Septembre- Octobre
Premier jour : Il entendit du bruit dans son appartement et se persuada de leur existence. Ils grouillaient quelque part, entassés les uns sur les autres, se nourrissant de déchets, d’immondices, d’insectes et de morceaux de murs. Il pouvait voir ces visages, ces gueules, incongrues, méchantes et vilaines, coiffées de grands yeux rouges assoiffés de chair. Il y avait des femelles évidemment, elles restaient dans les nids en attendant le retour des males avec de la nourriture, et quand ils étaient en assez bonne forme, ils s’accouplaient, prévoyant très vite de faire de la place pour leurs enfants. Mais il n’y avait jamais assez de place pour accueillir la progéniture de chacun et une fois le moindre trou bouché, ils commençaient à s’empiler, à vivre par étage, les plus hauts étaient les plus gâtés, car ils profitaient de la douceur du pelage des voisins du dessous sans être piétinés. La justice sociale voulait qu’ils ne restent pas longtemps les plus hauts, bientôt une nouvelle famille allait s’installer sur leurs dos. Un jour, il en était sûr, il n’y aurait plus aucune place à l’intérieur, les murs craqueraient, et ils se répandraient en une lourde pluie. Les rats. Une pluie de petits corps humides qui grouilleraient. Le courant rapide des gouttes s’écoulant dans le caniveau.
Deuxième jour : Il acheta des pièges. Le vendeur voulut le persuader d’acheter des produits chimiques. Le seul moyen contre les rats, disait-il. Les pièges sont inefficaces, ils ne marchent que pour les souris, et encore. Des rats sauvages ne seraient pas attirés par le fromage de toute façon. Ils n’auraient aucune idée du goût que ça peut avoir. Comme de bien entendu, les produits chimique coûtaient plus chers que les pièges, ils sentaient mauvais et étaient risqués. Il dut arguer s’être trompé, être quasiment sûr qu’après réflexion, c’était bien des souris qui squattaient son appartement, afin que le vendeur le laisse acheter des pièges. Il en prit simplement trois. Et pas de fromage, puisque sur ce point-là, il voulait bien croire le vendeur. Jamais des rats sauvages n’avaient mangé de fromage, ce qui les intéressaient, c’était du pain moisi, des morceaux de plastique, des bouts de câble électrique par exemple. Rentrant chez lui, il ne pouvait oublier la calvitie du vendeur de la droguerie, son crane rose qui créait un contraste avec le brun sombre de ses tempes. Machinalement, il imaginait un de ses pièges de bois se refermer sur un pli de son crane, le fer doré claquant sur la dureté de l’os, la peau fendue laissant passée une vague de sang qui coulerait par-dessus ses yeux telle une frange de cheveux morts.
Troisième jour : Pas un rat n’a dénié s’attaquer aux petits bouts de câble péritel, découpés sur environ trois centimètres, qu’il avait disposé au bout des pièges. Il les avait entendus comploter cette nuit, il en était certain, ils traînaient quelque part, si ce n’était pas dans son appartement, c’était dans son immeuble, et ils l’empêchaient de dormir correctement. Le matin, il se réveillait une heure avant l’alarme électronique, avec une forte nausée, des vertiges et l’impression d’avoir de la fièvre. Il devait fixer une tache de lumière filtrée par le volet de sa chambre pendant plusieurs minutes et alors seulement l’impression de chaud-froid disparaissait. Il pouvait se rendormir, et toute la journée, il ressentait encore par moment les nausées. Les rats transportaient des maladies, rien de plus évident. Ils colportaient l’humidité à travers les murs. Encore une poignée de semaine en leur compagnie et il serait mort, non sans avoir auparavant propagé une série de maladie provenant du siècle dernier à travers la ville. Le piège n’attirait pas les rats pour une simple raison, parce qu’ils ne pouvaient rentrer dans l’appartement. Dans l’un des murs en placo contendant avec un voisin, il creusa un trou à l’aide d’une vieille pelle qui lui restait. Ses doigts étaient pleins de poussière de plâtre qui lui semblait acide à l’odorat. Les rats arrêteraient de circuler dans l’immeuble à la recherche d’une sortie, d’un peu d’air, de place et de nourriture. Il leur avait donné le paradis, pour mieux les précipiter en enfer.
