Thursday, February 16, 2006

Chapitre 10

Elise, la conductrice de la voiture, habitait Mulhouse. Ni elle, ni Paul n’eurent à aller à l’hôpital. Une dépanneuse arriva sur les lieux et appela une ambulance, malgré les réticences de Paul et Elise. C’était la procédure. Les responsables de l’autoroute firent marquer l’endroit où la glissière était brisée par un panneau clignotant qu’ils virent depuis le champ où la voiture se trouvait. Paul et Elise ne se dirent presque plus rien après l’accident, même en faisant l’amour. C’était le deuxième accident de Paul, il savait qu’il n’y a rien de bien à dire, dans ces circonstances, le silence ou plutôt l’absence de bruit, était le meilleur des amants retrouvés. Les secours les conduisirent à la gare la plus proche. Elle lui paya le billet de train jusqu’à Strasbourg. Il prit son adresse en promettant de la rembourser. Il descendit du train et elle parlait encore à l’assureur dans son téléphone portable, il la regarda à travers la vitre, elle ne lui fit pas un signe, baissant la tête, absorbée par la conversation agitée. Il ne lui envoya pas d’argent. Il ne savait pas de quelle manière commencer la lettre qui accompagnerait son chèque, il ne savait pas s’il devait se présenter comme le type qui l’avait sauté dans sa voiture détruite. Une telle phrase et une telle façon de penser le dégoûtaient. Et il ne pouvait pas écrire à quelqu’un d’autre qu’à son fantasme parisien. Par-dessus tout le reste, Elise ne pouvait exister. Elle était un détail, une histoire sordide et moche d’abandon, un truc que Paul aurait aimé voir arriver s’il n’avait jamais connu Karen. La voiture aurait explosé pendant qu’ils faisaient l’amour et s’en aurait été fini de sa vie anecdotique. De ces aventures au mois de juillet, c’était le plus petit détail possible, et pourtant, c’était la seule chose qui restait vrai, la seule chose dont il était sûr de l’existence, et c’est ce qu’il aurait voulu pouvoir oublier. Bien sûr, il avouerait avoir déjà tourné autour de la maison d’Elise, à cause de sa solitude poussée, à cause du désir simplement, de sa condition d’adulte désormais en pleine possession de ses moyens. Il fantasmait parfois sur elle par dépit, quand rien d’autre ne marchait. Après, il se maudissait de l’avoir fait. Elle vivait seule. Paul vivait chez ses parents depuis l’incendie qui avait détruit la moitié de son immeuble à Strasbourg. Les pompiers l’avaient sorti par la fenêtre grâce à leur petite échelle. A la police, il déclara avoir mal réagi en jetant de l’eau sur sa friteuse dont l’huile avait pris feu. Il n’avait pas de friteuse. Il était persuadé que les policiers trouveraient les traces d’essence et qu’avec un peu de chance, il passerait une demi-douzaine d’années en prison ou mieux, s’il jouait bien, dans un asile psychiatrique. La police s’en tint à son histoire et ne trouva aucune trace suspecte dans les débris. Il avait retrouvé sa petite chambre, ses affiches de Spider (David Cronenberg) et CQ (Roman Coppola), ses posters, dans le désordre, d’Interpol, des Strokes et des Libertines. Il les avait quittés pour peu de temps après tout. Il s’inscrit à un DEUG de Lettres sur Mulhouse. Il était né là-bas, il avait vécu là-bas, et il s’y retrouvait à nouveau, si près d’Elise, si loin de Karen. L’ordre entier des choses l’empêchait de retrouver Karen/Blandine, le plan matériel de la réalité, la dureté des gens, des objets, du décor, étaient autant de barrières de diamants. Ecoutant After Hours du Velvet, la basse à gauche, la guitare à droite, c’était sa main qui le caressait sur la joue et sa bouche qui lui murmurait à l’oreille. Assistant aux cours du DEUG, elle n’était jamais présente à son esprit. Paul ne pouvait s’échapper bien longtemps, ses parents étaient souvent à la maison et le seul moyen d’être seul était d’aller étudier ou d’écouter de la musique au casque à volume maximum. Sa vie était redevenue normale. Il prenait du plaisir à aller au cinéma dans la journée, à sentir l’odeur caractéristique des vieux sièges rouges, à scruter les visages de trois ou quatre personnes dans la salle qui diffusait des films coréens et à être déçu de ne voir que des quadragénaires. Il mangeait des fois dans une friterie tenue par des asiatiques, il s’y rendait à l’ouverture, vers 11 heures et devait attendre que la jeune femme vienne ouvrir le rideau, et ensuite, il devait attendre que les fours et les plaques chauffent. Il mangeait des frites et des nems dans le décor gris métal, parcouru de frissons provoquées par le vent d’octobre qui traversait la devanture vitrée. Les propriétaires allumaient la radio sur France Info. Un ou deux types partageaient les places assises. Des genres très différents en général, des semi-clochards mal habillés ou des travailleurs en costume gris. Il était l’adolescent qu’il avait toujours été, solitaire, heureux, spécial, méconnu.
