Thursday, February 16, 2006

Chapitre 5

Le train partait à sept heures et demi du matin. Il n’y avait pas grand monde à cette heure-ci, les mendiants ne faisaient pas encore la manche dans le hall d’entrée, les passagers étaient peu nombreux, ils arrivaient à peine à remplir un dixième des trains à cette heure-là. N’empêche, il reconnut un type de son ancien lycée qui l’avait succédé avec une de ses ex achetant son billet au guichet d’à côté. Ils se saluèrent de loin, il portait un sac de randonné sur le dos et étant accompagné de sa nouvelle petite amie, une brune dont le visage était si ordinaire que Paul l’eut oublié dès qu’il le vit. En vu du voyage, il s’était acheté le « Psychocandy » des Jesus and Mary Chain et en faisant un tour au kiosque il trouva le NME daté de la semaine dernière au rayon presse internationale. En le feuilletant il fit tomber des dizaines de petits papiers publicitaires d’environ dix centimètres carrés, écrits en anglais, marqué d’un numéro de téléphone illustré par la grande photo noir et blanche un arabe en costume blanc traditionnel. Il essaya de retracer le voyage, non pas du magazine, habitué à cela, mais des publicités glissées dans les magazines lors de l’empaquetage des cartons par un employé voulant rendre service à son cousin, ignorant que ses cartons allaient passer sous la manche à toute vitesse, prendre d’autres trains, majoritairement vers Paris et ensuite dans les grandes gares du pays, déballés par le gérant du kiosque empoté et grisonnant, ils le sont toujours. Ces petites publicités n’avaient rien à faire ici, dans ce pays, elles étaient clandestines et maintenant gisaient sur le sol beige de la gare de Strasbourg. Paul les ramassa, vérifia qu’il n’avait pas été remarqué et fit le tour de la boutique à la recherche de la terre d’accueil idéale. Il regarda en coin les magasines pornographiques, non, leurs lecteurs étaient habitués à tout et n’importe quoi, à des centaines de publicités qu’ils ignoraient pour aller dans les vifs du sujet, il s’attarda sur les romans de gare, ceux écrit par des auteurs au noms le plus anglophones possible, même si en vrai, ils s’appellent tous Jean-Paul Durand et il fut étonnement surpris là de voir « Cosmopolis » de Don Delillo, en analysant l’endroit, il se rendit compte que les mauvais roman policiers au nom anglais étaient tous des versions françaises, alors que Cosmopolis se trouvait dans les romans en version originale, entouré de « Oracle’s night » de Paul Auster, « Carolina » de Neil Gaiman et plein d’autres. Il se rendit compte que les anglo-saxons développaient une vraie culture, référencée et relativement populaire et que le goût des français était pathétique, en l’absence d’une vraie culture personnelle , il se contentait de singer la culture anglo-saxonne au lieu d’en prendre le meilleur en l’état. Il glissa les publicités dans « La cible rouge » de Neil McCook, rendant de l’authenticité au simulacre et paya les quatre euro vingt cinq du NME à un employé aux yeux mi-clos et à la bouche pâteuse, mal réveillé ou endormi, il était impossible de le savoir.

Il passa une première fois son billet dans la machine à composter et celle-ci lui demanda poliment de le retourner car il l’avait présenté dans le mauvais sens. Il s’excusa et répara sa faute, avant de se rendre sur le quai huit, où le train l’attendait déjà. Il était en avance d’une dizaine de minutes et les portes des wagons étaient fermées. Il en ouvrit un et prit place dans la semi-obscurité du matin. Il était totalement seul, et sortit son tout nouveau walkman, lecteur de mp3. Il y plaça son disque et commença à déchiffrer le NME en plissant les yeux et en l’orientant vers la fenêtre pour avoir plus de lumière. Il était assis sur un siège à deux places, serré par le dossier du siège de devant, serré sur le côté par l’accoudoir, serré derrière par la dureté du siège. Il partait pour Autun, Saône et Loire. Il ne pouvait plus rester à Strasbourg, au milieu du trafic incessant des voitures, entouré de visages connus qu’il pouvait croiser à chaque instant dans la rue. Cette fois, il avait besoin de calme, d’air pur, d’isolement, sans même un cinéma intéressant, sans les bars et les restaurants. Il voulait écrire, mettre à l’encre les idées qui petit à petit colonisaient son esprit, il devait rendre viable l’ équation du monde, de son monde tel qu’il le voit, pour la révéler au monde entier. Carlos était trop occupé par les dernières retouches à son jeu et le début de la promotion pour pouvoir venir avec lui, ni même le rejoindre. Il l’a prié pourtant, il n’y avait rien à y faire. D’un autre côté, il était nécessaire qu’ils s’éloignent l’un de l’autre, juste quelque temps, afin de se retrouver seul avec lui-même à chaque instant, comme il l’était presque toujours durant son adolescence, il savait que c’était là sa vraie nature, imposée par la vie depuis toujours, il fallait la retrouver dans une certaine mesure. Voilà trois semaines qu’il n’avait plus eu de réponse de Karen. Depuis sa dernière lettre, celle où il tentait le tout pour le tout, où il demandait à la voir, la toucher, la connaître et où il finissait par demander si elle souhaitait expérimenter la même chose, malgré toutes les appréhensions qu’il peut y avoir quand on ne se connaît pas réellement, que l’on habite loin et que l’on pense que l’autre est une personne parfaite. Il était impossible qu’elle mette tellement de temps à répondre ou à poster la lettre. Au meilleur des cas, la lettre s’était perdue dans le courrier et ferait surface le lendemain de son départ pour Autun ou dans trente ans. Carlos avait la clef de sa boite aux lettres et lui transmettrait tout signe de vie de la part de Karen. Au pire des cas, elle avait trop peur de lui répondre, elle s’était trouvé dépassée par l’enthousiasme de Paul et ne voulait le briser avec une réponse négative, elle préférait la note d’espoir qu’elle lui laissait par une absence de missive. Les filles qu’il avait connu l’avaient toujours trouvé trop positif, trop rapide à monter dans la gamme des sentiments et à s’investir dans une relation. Pour lui, c’était très simple, il voulait connaître le mieux possible sa petite amie et pour cela, il voulait passer du temps avec elle, parler de son enfance, de ses phobies, de ses rêves, de ses fantasmes inavoués. Il rencontrait beaucoup de difficultés à comprendre pourquoi le fait de ne pas être intéressé par sa petite amie, de ne pas ressentir le besoin de la voir et de lui parler à chaque instant du début de la relation, de ne pas faire d’effort pour se sentir bien en sa présence, pouvait contenter une fille. Apparemment, c’était ce qu’elles auraient voulu qu’il fasse et ce qu’il ne faisait jamais, c’était viscéral et impossible, à son grand regret.