Quatrième jour : Au courant de la nuit, il les avait entendus, très près cette fois, et il avait reconnu le bruit de leurs pattes sur le carrelage du couloir. Il ne pouvait en être autrement. Bizarrement, ils n’étaient pas nombreux. A la durée des bruits, au nombre de pas, à peine quatre ou cinq. Les éclaireurs, envoyés en mission suicide, chargés de reconnaître les lieux, de noter les moindres détails, les photos de vacances dans les cadres, la nourriture du frigo, les titres des dvds, la propreté du linge, l’anatomie du propriétaire. Pas si suicidaires, aucun ne se prit dans les pièges. Au matin, ils étaient vides, seulement occupés par ces stupides câbles. Il sortit et acheta du fromage dans la première supérette sur son chemin, c’est-à-dire les Galeries Lafayette Gourmet, ce qui n’était pas rien pour des sales rats. Ils ne pourraient pas y résister, il y avait un fromage différent pour chaque piège, avec des odeurs plus ou moins prononcées, des couleurs et des origines variées. Ce serait peut-être l’invasion cette nuit-là, les éclaireurs passés, le reste des troupes étaient en confiance. Alors, il retourna à la droguerie, et acheta encore dix pièges et se trouvant face au même vendeur chauve, prétexta que les pièges marchaient à merveille. Encore l’image tentante de son crane blessé, sous un fond de soleil fort, prétexte à une surexposition.
Cinquième jour : Une hécatombe. Pas un seul piège de vide. Une douzaine de rats morts, immobiles comme si jamais ils n’avaient été animés. Le fromage étant manquant à chaque fois, et il ne put s’empêcher d’imaginer les rats, dévorant ce festin tout en entendant le mécanisme se déclencher, connaissant le danger, immobiles pourtant, ils devaient d’abord finir de manger, la gourmandise étant un péché, le couperet tomba et ainsi va de la sentence, les rats agonisant, du fromage plein l’œsophage, mourrant d’étouffement plus à cause du fromage avalé trop vite qu’à cause des pièges eux-mêmes. A moins que, et c’était une hypothèse assez plaisante quant à la morale de la civilisation-rat, à moins qu’après leurs morts, d’autres rats furent envoyés avec pour mission de récupérer le fromage et de le ramener dans les nids. Bientôt seraient formées des générations entières des rats kamikazes, élevés depuis leur enfance avec pour seul but de mourir en permettant de nourrir leurs parents, leurs frères et leurs sœurs. Féroces, quitte à mourir, ils voudraient d’abord faire du dégât et en profiterait pour mordre et infecter le propriétaire avant de se rendre à la potence. Une telle hypothèse l’effrayait quelque peu. Tout comme l’effrayait le terrible devoir de ramasser les pièges pleins, un à un de défaire chacun des mécanismes et d’enlever les rats, une minuscule tâche de sang coagulé dans les moustaches, faire attention à ne pas voir un doigt se faire attraper par un mécanisme, tenir les rats par la queue, et les jeter n’importe où, dans un sachet poubelle, qui serait ensuite envoyé par le conduit du couloir directement dans le local à poubelle, pour que la chute finisse d’achever ceux qui ne seraient qu’endormis.
Sixième jour : Le processus marchait trop bien. La nuit, il pouvait à peine dormir, effrayés par l’afflux de rats. Avant, il pouvait encore douter, il pouvait croire que son imagination peuplait les ténèbres avec ces créatures. Maintenant, le fracas des pièges se refermant en un instant rythmait son demi-sommeil et l’avertissait que quelque part, dans l’appartement, dans sa maison, des choses vivaient, pensaient de façon primaire, réfléchissaient de façon primaire. Pensaient et réfléchissaient, de toute façon. Tôt ou tard, il ne pourrait leur échapper. C’était une guerre, et un jour, il y aurait une invasion en masse. Il ne pourrait pas faire face. Déjà il sursautait rien qu’en caressant le drap avec son pied, il se mettait à trembler stupidement et restait immobile, paralysé, incapable de réagir. Il avait encore acheté de nouveaux pièges. Il y en avait plus de vingt désormais. Tous plein. Ce qui signifiait une chose : chaque nuit, ils étaient plus nombreux. Indubitablement, ceci conduisait à une fin.