Il lisait un livre par semaine, ce qui était pas mal sans être sensationnel, et le samedi matin, il écrivait des poèmes et fixait la fontaine d’un bassin en attendant que n’ouvre la médiathèque en face. Le temps se gâtait et il poussait la neige sur les bancs ou posait une veste imperméable sous ses fesses. Il aimait être seul et n’aurait échangé sa situation pour rien au monde. A moins que ce ne soit pour Karen. Il avait des pulsions sexuelles et essayait de les maîtriser. Il n’intéressait personne du sexe féminin et c’était tant mieux. Il savait qu’il serait tenté, sous les avances d’une jeune fille, de tomber dans un piège de souffrance et de déception. Il avait coutume de penser que sa vie d’aujourd’hui était celle qu’il aurait vécu avec Blandine. Exactement la même. Ils auraient été dans plus d’endroits, ils auraient plus sourit. Ils auraient parlé sans cesse. Lui se taisait, une fois il voulut aider une vieille dame dans la rue et se proposa pour la faire traverser la rue. Elle le regarda avec des grands yeux d’incompréhension et traversa sans lui. Il se rendit compte assez vite qu’en lui parlant, il avait pensé à sa phrase, qu’il avait bougé les lèvres, mais qu’aucun son n’était sorti. Il riait beaucoup tout seul. Il ne voulait qu’une chose : pouvoir vivre ainsi le temps qu’il resterait sur terre.

Son fantasme parisien, prénommée Karen ou Blandine peu importe, lui avait appris un jeu pour citadin perdu. Il s’agissait de monter dans un bus au hasard et de se laisser emporter vers une destination inconnue. Elle avait l’habitude de s’installer au fond du bus et de regarder le paysage déformé par les vitres sales. Lui, s’assit devant, dans le sens inverse de la marche. Il préférait cette position. Il commença par le bus qui devait l’amener de l’université jusqu’à la plate-forme par laquelle transitaient tous les bus. C’était le meilleur moyen de voyager loin. Il était neuf heures et demie du matin, TD réellement annulé pour cause de grippe du prof. Depuis deux jours, le temps alternait rapidement des grosses averses de pluie avec un temps clément et du soleil. L’air était lavé, propre et pur, la lumière éclairait la ville en travaux comme dans un tableau de Raphaël. Moins de dix personnes se trouvaient dans le bus à cette heure-ci, dont deux jeunes filles en TD avec Paul, qui l’ignoraient avec sagesse. A deux mètres de lui, elles parlaient de tout et de rien sans le regarder, l’une des deux passait son temps à monologuer sur ce qu’elles pourraient bien manger le midi, et l’autre fredonnait un vieux tube de l’été qui passait sur la radio du bus. Sincèrement, elles étaient normales. Pas plus idiotes que d’autres, plutôt l’inverse. Jolies et sincères. Carlos aurait pu les aimer, mais lui ne pouvait pas. Carlos se serait assis à côté d’elle et leur aurait parlé d’art et de surf pendant des heures sans qu’elles y trouvent à redire. Carlos en aurait embrassé une et aurait fait sa vie avec elle. Il l’aurait épousé, et elle l’aimerait à la folie. Carlos avait disparu, et Paul n’était pas Carlos. A eux deux, ils formaient un tout, une autre personne. Séparés, Paul ne ressentait pas de manque réel, pas celui qu’il ressentait pour Blandine. Séparé de Carlos, il était redevenu Paul l’ado, il avait déjà appris à aimer cette condition bien avant de connaître Carlos. Cela n’empêchait pas qu’où qu’il soit, il aurait voulu pouvoir le rejoindre, vivre avec lui et peut-être, des années plus tard, lui demander pourquoi il avait tué sa propre sœur. Il y avait de fortes chances pour qu’il soit devenu fou et qu’il vive terré dans un trou perdu. Ça ne différait pas énormément de la vie de Paul aujourd’hui. S’il y avait deux toi, l’un noir et l’autre bleu, lequel choisirai-tu ? En cette phrase de « I’m beginning to see the light » consistait le seul souvenir qu’il conserverait de leur amitié. Le meilleur souvenir. S’il n’était pas triste d’avoir perdu Carlos, c’était qu’il se trouvait au fond de lui, qu’il y avait toujours été. Lui non plus n’existait pas. Un arrêt après l’université montèrent un couple provenant du lycée. Ils avaient seize ou dix huit ans, elle était blonde habillée de cuir, il était noir habillé en survêtement. Ils avaient l’air plus sages, plus naïfs, que leur âge ne le laissait paraître. Ils se tenaient tendrement et allèrent s’assoire au fond du double bus, là où les sièges étaient surélevés, ce qui permit à Paul de jeter un coup d’œil vers eux de temps en temps. Après, plus personne ne monta dans le bus. Le conducteur était prudent, il roulait sereinement en cette matinée et quand il repassa sur le chemin du premier accident, Paul ne ressentit rien, pas un frisson, il n’y pensa qu’après, se rappelant la forme qu’il avait entraperçue entre les buissons. Le jeune couple était assis l’un à côté de l’autre, la fille regardait par la fenêtre et le garçon regardait droit devant lui. Les étudiantes en Lettres étaient toujours bloquées sur le débat à propos du repas de midi. Paul se demandait s’il devait sortir son walkman ou continuer à saisir des bribes de conversations, lui qui ne pratiquait plus énormément cet art, lui préférant celui plus travaillé du mutisme. Le jeune couple ne parlait pas. Le garçon lui glissa à peine deux mots à l’oreille