Et il était seul dans ce train et il trouva que l’album des Jesus and Mary Chain ne valait rien du tout comparé à « Honey’s dead », le disque dans son entier n’était qu’une suite de mauvais rock’n’roll mou joué très fort pour donner mal à la tête. Cela ressemblait à une expérience ratée, dont le tir serait rectifié afin d’aboutir à la formule noisy parfaite pointant le bout du nez dès le premier titre, « Just like Honey ». Alors, il la passa en boucle en observant le wagon rempli de trois personnes qui descendirent une gare avant la sienne. Il somnolait dans l’état second qui caractérise les voyages en train, celui qui s’y soumet ne connaît jamais le sommeil et se contente de rêver en égrenant les arrêts afin de ne pas rater le sien. Paul descendit à Dijon, sur le quai, il échangeait sa place avec plusieurs dizaines de personnes montant dans le train, il sourit en se demandant quelle personne allait occuper son exacte place.

Il rejoignit un autre quai pour attendre le train suivant, en direction du Creusot. Il y avait dix minutes de latence, dont il profita pour s’acheter un mars au distributeur automatique et le manger à côté de l’escalier à la rampe en fer forgée, en observant le va et vient qui l’empruntait, pour la plupart composé du personnel d’entretien revêtu de gilets oranges fluorescents. Il se dirigea vers une poubelle pour jeter l’emballage de son petit déjeuner et de là-bas put voir la pompe à essence de la gare qui ressemblait à s’y méprendre à n’importe quelle station service dans n’importe quelle ville du monde. Pourquoi les trains ne roulaient-ils plus à la vapeur ? Pour aller plus vite, soit. A cet instant il sentit une odeur forte mélange d’essence brûlée et de ferraille rouillée et il entendit un roulement mécanique, c’était son train qui se positionnait. Après que le wagon transporteur l’ait disposé, le train s’agita une fois d’arrière en avant, signifiant que la locomotive venait d’être disposée dans le bon sens. Il prit place à bord d’un des deux uniques wagons du train, à bord duquel il était absolument seul. L’appareil s’ébranla aussitôt, comme s’il n’avait attendu que lui, et se mit en route à travers ces plates contrées. Il avait lu et relu le NME et décida de ne pas écouter de musique. Au lieu de cela il se contentait d’écouter sa respiration exagérément forte se propager à travers le wagon. Il se leva, essaya plusieurs sièges, touchait leur tissu, sentait littéralement leur passé, certains avaient une odeur de shampoing acide bon marché, d’autres sentaient la nourriture et plusieurs infestaient carrément le moisi. Paul avait l’impression d’être seul maître à bord d’un train hanté conduit par le fantôme d’un chauffeur rendu fou par le suicide de sa maîtresse sur un passage à niveau. Le wagon cahotait de gauche à droite, il pouvait le sentir alors que ses pieds reposaient sur le plancher quand il se déplaçait. Dehors ce n’était que verdure et pâturage. Les seuls signes de vie résidaient en quelques maisons qui pointaient parfois près des voies, la plupart du temps il s’agissait de restaurants familiaux postés le long des routes départementales. Les vaches blanches lui faisaient des clins d’œil quant elles n’ étaient pas affalées l’une sur l’autre à l’ombre, à côté de l’auge vide. Des petits cours d’eau barraient souvent les étendues vertes et dégagées, autour d’eux se concentraient les seuls arbres à des kilomètres, ordinaires et feuillus. En traversant une route, il surprit un vieillard habillé d’un pantalon brun et d’un gilet vert comme l’herbe, attendant de l’autre côté de la barrière. Il avait un mouchoir entre les mains et il se l’appliqua sur le visage. Il n’avait pas l’air de se moucher, plutôt, il essuyait ses yeux, en crispant sa mâchoire de douleur, laissant apparaître des dents intactes et noires. Impossible de savoir s’il pleurait ou s’il épongeait ses gouttes de sueur, impossible de savoir s’il était le garde barrière ou un vieux paysan à la retraite et aussi vite que se posaient les questions, il disparut et le train s’arrêta.


