. Le temps qu’il achève son œuvre, le bûcher avait été lâché dans le Gange, le feu léchant tout doucement les jambes de Karen. Ni la chaleur ni l’odeur ne lui semblaient plus fortes qu’avant. Il posa son petit chapeau sur l’eau et en s’imbibant, il glissa sous la force du courant. Carlos le regarda partir, de plus en plus mouillé. Des larmes perlèrent au fond de ces yeux. Ses premières larmes. Bientôt, le chapeau sera trop mouillé et se désagrégera au fond du Gange.

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