le long du trajet. La radio dans le bus diffusait une émission qui parlait de la télévision. Cela paraissait tellement normal à Paul. Le jeune couple mâchait des chewing-gums. Chacun fixant un autre point à l’horizon, leurs mâchoires s’acharnaient sur des malabars, ils étaient tant pris par la tâche que leurs bouches s’ouvraient en grand à intervalles réguliers, Paul pouvait voir leur langue, et dessus, la couleur rose du chewing-gum. Très vite, une chorégraphie naturelle se mit en place. La fille et le garçon n’ouvraient plus la bouche au hasard, c’était la fille qui commençait, elle mâchait un coup, et le garçon prenait la suite, un coup, et c’était de nouveau à elle. Ils n’étaient pas encore au point, la fille avait tendance à mâcher deux ou trois fois de suite en oubliant la chorégraphie, heureusement, le garçon rattrapait toujours la situation en improvisant un nombre supplémentaire de traction de sa bouche. Le temps des embouteillages naissant du matin, Paul avait compris. C’était la chorégraphie du langage. Tel que dans une comédie musicale, le jeune couple parlait. A leur façon, à la façon d’un endroit où le chant des oiseaux et le bruit du vent étaient remplacés par la sirène des ambulances et le fracas du béton percuté par un marteau piqueur. Il ne regrettait rien. Il ne lâchait pas de larme sur ce monde-ci. Tout au juste savait-il qu’il ne pourrait jamais y vivre autrement que comme un témoin. Il n’en serait pas un acteur. S’il le devenait, il serait malheureux. Le bonheur, il pouvait l’avoir en regardant se déployer les ailes écailleuses du vingt et unième siècle. Au moins, il avait trouvé une place à laquelle il devait se tenir, s’accrocher de toutes ses forces en résistant à la tentation accrue de participer, de passer devant la caméra plutôt que derrière. La société entière était confrontée à cette situation, des milliers de personnes faisaient la queue pendant des heures afin d’avoir la chance de participer à une émission de télé réalité. Pour être acteurs, filmés vingt quatre heures sur vingt quatre, ils étaient prêts à tout, à vendre leurs âmes et leurs corps. Une fois sélectionnés, une fois passé le mois de gloire télévisuel, la plupart s’effondrait en dépression. Certains le faisaient même pendant que les caméras tournaient encore. Tout ceci simplement parce qu’ils ignoraient ce que venait de comprendre Paul, ils ignoraient que la pomme de la connaissance moderne, si attirante et belle, était la volonté d’être acteur de la vie. Ce n’était pas donné à tout le monde. Les gangsters, les femmes fatales, avaient les capacités de l’être. Paul savait que ces capacités ne lui avaient pas été données. Alors il se contentait de regarder le jeune couple discuter sans prononcer de mots, il se contentait d’espionner les vies des deux étudiantes en Lettres et en arrivant Porte Jeune, la plate-forme de tous les bus, il mit ses écouteurs sur les oreilles, le deuxième album d’Interpol en marche, et hésitant un court instant à suivre les étudiantes, il monta dans le premier bus qui suivait le sien, sans en regarder ni le numéro ni la destination, et regarda les étudiantes se fondrent dans les mouvements de foule.
C’était un bus simple, un vieux modèle, avec un chauffeur près de la retraite, souriant et enthousiaste. Il s’assit à l’exacte même place que dans le bus précédent, c’est-à-dire le deuxième siège sur la droite, dans le sens inverse de la route. Au fond du bus, il y avait deux copines indifférentes d’à peu près vingt ans, et deux garçons typés sport assis à des places séparées. Devant, un vieux couple ouvrier plaisantait et une dame âgée somnolait. Il monta le son du walkman au plus haut dans le but d’oublier cet environnement. Empruntant une avenue en travaux, Paul eût une petite idée de sa destination. Tout le long du trajet, la moitié de la route était à cœur ouvert, lambeaux de bétons arrachés de force, terre à nue transformée en boue par la pluie. De fait, chaque simple pan de mur, chaque marque de gomme de pneu au sol, la moindre flaque d’eau sombre, contrastait avec la pureté de l’air et du ciel débarrassé de la poussière par la pluie qui s’était désormais arrêtée de tomber. Les saletés s’étaient amassées au sol. Sur cinq mètres de haut, les formes n’étaient que grisailles, le bus était gris lui-même, et les devantures noircies des nombreux magasins fermés pour faillite montrait la déchéance de l’Homme face à la nature qui se renouvelait sans cesse. Paul se trouvait des points communs avec cette saleté et il lui trouvait des points communs avec la musique qu’il écoutait. Ils venaient du même endroit, immeubles, Hommes, musiques, machines, travaux, verres, moteurs, ponts et peintures avaient une seule mère, un seul père. C’était une idiotie de vouloir, en tant qu’être humain, s’enfuir de la ville et vivre dans la nature. La place de l’humain était au milieu du béton et de la pollution, et nulle part ailleurs. S’il devait en périr un jour, soit. La nature était le pire ennemi de l’être humain. Le bus tourna à droite dans une petite ruelle à peine grande pour que deux voitures l’empruntent, et il frôla dangereusement certains immeubles. C’était un chemin de déviation, et prenant deux fois à gauche, il retrouva la route