La gare du Creusot était petite, elle possédait deux ou trois quais et un enclos pour disposer les vélos des voyageurs qui venait travailler sur la ville et devait encore se déplacer jusqu’à leur entreprise. Le hall était ouvert au vent, il n’y avait plus de guichets ouverts, leurs vitres hermétiques étaient condamnées par un store jauni et plein de poussière, désormais le seul moyen de se procurer un billet était de s’adresser à la machine automatique, il n’y avait plus d’autres employés que la maintenance et la sécurité pour remettre les choses en état et empêcher qu’elles soient dégradées. Paul avait l’impression que le monde lui-même était soumis à cette condition. Il avait une crise de renvois douloureux au goût de cacahuètes qui bouchait son œsophage. Il lui était impossible de les cacher et il se posa la question de savoir si réellement, tout le monde le regardait en permanence. Il en avait toujours l’impression, et la plupart du temps, ce n’était qu’un réflexe, des fois seulement, il s’agissait d’une réelle impression. Son interrogation prouvait qu’il s’agissait d’un réflexe qu’il tentait de mettre à l’épreuve. Il sortit hors de la gare et fit le tour du patté de maison. Le train ne viendrait que dans une demi-heure. Il suivit une longue rue droite à perte de vue, il passait le long de grands immeubles typiques des années cinquante. Il aurait envie d’y vivre, de monter leurs vieux escaliers en l’absence d’ascenseur, d’ouvrir des portes en bois sur des pièces hautes de plafond, de parfois monter au dernier étage, là où autrefois se trouvaient les chambres d’étudiant qui avaient été depuis transformées en vrais appartements aux loyers modérés. Il regarda sa montre et préféra faire demi-tour avant de s’éloigner conséquemment du chemin du retour et d’arriver en retard à la gare. Sur les quais il y avait toujours peu de monde, la journée se rapprochait doucement de midi. Le train faisait un arrêt ici, ce n’était pas le début de la ligne. Il décida de commencer à lire « Le livre d’un homme seul » de Gao Xinjiang et s’assit à même le sol en béton en l’absence de banc. Il parcourut cinq pages et ce qui devait être son train apparut en face de lui. Il se dépêcha de prendre ses affaires de voyages qui tenaient dans une simple besace, deux paires de vêtements, y compris celle qu’il portait, des disques, un livre et son carnet de note, il monta avec le tout et s’assit à la première place libre. Là, il aurait de la place pour ses jambes. Il posa son sac sur le siège à côté de lui et mit les écouteurs sur ses oreilles, la musique bloquée sur « Just like Honey ». Au bout de deux tours de la chanson, un homme de trente cinq ans aux cheveux blonds délavés et au visage pale vint s’assoire en face de lui. Il commença une phrase que Paul ne comprit pas à cause des écouteurs, il appuya sur pause et en entendant les restes de ses paroles il tenta de reconstituer la communication. L’homme venait ici parce que c’était une place fumeur et qu’avant il s’était assis en non-fumeur. Il lui demandait si ça ne le dérangeait pas. Paul regarda autour de lui et les hiéroglyphes modernes lui montrèrent qu’effectivement, il s’était assis dans la partie fumeur du compartiment sans le faire exprès. Il confirma à l’homme que ça ne le dérangeait pas, même si c’était le contraire. Il appuya à nouveau sur la touche pause et au bout de quelques secondes la musique se tut. Il regarda le petit écran, il était éteint. Plus de piles. Là, ça le dérangeait vraiment. Il resta plusieurs minutes avec les écouteurs silencieux sur les oreilles, sans quoi l’homme aurait cru qu’en les enlevant dès son arrivée, il l’incitait à commencer une discussion. Il fit semblant d’écouter la musique et se dit que l’homme s’était peut-être rendu compte de la supercherie parce qu’avant la musique s’entendait légèrement dans tout le wagon, alors il enleva ses écouteurs en espérant que la durée suffirait à ne pas éveiller les envies de sociabilité de son voisin. Il devait se donner l’air occupé, il sortit son carnet de note à la couverture anonyme et se mit à écrire avec un stylo fatigué. Il écrivait sur ce qu’il avait ressenti plus tôt dans la gare de Dijon, quand le train démarrant doucement, il avait vu, à travers les vitres d’un autre train sur le quai d’à côté, plusieurs jeunes filles marchant sur le quai d’un pas décidé à rejoindre le terminal de sortie. Il écrivit qu’il souffrait de voir des inconnus à travers les vitres d’un train. Il y avait de l’envie dans ce sentiment, l’envie d’avoir ce que l’on ne peut pas avoir, en pensant que c’est forcément génial, parce que l’on ignore ce qu’ils sont. Cela relevait de la projection de soi-même sur l’inconnu et à la base, de personnification. Les autres du quotidien, les inconnus de ce train, n’étaient que des êtres inanimés à qui il prêtait de la pensée et des sentiments uniquement par confusion des genres et de lui-même avec son environnement. En réalité, ils ne pensaient pas à ce qu’il pensait, ils ne ressentaient pas les mêmes choses que lui et n’aimaient pas les mêmes ambiances. Il le savait et ne pouvait s’empêcher de ressentir furtivement l’inverse quand ces filles disparaissaient par l’escalier s’enfonçant sous les rails. Dans le même mouvement inconscient, un mur, un poteau auraient très bien pu revêtir tous les caractéristiques de son âme sœur, à condition d’avoir du mystère et du charme.