Septième jour : La fin, il pensait l’avoir lui-même élaborée. Il avait enlevé le fromage des pièges, il avait jeté le paquet des Galeries Lafayette Gourmet par la fenêtre et avait rebouché le trou dans le mur avec du bois et un gros carton plein de cds. Il alla se coucher en amassant les pièges remontés devant la porte de sa chambre, vraiment par flemmardise de les désamorcer et les ranger, avec le sentiment diffus qu’ils le protégeraient d’une attaque hypothétique de rats. Il passa sa première bonne nuit depuis qu’il avait pensé aux rats, qu’il avait pris conscience de leur existence. Il n’avait rien entendu, il n’avait pas été malade, il avait simplement profité d’une nuit claire et belle. Avec un peu de chance, les rats avaient suivi l’odeur du fromage et s’étaient éclipsés hors de l’immeuble, dans la mince ruelle reliant à l’immeuble voisin, et dans le même mouvement, ils n’étaient pas rentrés, préférant visiter les rues. Au réveil, il prolongea longtemps son sommeil, gardant les draps bien chauds contre son corps, oubliant le reste, allant jusqu’à oublier la présence des pièges de l’autre côté de sa porte. Ce qu’habillé, chaussé, la main sur la poignée il se remémora. Il soupira de soulagement à l’idée d’avoir éviter de se récupérer vingt pièges à rats sur les pieds. Il ouvrit rapidement la porte en riant encore, et s’arrêta net devant le spectacle. Il n’y avait pas qu’un seul rat pris au piège de chaque mécanisme, il y en avait trois ou quatre, étalés, amassés, la gueule en avant non plus pour attraper le fromage, mais pour dépasser les pièges et pénétrer dans sa chambre. Le sol n’était qu’un amas de queues longues et tortueuses, avec ça et là, des taches de sang. Une odeur fétide ressortaient à divers endroits, près du sol. Ses jambes ne pouvaient presque plus le porter. Le carton et le bois avaient été poussés d’une bonne dizaine de centimètres loin du mur. Il n’osa pas aller le remettre en place. Ils étaient venus pour lui. Plus question de nourriture, de fromage ou de place. Ils le voulaient lui, pour une raison ou pour une autre. Être avec lui, partager son lit. Le faire saigner pour venger leur civilisation. Il ne pourrait rien faire. Ils viendraient pour lui la nuit prochaine. Ils pourraient venir le jour également, rien ne les en empêcheraient. Il devait partir, quitter l’immeuble immédiatement et attendre une semaine avant de revenir. Il devrait appeler des spécialistes de la dératisation. Sauf qu’il n’avait plus assez d’argent pour finir le mois, donc absolument pas pour payer la dératisation d’un immeuble. Quand bien même la copropriété le lui rembourserait, il ne pouvait pas l’avancer. Il préférait vivre dans les rues, comme un rat, plutôt que de rester chez lui. Être un rat seul ou un homme au milieu des rats. Il fallait choisir, toujours pareil.
C’est là que Paul dut prendre une décision. Depuis des semaines il ne pouvait jouer de la guitare sans voir ses doigts se mettrent à trembler, à ne plus lui répondre. Apparemment, son corps l’empêchait de faire beaucoup de choses. Au temps du lycée, les TPs de chimie le rendait tout autant tremblant, il ne pouvait rien verser d’une pipette dans un tube sans voir la moitié du contenu tomber sur la table. Il ne pouvait presser sur la poire sans que tout son buste ne s’agite frénétiquement, faisant rire ses camarades et inquiétant la prof. De la maladresse au mauvais moment. Son être ne voulait pas s’exprimer, c’était sans doute cela, tout comme il pouvait piquer une crise grave de violence quand ses parents le surprenait entrain d’écouter un disque ou de lire un livre particulièrement personnel. Il aurait pu les tuer, très souvent. Aussi facilement que ses muscles pouvaient faiblir, ils se contractaient dans un élan destructeur. Et depuis combien de temps n’avait-il pas écrit autre chose que des lettres pour Karen ? Des missives plus ou moins longues, baignées de romantisme et de désespoir. A des périodes de pure inspiration succédaient de longs moments où Paul était incapable de lâcher l’écran de télévision, il passait ses jours à ne rien faire, même pas à contempler, il se contentait de passer des heures sur internet ou à regarder des téléfilms. Il n’allait plus très souvent en cours. Quand il s’y trouvait, beaucoup de gens voulaient bizarrement être amis avec lui, ils lui parlaient, mangeaient avec lui et s’il se contentait de se taire et d’acquiescer au début, bientôt il participait, buvait, dansait et se déguisait. Ses paroles avaient perdu leur sens, il s’entretenait à propos des professeurs, des derniers partiels, des vacances et de télévision. Les sujets changeaient très vite et entre chaque phrase, tout le monde prenait soin de laisser plusieurs secondes dans le but de faire durer la discussion. La télévision dominait sa vie, chez lui, chez des amis, dans les bistrots. Eteinte, on voulait l’allumer. Dans une autre pièce, on y enregistrait une émission sur k7 vidéo. Absente, on ne parlait que de ce qu’elle présentait de la société. Il en venait à oublier ce qui faisait sa vie. Il n’avait plus de souvenirs musicaux de cette