principale. En face du musée de l’automobile, anecdotique, se trouvait un autre musée, celui de la voiture miniature. C’était un vieux magasin encastré dans un immeuble entrain de pourrir, les vitres de la devanture étaient devenues opaques avec le temps et à même le mur était peint en blanc la description du musée « + de 5000 modèles », etc. Paul se doutait que le fameux musée ne devait pas être plus grand que sa chambre dans la maison de ses parents. Devant le magasin, un vieil homme nettoyait le trottoir avec un seau et une serpillière. Sa femme, sur les marches menant au magasin, tentait désespérément de rendre la vitrine à nouveau transparente. En voyant l’eau savonneuse couler dans le caniveau, Paul comprit que le couple marié devait répéter les mêmes gestes tous les matins à la même heure, et le soleil se reflétant au milieu de la mousse et des bulles, il sut que comme Carlos, Blandine était en lui. Il les avait inventés, ils étaient devenus réels. Il n’avait qu’à penser à eux pour qu’ils reviennent. Il n’était jamais seul et ne l’avait jamais été. Depuis ses premiers jours, ils avaient été avec lui, ils lui avaient tenu la main quand il était tombé d’un tronc d’arbre à la maternelle et s’était ouvert le crane. C’était avec eux qu’il riait, avec eux qu’il pleurait et qu’il écrivait. Il était la personne la moins seule au monde. Les autres, s’ils avaient besoin de s’entourer d’une troupe d’amis disparates, c’était bien parce qu’ils étaient tous seuls même au milieu du reste du monde. Lui, Paul, pouvait passer des jours enfermé dans sa chambre et être heureux. Il venait de découvrir sa différence, il venait de comprendre qu’il n’était pas seul, que les autres l’étaient, qu’il n’était pas anormal, que les autres l’étaient, qu’il n’était pas fou, que les autres l’étaient. Il vit au dernier moment que le bus s’était vidé et que les deux copines du fond du bus allaient descendre. Les règles du jeu qu’il avait établi lui-même spécifiaient qu’il n’y avait que deux façons de descendre du bus pour le joueur : une fois arrivé au terminus ou quand la dernière personne dans le bus à part lui descend. Le deuxième album d’Interpol s’arrêta au moment même où il se leva pour descendre. Le chauffeur, ne l’ayant pas vu se lever, demanda à la criée s’il descendait au terminus. Le voyant sortir, il s’excusa, et le bus continua vide. Paul ne savait pas où aller. Il se trouvait à un carrefour dont les quatre chemins étaient anonymes et vides. Il suivit d’abord les deux copines et s’arrêta immédiatement pour changer de disque et enclencher le premier album d’Interpol. Se retournant, il vit les immenses collines de terres qui indiquaient la présence de terrain minier et changeant d’avis, il prit la direction des mines. C’était une longue avenue, avec un coiffeur, un donner kebab, un magasin de vêtement pour femmes rondes, et rien n’était ouvert à cette heure-ci. Il n’y avait personne, pas même des voitures, à moins qu’hypnotisé par le son du walkman, il n’entendit pas le bruit des moteurs. De l’autre côté de la rue, les collines de terre touchaient le ciel et la grosse masse de nuages gris qui avaient fait son apparition se déplaçait à vue d’œil, poussée par le vent. Une rue semblait faire le tour des collines et il se résigna à ne pas l’emprunter en voyant que l’entrée en était grillagée et portait de nombreux panneaux de mise en garde. Paul pensait à faire demi-tour et retrouver dans l’autre sens le même bus qu’il avait déjà pris, et à deux doigts de repartir, il vit un vélo zigzaguer devant lui et passer à côté d’un arrêt de bus. Il s’approcha, changea de trottoir par intuition, bien qu’il y avait un arrêt dans les deux sens, posant à peine les yeux sur les horaires, il entendit un bruit sourd et un bus s’arrêtait à ses pieds, ouvrant grand la porte. Il venait de nulle part, le chauffeur discutait avec un contrôleur et Paul dut baisser le son du walkman pour entendre ce qu’ils disaient. Il prit sa place habituelle et remit le son. Le bus, à l’intérieur comme à l’extérieur, était vert, le vert des bandes rectangulaires sur la carrosserie, le vert des houses qui recouvraient les sièges. Les passagers étaient toutes des filles plus jeunes que Paul. L’une d’elle possédait un très beau visage, sincère et gentil, elle pianotait sur son portable bien qu’un livre soit posé à ses côtés. A en juger par la couverture, c’était un livre de cours. Dans la deuxième partie du bus, les filles dépassaient à peine les quinze ans. Elles allaient à l’école avec un sac à dos bien rempli. A l’arrêt suivant montèrent une femme et sa poussette, elle entra par la deuxième porte, celle devant la jolie jeune fille qui se leva et pressa sur le bouton d’ouverture avant de porter l’avant de la poussette pour lui faire monter les marches noires et abruptes. Elle était serviable et souriante. A sa place, elle se remit immédiatement au téléphone portable. La femme bloqua la poussette contre les barres de ferre, son enfant très silencieux et immobile. Le bus empruntait des avenus vides bordées de maisons ou de magasins abandonnés mais, ici, entretenus. La petite taille des ensembles immobiliers laissait une forte place au ciel dans le champ de vision de Paul, et il eut largement le temps