Il fut interrompu par son voisin d’en face qui lui posa une question. « Vous êtes musicien ? ». Il relâcha l’étreinte sur son stylo. « Non non ». « Je dis ça parce que je voyais des notes de musiques ». Il y avait effectivement des tablatures sur la page à côté de celle où il écrivait, il revint sur ces mots : « Enfin, je le suis pas vraiment ». « Je pensais que vous écriviez peut-être des paroles ». Il ria, « Non pas aujourd’hui. Je me considère pas comme un musicien, mais il m’arrive d’écrire de la musique et de jouer de la guitare ». Le wagon était plus plein que tous les autres trains qu’il avait emprunté dans la matinée et les passagers étaient attirés par leur discussion qui brisait le silence et le doux ronronnement des roues, chacun prêtait une petite oreille discrète. « En tout cas, vous avez le look d’un musicien ». Paul portait son t-shirt jaune tout droit sorti d’ « Elephant » et un Lévis 701 bleu. « Merci, je prends ça pour un compliment ». Il pensait avoir clos la discussion avec cette phrase, étant donné que l’homme ne répondit rien. Il reprit son stylo et recommença à écrire, en interaction directe avec son environnement. Que se passe-t-il quand l’élément personnifié entre en contact ? Quand le mannequin de plastique habillé par ses soins se met à parler ? Une réaction chimique se produit dans le cerveau, semblable à celle qui intervient après avoir vu une soucoupe volante ou un enlèvement extraterrestre. Il dressa une liste de symptôme : nausée, sueur, confusion mentale, mythomanie, sensation de viol … Le sujet déclare « on me vole mes pensées, on entre dans mon esprit par effraction ». Ce « on » se trouve en l’occurrence être le décor. Le sujet sombre doucement dans la névrose et ressent en toute circonstance le besoin irrépressible d’être seul et de se reposer, confronté à la foule, il se perd volontairement et cherche à combler des envies masochistes d’être persécuté et battu en pénétrant avec force dans les endroits où la densité est la plus élevée, une fois au milieu il est attiré par le sol et finit souvent accroupi ou à genou, invisible de l’extérieur de la foule, proche de se faire piétiner, ceci arrivant parce qu’il y a un choc entre la réalité et le fantasme et que la réalité gagne toujours. Paul sentit un regard sur lui et lâcha son stylo. Il relit son paragraphe et il ne fallut pas longtemps pour que l’homme continue son quasi-monologue en se présentant : « Je suis organisateur de spectacle. Je travaille avec Didier Gustin et d’autres. Je vais à Autun pour organiser l’élection des Etoiles, c’est un peu comme les miss ». Et il continua comme ça longtemps, à parler des Etoiles, pas des étoiles, il lui donna une plaquette avec l’adresse de son site Internet et s’il n’y avait pas eu l’arrêt du train, il aurait sans doute révélé les codes d’accès de son compte chez son hébergeur internet, tant il lui racontait de nombreux détails sur la conception et la mise à jour du site. Paul en déduit qu’en réalité, il le draguait plus qu’il ne s’intéressait à sa musique. Il cherchait dans son visage des preuves de ce qu’il avançait, sans trouver un trait probant ou un regard différent. Sur le quai, il lui demanda s’il savait où se trouvait l’hôtel Ibis et il dit qu’il n’en avait aucune idée. C’était vrai. Il se serrèrent la main et Paul prit les devants en accélérant la cadence de ses pas.

Il remonta ainsi l'avenue De Gaules dans sa longueur entière, s’essoufflant doucement dès le milieu du chemin sous l’effort provoqué par la pente à vingt cent degrés parcourue rapidement et sans se retourner. Il déboucha sur la Place de l’hôtel de ville où les dernières étables du marché du mercredi finissaient d’être démontées. Cela lui fit faire un détour sur le chemin qui mène à sa maison mais il tenait tout de même à acheter un poulet grillé pour le repas de midi. Les rôtissoires de la camionnette étaient déjà rangés, heureusement, il restait quelques poulets invendus, le cuistot à l’accent du terroir lui fit un prix étant donné qu’il ne pouvait plus lui donner la sauce aux herbes qui va avec. Paul descendit le boulevard Mazagran et ses trottoirs étroits bordés par des vieux immeubles, le sac en papier du poulet presque tiède collé contre le flanc droit. Il marchait sans prêter attention à quoique ce soit, se contentait d’observer la ville dans sa totalité. Il arriva vite dans la rue du Clos-Jovet, il vit depuis l’extérieur que la pelouse avait beaucoup poussée, que les mauvaises herbes proliféraient et que les plantes avaient fané, certaines avaient carrément disparu. Il s’arrêta au numéro un, mis sa vieille clef dans la serrure du portail, eu du mal à la faire tourner et finit enfin par pouvoir remonter la poignée qui marchait à l’envers et pénétrer dans la cour de cailloux. Il contempla la maison, elle avait l’air empoussiérée, c’était la meilleure façon de la décrire, pas forcément la plus vraie. A quoi pouvait-il s’attendre alors que la maison