période, il n’aurait pu parler du son, de l’odeur, de la couleur du temps qu’il faisait à cette époque. Il se rappelait qu’un soir, entrant dans un bar, l’atmosphère lui sembla étrange. Il y avait une lumière fantomatique, une absence de son et une chaleur inquiétante. Cela n’existait pas vraiment, il était le seul à le remarquer. Il n’y avait rien d’étrange, c’était étrange. Un film de David Lynch. Sur un pari, il embrassa un garçon. Regarda des filles s’embrasser, se mettre nue. Il pleurait en rentrant seul chez lui. Il ne laissait rien paraître le jour. Personne qui le côtoyait ne savait rien de lui, de ce qu’il pouvait ressentir. Pour les autres, il était un rigolo qui était un peu fou quand il se lâchait. Au fond, il vint à le croire lui-même. Il s’oublia et lors d’anamnèses douloureuses, il souhaitait que sa vie prenne fin. Il trouva dans son appartement une lettre de Karen écrite par sa propre main. Il ne savait plus s’il l’avait recopiée ou s’il l’avait reçu dans l’état par le courrier. Il voulut se convaincre qu’elle n’était qu’une invention de lui-même. Les endroits de Paris qu’ils avaient fréquentés se résumaient à des images de carte postale, il n’y avait jamais été. Il ignorait tout de Karen. Ce prénom qu’il associait à son image n’était même pas le bon. Elle s’appelait Blandine, elle lui avait avoué. Elle n’avait pas de nom de famille, pas de nom de famille qui soit vrai. Elle était un mirage d’elle-même, c’est pour cela qu’il l’aimait. Un mirage, c’était l’effacement du corps, de l’histoire, du vécu. Il ne laissait de place qu’à la moelle, la substance, matière inqualifiable, intouchable en temps normal. Impossible d’expliquer ce qu’est la substance. Il est impossible de dire qui a quelle substance. Blandine n’était que de la substance. Paul aimait sa substance et rien d’autre. Elle se serait vêtue de mille façons différentes, elle aurait été japonaise, africaine, elle aurait eu cinquante six ans, elle aurait travaillé dans une banque, il l’aurait reconnu. Elle avait une substance complémentaire à la sienne, ensemble, le mélange était stable. Ils étaient de la glycérine. Ils ne pouvaient se marier avec n’importe quelle substance. Chacun n’en avait qu’une qui pouvait l’empêcher d’exploser. Elle ne répondit à aucune des lettres qu’il envoyait à son ancienne adresse. Elle n’existait plus. Il imagina d’horribles scénarios où elle mourrait en traversant la rue, elle était prise dans une fusillade, enlevée au détour d’une ruelle. Dans ses rêves, elle le retrouvait. C’était elle qui le retrouvait, pas lui. Ces rêves furent de plus en plus nombreux et Paul arrêta d’aller en cours, de voir ses nouveaux amis. Soudain chez lui, il découvrit les rats. Ses parents lui téléphonaient régulièrement et il prétendait être rentré à cause d’un trou dans l’emploi du temps. Le septième jour, il acheta de l’essence dans un bidon en plastique rouge. Il ressortit les lettres de Karen. Il ressortit la pochette noire, déchirée aux quatre coins, dans laquelle il gardait ce qu’il avait écrit depuis ses 16 ans. Il brisa la télé sur le sol et s’ouvrit le pied en tapant dessus. Prenant sa dernière douche, il pissa et chia dans la baignoire. Il n’osait plus sortir de son appartement, sinon il aurait aimé crier sur les gens, leur jeter des morceaux de verre au visage. Finalement, il était bien dedans, en compagnie des rats. Il se fit un très bon repas, un filet de bœuf découpé en petits morceaux avec du riz parfumé, et le dégusta en regardant « La jeunesse de la bête » de Seijun Suzuki. La nuit était déjà tombée et il attendait les rats dans une odeur prononcée d’essence. Il ne voulut pas les entendre, de fait, il écouta en boucle l’album de The Postal Service à fond sur sa chaîne stéréo. Il gardait les allumettes de l’Hôtel Albion dans une poche de sa veste en dernier signe qu’il avait bel et bien été à Paris en juillet. Il craqua la première petite allumette de bois et mit le feu au paquet marqué « France- Albion ». Il le regarda se consumer et il fut très déçu de ne pas avoir le courage de le tenir quand le feu lui lécha les doigts. Il se déçut encore en sursautant à cause des flammes qui prenaient vie à ses pieds. Il se cala contre un mur éloigné du foyer du feu et le regarda dévorer la totalité de ce qu’il était, lui, Paul. Les feuilles de papier disposées sur le sol, les pièges à rats, le bas des murs qui noircissait, son canapé, son bureau, ses guitares. Les rats ne furent pas conviés à la fête. Ils restèrent terrés dans les murs, et il semblait bien à Paul les entendre griller au moment où le feu prit toute son ampleur, se propageant dans l’immeuble. Il n’avait pas répandu d’essence à l’endroit où il se trouvait. Etouffant, son instinct de survie lui fit ouvrir une fenêtre, et y passant la tête, il vit que les rues étaient vides. Il respira de grandes bouffées profondes qui le calmèrent. Le ciel dans son entier s’étendait face à lui. Il ne trouva qu’une chose à dire : « Blandine ! ».
Thursday, February 16, 2006
Chapitre 9
Posted by
paul_austère
at
8:06 AM
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