de voir les nuages s’assombrirent avant que les premières gouttes ne frappent la route, le toit et les vitres du bus. Il semblait être le seul à l’avoir remarqué. Il vit d’un coup l’ensemble des passages hocher de la tête et ouvrir la bouche, ce qui le fit baisser le son du walkman trop tard pour comprendre le sens de la phrase que venait de prononcer le chauffeur à l’attention du bus. Il déduit simplement qu’il leur demandait s’ils avaient une certaine chose. Vu le temps, il pensa à des mouchoirs, et laissa le son assez bas une minute ou deux. Petit à petit, il perdit la conscience du décor qui l’entourait et des gens qu’il côtoyait. Il ne restait que les souvenirs soulevés par la musique, des histoires de nuits noires, de visages de jeunes filles adorées et jamais approchées. Le bus emprunta l’autoroute à la grande stupéfaction de Paul. Deux secondes après avoir flâné à travers des petites rues de village, il fonçait sur la voie de gauche, dépassant des voitures et des camions. Ainsi étaient réunis les deux récents accidents de Paul, le bus et l’autoroute, des événements mineurs à la vue de ces derniers mois, et les seuls événements qu’il lui restait. Les filles du bus avaient l’habitude de ce chemin, elles ne regardaient pas par la fenêtre et étaient concentrées sur leurs portables ou leurs copines. Au bout de cinq minutes, le bus prit une sortie et se retrouva à nouveau au milieu des ruelles de la ville. A un feu rouge, Paul aperçu l’entrée d’un grand complexe de discothèques dont il entendait la publicité à la radio, et il imaginait l’endroit la nuit, bourré de voitures mal garées et de jeunes gens de son âge s’empressant d’écouter une musique qu’il détestait, qu’eux adoraient, et qu’ils auraient déjà oublié le lendemain matin. Décidément, il était plus heureux ainsi. Personne, aucun dj, ne lui imposait des disques, personne ne lui disait sur quelles musiques il pouvait danser et sur quelles c’était impossible. Plus loin, sur le parking d’un supermarché hard discount, deux semi-clochards faisait de la monnaie avec un asiatique et son berger allemand, les trois plaisantaient et quand les clochards partirent tandis que l’asiatique entrait dans le supermarché, ils n’en finissaient pas de se saluer. Pour Paul, il y avait de cela dans toute vie. On ne peut s’entendre qu’avec les gens comme nous, c’est une alchimie invisible qui passe, ce n’était pas une question de condition sociale, de musique, d’intelligence. Loin de là, c’était une question d’âme, il fallait partager l’âme de quelqu’un pour vivre avec lui, pour rire avec lui. Il y avait des types d’âmes dominantes, partagées par la majeure partie de la population, qui s’entendait et faisait leurs vies ensembles. Et puis il y avait les âmes solitaires, celles qui ne possédaient pas ou peu de frères, disséminées sur la totalité du globe. Il existait des millions de type d’âmes solitaires ou mineures, et elles ne rencontraient que très peu de soeurs d’âme du même type. Paul se demanda s’il n’était pas possible à toutes les âmes solitaires de s’unir pour former un type majeur, mais il doutait de la viabilité d’un tel processus. Au fond, ces âmes solitaires étaient faites pour être mineures, elles ne pouvaient vivre qu’à trois ou quatre au maximum. Au-dessus, en devenant un type majeur, elles seraient devenues folles. Les écolières quittèrent le bus. Il restait encore deux passagers dans le bus, la femme et son enfant dans la poussette. Il suivit les écolières des yeux et les vit se rendre à un autre arrêt de bus. Elles devaient être inscrites dans une école privée.
Le bus reparti rapidement. La montre de Paul indiqua la proximité de midi. Le premier album d’Interpol allait bientôt toucher à sa fin. Le bus traversa la ville et retrouva les routes découpées en deux par les travaux. Un homme dans la soixantaine, le corps fatigué et le visage agréablement bien conservé, monta à un arrêt. Ils passèrent à côté de la friterie que fréquentait Paul, et il vit la chinoise servir son repas à un de ses voisins habituels. Ils arrivèrent à la Gare en suivant un chemin spécialement aménagé à travers les travaux et ce fut là que la femme enceinte descendit. Il restait encore le vieil homme. Paul pria pour qu’il descende bientôt, avant son disque ne touche à sa fin. La pluie s’était arrêtée, elle ne faisait que cela à cette époque, tomber fortement une petite demi-heure et laisser la place à un beau soleil. Il se laissa absorber par les deux derniers morceaux du disque, mélopées effaçant peu à peu les dernières touches du réel et il ignora la fin du voyage. Il gardait en tête que dans quelques minutes, il devait être chez lui pour manger avec ses parents, alors qu’il s’éloignait de plus en plus du bon chemin. Le vieillard appuya sur le bouton rouge d’ « Arrêt demandé ». Entre-temps le bus fut pris dans l’embouteillage du déjeuner et cinq minutes s’écoulèrent avant qu’il ne s’arrête et n’ouvre ses portes. Le premier album d’Interpol était fini. Paul posa ses pieds sur la terre ferme et le bus partit en trombe. Il se retourna et reconnut le quartier. Il y avait déjà fait des tours de reconnaissance et d’espionnage. A deux minutes habitait Elise, sa voiture réparée depuis l’accident trônant dans le garage.