de vacance familiale n’avait plus été visitée depuis Noël dernier. Il avait pu l’avoir pour lui tout seul autant de temps qu’il voudrait, au moins jusqu’à début août et l’arrivée de ses parents, à condition qu’il l’entretienne un minimum. Il tourna la clef plus récente qui actionne le rideau de fer protégeant la porte d’entrée, pendant que cette dernière remontait en ronronnant il essaya de s’avoir si cette chose qui jaunissait les murs extérieurs était de la terre. C’était une possibilité. Il perdit encore du temps en ouvrant la serrure du haut de la porte, qui résistait, il dut poser le poulet par terre sur l’escalier et tirer la poignée en tournant la clef. Il continua par la serrure du bas et finit au milieu, où elles n’opposèrent pas de résistance. Il entra, constata d’après le couloir que l’intérieur était, lui, intact, il ne sentait même pas le renfermé, au contraire la fraîcheur était conservée grâce aux volets fermés. Il ouvrit la deuxième porte à droite et posa son sac dans le bureau. Il ne bougea plus et écouta le silence. Il avait souvent eu peur de ce silence, plus jeune, dans cette même pièce. Il bougea à nouveau pour ne pas tomber dans de vieux travers, le frottement de ces vêtements emplissant le vide, il reprit le couloir et s’aventura plus loin dans la maison, d’abord le salon, il entreprit d’ouvrir tous les volets, puis le corridor donnant sur la salle de bain, les toilettes et la chambre, qui étaient plongés dans le noir. Il se rappela qu’il devait remettre en place le fusible, fit demi-tour et retrouva le couloir éclairé par la porte ouverte sur l’extérieur, il ouvrit la porte juste derrière l’entrée et se posant sur la première marche qui descendait vers le sous-sol, il ouvrit le compartiment électrique et remit le fusible en place. Il entendit la lumière s’allumer quelque part dans la maison. Il descendit au sous-sol non sans appuyer sur l’interrupteur et ouvrit les grands volets protégeant la porte en bois dont la peinture blanche s’écaillait. La pièce du bas était celle qui puait le plus, il laissa la porte ouverte et enjamba le lit pour aller ouvrir également le garage. Retournant en haut, il entra dans la cuisine et cela l’aida à se rendre compte que son poulet attendait dehors contre le béton. Il le rentra et le plaça dans le four qu’il alluma sur cent degrés dans l’espoir de le réchauffer ou au pire, de le maintenir à température. Il alluma de suite la télévision près de la fenêtre, vieux réflexe pourri. Il était déjà l’heure des journaux télévisés, c’était un peu mieux qu’autre chose, à condition d’éviter l’information de proximité. Aux nouvelles, quelqu’un était mort, quelqu’un faisait la guerre, quelqu’un déclarait son mécontentement, quelqu’un sortait un nouveau produit. Comme d’habitude. Les informations étaient devenues le plus grand soap-opéra de la terre, avec ses protagonistes que l’on suit des années durant et qui finissent par disparaître, remplacés par d’autres savamment crées ou bien jetés sous les projecteurs à grand renfort de coup de pied au cul. Les spectateurs étaient tellement fascinés, parce qu’au fond c’était eux les personnages du soap, qu’ils ne se rendaient pas compte que les scénaristes leur resservaient encore et encore les mêmes intrigues, les mêmes guerres et impérialismes, les mêmes cibles de meurtres, les mêmes slogans dans les manifestations. Les gens se contentaient très bien de ces redites, cela les amusaient comme s’ils n’avaient pas compris la première fois ou qu’ils avaient déjà oublié, trop entraînés à oublier vite les pauses publicités. Le problème de ce beau petit monde, c’était qu’en secret, il s’agissait d’un snuff… Videodrome sur les canaux du monde entier à la même heure. Des gens mouraient réellement et on l’oubliait vite, Paul faisait parti du « on » ; il serait stupide de dire qu’ils mouraient pour le snuff, mais le fait est qu’il mourait devant le snuff et que certaines des raisons pour lesquels ils mourraient étaient liées aux besoins dramatiques du snuff opéra. En silence dans leurs esprits, les gens rêvaient d’être ce soldat américain dont le char a explosé, ils rêvaient d’être un journaliste persécuté et enlevé, d’être un de ces enfants chinois qui travaille aussitôt qu’il marche. Parfois, le snuff opéra organisait des concours pour permettre aux spectateurs d’apparaître à l’image, ils jouaient le rôle du témoin de l’agression, du confident du taggueur de tombe nazi. Ceux choisis pour avoir un premier rôle disparaissaient ou arrêtaient de parler comme avant… Cela leur montait à la tête, voilà tout. Aussi dur soit il à décrire, le snuff opéra n’était pas responsable de ce qu’il était, malgré ce que ces détracteurs en disaient. Le snuff opéra était la somme des consciences de ces spectateurs, elles s’y déversaient pendant qu’ils le regardaient, ils en étaient les parents, les responsables, les fautifs et s’il pouvait conduire à leur destruction, la boucle serait bouclée.


Paul ne savait pas décortiquer un poulet, il coupait la chair avec son couteau à même la carcasse, au fur et à mesure qu’il avait faim. La peau dorée croquait délicieusement sous les coups de ses dents. Il n’attaqua pas les cuisses, il était assez rassasié et remit le poulet dans son paquet qu’il rangea au frigo qui se remettait doucement en marche. Il sentait ses paupières se clore doucement sur ses yeux éveillés. Il s’endormit sur le canapé en cuir blanc râpé du salon. Durant son sommeil, la maison, ouverte de toute part, prit l’air, s’emplit de l’odeur de l’herbe haute et laissa entrer quelques insectes. Les aliments séchaient sur la vaisselle dans l’évier, le soleil progressait dans le ciel, l’odeur d’un barbecue chez un voisin était forte, la rire des convives retentissait. Il se réveilla à dix huit heures, il entendit les cloches d’une église sonner par la fenêtre, il n’était pas certain que c’était cela qui l’avait réveillé. Sa fatigue resta mystérieuse, il dormait suffisamment et vivait sainement ces derniers temps. Il déplaça le lecteur de cd portable de la cuisine vers le salon et chercha une prise libre pendant dix minutes, se pliant dans les coins, derrière le canapé, le meuble de télévision, le mini-bar. Finalement, il vit celle à côté de la porte. L’installation électrique était datée, les prises étaient orientées verticalement, quand on y enfonçait une fiche, une étincelle colorait de vert fluo le cadre de plastique. Il mit la bande originale du Festin Nu, un duo entre les orchestrations d’Howard Shore et le saxophone free jazz d’Ornette Coleman et régla le son assez fort. Il alla chercher un fauteuil pliant assez confortable mais relativement cassé et le mit en place sur le perron accessible depuis la salle à manger juste après le salon. Paul s’y installa avec son livre de Gao Xinjiang. La musique collait aux mots, ses prières païennes improvisées au goût de l’orient formaient une sorte de mixture collante avec le récit de la Chine moderne. Le perron donnait sur la rue et à plusieurs moments, il s’interrompit dans sa lecture pour voir passer des vieilles dames qui tournaient les yeux vers lui et sa musique. Le petit train de visiteurs passait six fois par jour dans cette rue et il croisa le regard du dernier de la journée, avec environ cinq personnes à son bord, c’est-à-dire très loin du maximum. Le bruit des vieilles voitures et camionnettes l’empêchait de se concentrer jusqu’au moment où il fut aspiré à l’intérieur de lui-même. Quand il reprit connaissance, la musique s’était arrêtée, il avait lu cent cinquante pages et était aveuglé par la lumière du soleil. Il leva le visage vers le ciel et vit des nuages ronds et aigus qui se déplaçaient très vite dans le ciel. Il eut le sentiment de voir les premiers nuages de sa vie, ils étaient beaux, formaient le corps d’un centaure avant de tous se chevaucher comme si la peinture, après être fixée et vernie, se désolidarisait et fondait pitoyablement vers le bas de la toile, construite- vivante- détruite, les trois étapes passées par sa propre volonté. Paul se releva, remit le disque en marche et sortit le poulet du frigo. Il ferait encore l’affaire ce soir. Il songea à appeler Carlos, et se demanda à quoi cela servirait. Il lui apprendrait qu’il n’avait pas de nouvelle de Karen. Paul lui annoncerait alors qu’il est presque à la moitié de son nouveau roman. Carlos le félicitera et lui demandera combien il a écrit de pages. Il lui répondra qu’il n’en a écrites aucune, à part une ou deux notes. Il se fit le dialogue dans sa tête, ressentait les deux voix, sans imaginer les réactions de Carlos mais en les prévoyant et une fois qu’il avait raccroché de façon imaginaire, il n’avait plus besoin de l’appeler réellement. Il avait dit ce qu’il avait à dire, le refaire serait dégrader les phrases parfaites que sa voix dans son crane avait prononcé. Rassasié, il se lava les mains au robinet, mit la vaisselle sale à reposer dans le lavabo. Il s’allongea sur le canapé inconfortable du bureau, par réflexe, c’est là où il avait toujours dormi et vécu, et il tenta d’écrire dans son carnet une suite de phrases posant les bases de son nouveau roman. Il en avait les thèmes, les odeurs et les images. Il lui manquait les personnages. Il voulait un mode de vie lointain éloigné du sien. Il testa à quel point il pourrait écrire sur une adolescente qui rêve de devenir danseuse de r’n’b professionnelle. Il sentait l’urgence d’écrire une histoire dont il ne serait pas le héros, même sous une tonne de maquillage. En fait, il finirait par abandonner et se trouver un prénom d’emprunt en guise de camouflage pour le personnage principal. Il était assez triste de cette certitude, mais en essayant à chaque fois, il y arriverait peut-être un jour. Pas aujourd’hui. Il referma son carnet et alluma Arte s’endormant devant un court-métrage français, pas mal.

Le lendemain matin, il entreprit de tondre la pelouse. Il brancha la tondeuse sur une prise bancale à l’intérieur de la maison et s’occupa d’abord de la plus petite parcelle, un rectangle d’une dizaine de mètres, à l’avant,arrangé en une demi-heure. L’arrière lui prit deux bonnes heures, il y avait d’abord le petit carré et après, de l’autre côté du petit muret abattu qui abritait autrefois un autre jardin , il fallait slalomer autour des arbres fruitiers : cerisier, pêcher, abricotier. Il finit par arroser le tout avec un tuyau jaune branché au robinet extérieur, la terre ayant du mal à absorber l’eau, un marais apparut assez rapidement. Il remonta manger, fenêtres et portes ouvertes pour combattre la chaleur, en écoutant le bruit de vent.