La maison d’Elise était un préfabriqué rouge au milieu de dizaines de maisons exactement semblables à la sienne, deux étages, le garage accolé, cinq fenêtres sur la façade principale, un petit jardin devant avec de l’herbe bien verte, et pas de clôture. Des citrouilles avaient été disposées sur le rebord des fenêtres. C’était un magnifique midi soufflé par un vent chaud, le temps parfait pour une fin. Son téléphone portable vibrait contre sa cuisse, il savait sans regarder que ses parents s’inquiétaient de son retard. Ils l’aimaient beaucoup, ils s’occupaient de lui et de ses besoins. Ils étaient les parents parfaits, ceux qui lui avaient donné son éducation et il ne leur jetait pas la pierre pour tout ce qu’il avait fait et qu’il allait faire. Il était responsable de lui-même. Il sonna à la porte d’Elise après avoir enjambé le petit portail d’entrée. Aucun bruit et aucun mouvement dans la maison jusqu’à ce qu’une lampe très jaune n’éclaire la partie de la porte en verre fumée. Des clefs tournèrent dans plusieurs serrures. C’était un jour neutre en tout point, un ciel gris et peu de bruit. Son visage apparut et elle fut surprise en le reconnaissant. Ses cheveux à elle avaient poussé jusqu’en dessous des épaules, ils étaient frisés désormais et d’un noir percé par des légères colorations blanches. Des notes de guitares en pleurs couraient dans la tête de Paul. Elise avait fait un effort certain pour paraître belle, elle s’était maquillée, bien habillée et parfumée. Elle n’avait plus grand chose de l’animal fatigué et abattu qui l’avait pris en stop.
-Qu’est-ce que vous faites ici, dit-elle effrayée et sans doute encore plus honteuse.
Elle ouvrit complètement la porte et restait fixe et droite, lui montrant qu’il ne pouvait entrer.
-Je … Je suis venu vous rendre votre argent. Pour le train.
Elle se détendit légèrement, se rappelant qu’il n’était pas un mauvais bougre, qu’il avait su être tendre.
-Je vous avais dit de l’envoyer par courrier
-J’habite à Mulhouse maintenant. Je suis venu l’amener parce qu’avec le courrier on ne sait jamais, et puis je voulais vous revoir.
Elle sourit et respira à nouveau. Elle lui fit une place pour qu’il entre.
-Je ne peux pas vous recevoir longtemps, mais pour un petit café, je ne vois pas de problème, avoua-t-elle
-Merci, merci beaucoup j’en prendrai bien un.
L’intérieur de la maison était relativement vide, rien au mur, peu de meuble, juste une moquette saumon et du papier peint jaune.
-C’est un peu nu, je sais. Je me suis installé il n’y a pas si longtemps et j’ai jamais trouvé le temps de faire des améliorations.
Ce n’était pas tout à fait vrai, à l’intérieur aussi avait été fait des efforts pour Halloween, des toiles d’araignées vendues en bombe étaient disposées sur les meubles, accompagnées de poupées de paille censées représenter des sorcières.
-Alors. Je ne suis pas sûr de savoir qui vous êtes, articula Paul. Nous nous étions à peine parlés avant l’accident.
-En tout cas, je suis toujours la même. En mieux. J’ai retrouvé un travail stable et bien payé. J’agence ma vie comme je peux. Je suis toujours divorcée. Mes enfants sont toujours chez mon mari, loin.
-Des enfants ? Combien ?
-Un garçon et une fille. Ils sont à Paris.
Paul suivit Elise dans la cuisine où elle préparait une dose de café dans le percolateur. Elle préparait en même temps un repas à la cocotte minute, qui sentait bon les légumes.
-Et vous ? demanda-t-elle
-J’ai changé de discipline. J’étudie la littérature maintenant. Et je suis revenu à Mulhouse pour réduire mes frais. A part ça, il y a si peu de choses qui changent. Ma vie est la même depuis au moins quatre ans.
-J’espère que ce ne sera pas mon cas … Sans vous vexer.
Elle agissait comme s’il ne s’était jamais rien passé entre eux, elle avait fait une ellipse totale sur ce moment intense entre l’accident et l’arrivée des secours. Paul, en la regardant, ne pouvait s’empêcher de la voir nue, de sentir sa respiration forte et désagréable. Elle s’absenta de la cuisine quelques secondes, laissant à Paul le soin de remplir deux tasses de café. Son téléphone portable vibrait à intervalles réguliers, parfois il ne le sentait plus car il glissait trop au fond de sa poche. Finalement, il ouvrit le couvercle de la poubelle et le referma aussitôt après y avoir jeté le téléphone. Il craignit que le son sourd de la vibration ne fasse que s’amplifier, ce qui ne fut pas le cas, à sa grande satisfaction. Quand Elise revint, il ne put deviner ce qu’elle venait de faire. Il percevait de plus en plus à travers son étrange comportement la gène qui le touchait lui aussi. Elle oubliait où étaient rangés les sucres. Elle commençait des phrases inutiles et ne les finissait pas.
-Comment étiez-vous à mon âge, demanda Paul.
-A peu près comme aujourd’hui
-Oui, ça je peux le concevoir, sourit Paul.
Elle tournait son café avec délectation, plusieurs fois de suite dans le sens des aiguilles d’une montre, et puis elle inversait, brisait les ondes tourbillonnantes qui s’étaient formées sous la première impulsion.
-Je ne parle pas du point de vue physique. Votre caractère, votre vie. Vous aviez un petit ami ?
-A votre âge, oui à peu près.
-Qu’est-ce qu’il faisait, qu’est-ce qu’il est devenu ?
-Il travaillait dans la restauration et il est devenu le père des mes enfants et mon ex-mari.
-Vous l’aimiez vraiment ?
-Je suppose oui.
-Et pourquoi vous ne l’aimez plus ?
-Peut-être que quand on commence à avoir des enfants, on fait des efforts pour ça marche. Et plus tard, les efforts sont de plus en plus difficiles à faire.
-Je ne vous comprendrai jamais, soupira-t-il avant d’ajouter en riant pour allègre sa phrase: Vous en avez conscience, hein ?
-J’aurai toujours du mal à vous suivre alors ?
-On peut se tutoyer.
Et elle se rapprochait de plus en plus de lui en ayant l’air tout à fait inconsciente de sa lente dérive. Elle posa sa main sur le genou de Paul et l’y laissa longtemps avant de commencer à remonter sous forme de caresse. Paul ne disait rien, elle non plus. Le temps des phrases était fini dans ce monde là. Elle glissait le long de sa cuisse, au-dessus et en dessous, et montait de plus en plus haut. Il pouvait de nouveau sentir son haleine, et il la trouvait désagréable, acre et sèche.
-Faut fermer les volets, glissa-t-elle rapidement.


Ils le firent sur le sol dans la cuisine, dans le lit défait et couvert des vêtements de la chambre d’Elise, dans le salon, et contre une fenêtre ouverte, protégés par un volet. Ils le firent avec la télévision allumée, en regardant l’aquarium, en se voyant dans une glace. Paul n’aimait pas vraiment cela mais il découvrit l’esclavage à lui-même, ce sentiment imperturbable qui l’empêchait de s’arrêter, de se rhabiller et de partir en claquant la porte. Quand il la serrait dans ses bras, il ne voyait que les défauts d’Elise, le fait qu’elle ne lui plaisait aucunement, et malgré ceci, il ne pouvait la lâcher, c’était devenu vital pour lui d’avoir quelqu’un à lui, quelqu’un à chérir, peu importe la façon. Ils le firent l’après midi entière et ne virent pas la journée changer, le ciel s’assombrire, puisqu’ils étaient eux-mêmes dans le noir artificiel de la maison. Ils furent interrompus par le bruit assourdissant de la sonnette enclenchée deux longues fois de suites. Elise devint folle, elle courut dans tous les sens en murmurant des insultes. Elle jeta ses vêtements à Paul et elle ne mit pas de sous-vêtements en s’habillant car ils ne les retrouvaient plus. Elle ouvrit le volet de la baie vitrée du salon et fit sortir Paul dans le jardin.
-Tu sais quel jour on est putain ? ! C’est halloween, c’est les vacances ! J’ai la garde de mes enfants pour le week end, tu vas pas gâcher ça.
Paul n’eut pas le temps de répondre qu’elle referma le volet devant lui. Il faisait froid sans veste et il tendit l’oreille afin de saisir la conversation qui allait s’enclencher à l’intérieur. Il n’entendit rien. Non loin de là, des enfants s’amusaient avec des pétards. Il abandonna tout espoir d’entendre quelque chose. Ses yeux se perdaient dans le vide, son esprit vagabondait dans les limbes et il ne ressentait plus le poids de son corps. Soudainement, il vit une étincelle rouge être jetée par-dessus une palissade à l’intérieur du jardin. Cinq secondes plus tard retentit l’explosion arrachant un peu d’herbe au passage. Les enfants aux pétards se trouvaient juste dans la rue. Paul repensa à ce qu’il avait vu le matin depuis un des bus. Un groupe d’ouvriers s’était réuni sur une partie du chantier du Tram, à côté de là où passait le bus. Il y avait plusieurs nationalités, des français, des maghrébins, des européens de l’est. Peu formés, fraîchement arrivés, ils parlaient tous une langue différente. Dans le but de faciliter la communication, il avait été convenu que chacun écrive son nom au feutre noir sur son casque de chantier. Et effectivement, réunis en cercle autour du maître d’œuvre se trouvait Daniel, Rafik, Vikor, Sofiane, Luc et pleins d’autres. Dans son film permanent, au fond de sa tête, Paul vit la caméra tourner autour d’eux avant de se concentrer sur chacun un à un. Ils passaient les uns après les autres, face caméra, l’air gênés, et devaient se présenter :
« Mon nom est Vincent »
« Mon nom est Davor » Avec un peu plus de mal pour la prononciation des mots français.
« Mon nom est Djamel »
« Mon nom est Alioune »
« Mon nom est Eric ».