Vers quinze heures, il partit, un sac sur le dos contenant « Le livre d’un homme seul » et un walkman avec « Loveless » de My bloody Valentine. Il avait changé de t-shirt, optant pour un bleu gris très près du corps et léger. Il grimpa le boulevard Lacotte, et au niveau de l’hôpital, se mit les écouteurs sur les oreilles, débutant par Sometimes. En haut, à côté de la piste de pétanque, il se sourit à lui-même en voyant la reproduction d’un décor japonais au milieu d’un rond point. Continuant tout droit, il longea un chantier protégé par des barrières, à l’intérieur, il ne restait plus que le plancher et des trous vers la cave d’une maison qui avait été rasée. Cela lui rappelait les bunkers dans les forêts d’Alsace, il avait l’impression qu’une guerre miniature s’était déroulée sur ces débris, que des gens avaient pleuré, étaient morts, pour sauver leur maison de la destruction. Bien sûr, dans la réalité, ils avaient empoché une forte somme d’argent d’un promoteur et vivaient maintenant dans un domaine, sans que des larmes aient été versées, ça se passait comme ça, maintenant. La première à droite donnait sur une allée de maison désertes, si ce n’est le linge de grand-mère accroché dans les jardins. Au bout, il y avait un grand bâtiment de pierre, des fenêtres aux vitres ternes, mortes, c’était une maison de retraite. La porte en fer qui protégeait la cour ressemblait à celle d’une prison, deux sexagénaires en sortirent, ils venaient de visiter une parente et bientôt ils auraient l’âge d’y vivre, ils parlaient de leur parente, de son état de santé, regrettant qu’elle ne soit pas bien, elle demandait où était sa voiture, croyait être dans un hôtel. Une cloche sonna quelque part et il imagina des murmures venant d’une des fenêtres, à moins qu’il n’imaginait pas. En continuant, il n’y avait plus rien que des murs, sans noms, sans vie, protégeant d’immenses secrets, ou rien de particulier. Des jardins brisaient la monotonie des pierres, dans la montée de la rue Bouteiller, un d’eux était plein de petits nains et il y avait même, assise sur une chaise, une poupée de bébé habillée de linge noir, portant un chapeau sombre au-dessus de ses yeux bleus qui fixaient Paul. La rue, commencée sans trottoir, finissait par devenir civilisée juste avant de déboucher sur la rue principale montant à la cathédrale. Prenant ce chemin, il arriva Place Saint-Louis, où sous un certain angle, depuis le trottoir d’en face, les touristes pouvaient observer l’ancienne prison et ses barreaux, aujourd’hui abandonnée, de forme circulaire, rappelant celle de la Bastille. Ensuite, la cathédrale, des touristes et des enfants, une terrasse, une fontaine, il continua plus haut, empruntant la rue Chaffaud à la recherche d’un endroit précis, il crut d’abord s’être trompé de chemin et en fouinant quelque peu dans l’enchevêtrement de rue, il la trouva tout de même, en contrebas, la porte de Breuil. Il s’agissait d’une entrée percée au moyen âge dans les remparts antiques, à l’époque, on pouvait y verser de l’huile bouillante pour piège l’ennemi. Quand on la traversait, on était saisi par l’odeur de pisse et puis on l’oubliait vite en arrivant de l’autre côté sur des escaliers longs et raides. A cet endroit précis, il y avait plus d’un an, il téléphona à sa petite amie pour lui souhaiter une bonne soirée. Il pleuvait et Paul restait là, dehors, d’abord en bas des escaliers, il décrivait la scène dans le téléphone, les voitures qui passaient, le goût de la pluie, d’autres voitures qui passaient et le jogger dont il se moquait. Elle se préparait à sortir, à voir sa mère qu’elle détestait et voyait peu souvent. Il finit par s’abriter sous la Porte et à lui dire au revoir en l’embrassant. Sur le chemin du retour, il se réfugia dans une librairie, y achetait « The tower of London », une brochure sur l’histoire des tours de Londres et des rois, qu’il souhaitait lui offrir. Il n’en eut pas l’occasion, elle se rabibocha avec son petit ami régulier. C’était un cadeau idiot pour n’importe qui, il le savait, pas pour lui, la brochure l’intriguait, l’inspirait, elle suintait le mystère, le passée et elle continuait à le hanter aujourd’hui. Refaisant les pas et les gestes d’avant, il remonta sous la Porte de Breuil et attendit en respirant fort et en écoutant le vent. Sur le mur, quelque chose l’intrigua, quelque chose écrit à la craie blanche, d’une main hasardeuse. Il pensa à Jack l’éventreur, « the jews are not to blame ». Il s’approcha et avec le doigt, il remarqua que ce n’était pas de la craie, c’était gravé dans la pierre et repassé récemment au typex. Il cligna des yeux afin de s’acclimater vainement à l’obscurité, il ne put déchiffrer que deux ou trois mots sans sens, et il eut l’idée d’éclairer les phrases avec l’écran de son téléphone portable. Il l’approcha du mur et appuya sur une touche, avant de lire : « La tête renversée,
Je regarde les oiseaux
Ah Ah Ah Ah Ah
C’est ce qu’ils font,
Avant de disparaître,
Me laissant seul avec mon fusil
Et les nuages. »