Après que les ouvriers soient tous passés, la caméra se tournait vers lui, et il se trouvait décontenancé, surpris. Le réalisateur lui faisait des signes affolés, il devait se présenter à son tour, il essayait d’ouvrir la bouche, d’en faire sortir des mots :
« Mon nom est … Mon nom est… »
Ils se détournaient de lui. Les ouvriers, le réalisateur, l’équipe technique, lassés encore de ses bégaiements. Ils pourraient l’écouter si seulement il était cohérent, s’il arrêtait de ne parler que de lui. Il n’existait plus personne prêt à passer des heures à attendre que Paul énumère ses contradictions. Au fond, son but était d’attirer l’attention sur ce qu’il était. C’est-à-dire peu de choses. Un amas de molécules dans la désordre. Il se posa la question de savoir si quelqu’un avait déjà été là où il était. Il pensa que non. Il imaginait Blandine tomber dans les bras de Carlos, tant qu’à faire. Il l’imaginait succomber à ses muscles et à sa confiance en lui. Il ne ferait pas grand chose, juste respirer et bouger. C’était déjà plus que tout ce que Paul avait fait dans sa vie. Et ils vivraient heureux ensembles en pensant parfois à lui, avec pitié et un sourire en coin pour les conneries qu’il avait faites sans arrêt. Et lui était réconforté de leur donner une fin avec un peu de bonheur. Il penserait à eux en disparaissant. Il se dirait que son existence avait servi à ce qu’ils se rencontrent hypothétiquement. Jouer le rôle d’un petit soleil. Un second rôle bien sûr, un de ceux dont le personnage ne doit pas avoir de vie propre parce qu’il n’aura jamais aucune scène en solo. Le sourire de Blandine se retournait et partait seul le long d’une colline. Lui, Paul, cherchait à être aimer et se brûlait. Sa vision du monde resterait incomprise, et sa vision du monde, c’était lui. Sa mémoire s’effaçait doucement.
Il ne pouvait aller plus loin. Un gouffre se creusait et il déambulait aveuglement, surmonté d’un casque de chantier sur lequel était dessiné un énorme point d’interrogation.
Le volet s’ouvrit et Elise apparut, à peine calmée. Elle avait effacé toutes traces de leurs ébats dans la maison.
-C’était des enfants, expliqua-t-elle. Pour des bonbons.
-Ah d’accord… Il ne savait que dire. Il crut que ça se passait toujours ainsi.
-Je crois que tu devrais partir.
-Oui évidemment.
Il se trouva immédiatement devant la porte, en silence, prêt à partir, quand il repensa à son téléphone.
-J’ai oublié mon portable dans la cuisine, je peux aller le chercher ?
-Oui bien sûr, lui accorda-t-elle.
Elle ne l’accompagna pas, et en ouvrant le couvercle de la poubelle, il ne retrouva plus son téléphone. Des épluchures de pommes de terre avaient été rajoutées par dessus et il n’avait aucune envie de fouiller. Faisant demi-tour, il vit un grand couteau au manche dur et noir posé sur la table. Il sut que son destin était là, dressé et inamovible. Il rejoignit Elise, qui lui tendit sa veste en vitesse.
-Pars maintenant, implora-t-elle
-Est-ce que… Est-ce que c’est un adieu ?
-Oui j’en ai peur.
-Dans ce cas il faut un baiser.
Elle grimaça mais s’approcha sans qu’il ait besoin d’insister. Elle posa ses lèvres sur les siennes, et fit pénétrer sa langue dans sa bouche. Quand il sentit le goût acre de la langue d’Elise, dans sa poche sa main se serra sur le couteau de cuisine et il tenta de le planter dans le ventre d’Elise. Elle ressentit un choc qui la fit immédiatement lâcher Paul. Le couteau, mal empoigné, n’avait rien coupé. Paul le sortit de sa poche et le brandit fermement, lame en avant, en direction d’Elise. Il ne lut pas de peur, de surprise dans ses yeux. Il en était sûr, il avait appris à connaître cet univers froid, ses gens qui à force de ne rien chercher, ne peuvent rien ressentir. Sa main tremblait, comme pour la guitare, comme pour la chimie. Il savait que le manche du couteau lui échapperait. Il se jeta sur Elise qui courait en reculant. Arrivé près d’elle, ne se décidant pas à la frapper, elle trébuchafinalement, tombant et l’entraînant dans sa chute. Le bruit net des os d’Elise sur le carrelage fut suivi par celui plus sourd de Paul tombant sur elle. Aucun des deux ne bougeait plus. Elise pensa s’être fracturée le bassin, elle avait une forte douleur du dos jusqu’aux jambes. Essayant de s’extraire, elle vit du sang sur ses mains et s’empêcha de crier. En voulant se dégager et localiser la plaie, elle se rendit compte que ce n’était pas son sang. C’était celui de Paul, le couteau enfoncé sous le sternum jusqu’au bout du manche. Il était immobile, inconscient. Elle le retourna sur le côté et réussit à se lever, bien qu’elle eut très mal. Le corps de Paul à terre était mou, sans réaction. Il n’y avait que peu de sang, le couteau bouchait la plaie. La sonnerie de l’entrée retentit, accompagnée de rire d’enfant. Elle avait la douloureuse impression que ses yeux gonflaient et que les globes allaient exploser et se transformer en vapeur. Le goût du sang s’insinuait dans sa bouche. Le sang de qui ? Dans son corps, elle pouvait voir ses organes se romprent un à un dans un nuage lent de poussière rouge. Elle scruta le couloir, constata l’étendue des dégâts : la moquette était imbibée de sang, la commode en bois renversée, un morceau de la tapisserie avait été arraché par des coups de couteau qu’elle n’avait pas remarqué. Sa coiffure était foutue. Elle se rendit compte que désormais, elle ne désirait qu’une chose, être sauvée. Elle se jeta sur le verrou, ses mains tremblaient et elle se cassa un ongle en tentant de le tourner. Elle se mit à pleurer, elle était tellement moite que ses mains glissaient et échouaient lamentable à ouvrir la porte. Les enfants crièrent à travers cinq centimètres indestructibles : « Des bonbons ou des farces ! !». Et le monde poursuivait son requiem.

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