Il coupa la musique, expulsa les écouteurs de ses oreilles. Le portable s’éteint et sa main caressant les mots, il reconnut tout de suite « The Last Of The Famous International Playboys », un poème écrit à quatre mains avec Carlos un jour de flânerie à l’Orangerie, avec un disque dont il ne pouvait absolument pas se rappeler dans la tête. Ce poème était là, dans un endroit où Carlos n’était jamais venu, il était gravé avec beaucoup de force dans la pierre, si profond qu’il semblait être là depuis des siècles. Les yeux de Paul s’humectèrent et picotèrent, le vent s’engouffra sous la Porte, rafraîchissant ses vêtements trempés de sueur. On avait accentué l’inscription plusieurs fois. Qui pouvait l’avoir gravée et entretenue. Il y réfléchit, essaya de toutes ses forces de se rappeler s’il avait intégré le poème à la version publiée de « J’ai une âme solitaire ». Il n’en était pas sûr, c’était possible. Ça lui revint comme une fulgurance, le disque, c’était Nouvelle Vague. Etait-il possible que Karen soit elle aussi venu dans cette ville pour ses vacances ? Oui, mais il devait essayer de l’oublier, de ne plus rien espérer, elle avait peut-être peur de lui, elle avait peut-être un homme dans sa vie, elle était peut-être morte. Il descendit les escaliers d’un pas pressé et manqua de se casser la gueule en bas, sous les yeux d’un type mal rasé qui fumait une cigarette adossé à sa voiture en le suivant du regard. Il prit à gauche et marcha vite et longtemps, tournant à droite, débouchant sur une route sans trottoir qui s’éloignait de la ville. Il pratiqua le bitume, une ou deux voitures passèrent en faisant un écart pour l’éviter et il arriva dans le village de Couhard. Au panneau présentant le village, il emprunta un petit chemin vers la droite, un chemin de balade longé par un filet d’eau et clairsemé de bancs. Il voulut s’assoire, lire, reprendre son souffle et regarder les champs, mais des vieilles femmes avaient déjà pris place sur les premiers bancs. Il dut continuer et trouva enfin une série de bancs libres, le premier était recouvert d’inscription à propos de skateboard il s’installa sur le deuxième. Plus haut, la route passait et il entendait des bruits sourds de voitures, couverts par des scies provenant de la forêt à quelques mètres. Il repéra la Tour des Ursulines dans le paysage, ainsi que des maisons de maîtres, et perdue au milieu de rien, une usine au toit en succession de triangles rectangle, abandonnée sûrement , laissée à la terre, aux animaux, aux squatteurs. Il ouvrit son livre et lut, dérangé par aucune âme humaine. Il fit une pause au bout de vingt pages qu’il ne vit pas passer, absorbé par la narration. En remontant la tête, la Tour des Ursulines et sa vierge Marie les mains ouvertes au sommet, semblaient plus réelles. Il trempa la main dans l’eau qui passait derrière le banc, s’humidifia le visage avec, elle était clair et pure. Il remit de ses mains mouillées les écouteurs sur ses oreilles, commençant cette fois par le début du disque. A rebours, il prit un chemin sombre à gauche, juste après le banc des skateurs. Très rapidement, il arriva dans une ruelle, aperçut une femme habillée de rouge qui se cacha derrière un mur, et déboucha dans la rue Dufreisgnes, c’est-à-dire la fin de la route principale qui traverse tout Autun. Il vit sur la plaque en haut que la ruelle et le chemin sombre pratiqué appartenaient à la rue du Petit Pont. Il se retrouva derrière la cathédrale et en fit le tour par la rue Notre Dame, en remarquant le Cul de Sac du Jeu de Paume qui se terminait par un intriguant portail en fer. De la rue des Bancs, il vit un ange aux ailes en portières de voitures se faire photographier par une touriste à l’intérieur de la cour du Musée Rolin. Après la petite rue des Chauchiens, il frôla la libraire de la « Tower of London » et à gauche par la rue du Docteur Gillet, s’enfonça plus près des remparts qui renfermaient l’évêché et un ensemble d’écoles catholiques dans la rue au Raz. Il manqua de tomber à nouveau dans le caniveau à cause de l’étroitesse du trottoir, et se trouva immobile, dévisageant une enseigne indiquant « Bed and Breakfast (France) ». Les petites rues étaient désertes, il n’avait rencontré personne et toujours sans bouger, il entendit une musique électronique, une beat machine délivrant des sons roses et verts. Il songea à « The Postal Service », se rendit compte que la musique venait de l’immeuble aux volets en bois fermés juste derrière lui et fut pris de la certitude que Karen était dedans, au moins jusqu’à ce que les beats se transforment en musique de boys band. L’ensemble de ce qu’il avait parcouru cet après-midi lui avait semblé sortir d’un décor de la «Dolce Vita » de Fellini, c’était sans doute les origines romaines de la ville qui donnait cette impression. Paul avait faim, il retourna vers le centre-ville et mangea un faux filet au restaurant Chateaubriand, rue Jeannin, tentant de dissimuler son odeur de transpiration aux serveuses, seules présentes dans le restaurant à six heures et demi du soir. En sortant, au bout de la rue Jeannin, il remarqua un panneau vert, indiquant tout droit la ville de Stevenage à sept cents quarante kilomètres, ça lui semblait peu. A droite par contre, c’était une ville japonaise commençant par un K et non, ce n’était pas Kyoto, à dix milles kilomètres. Il rentra chez lui et la nuit tombait déjà. Il s’assit sur un transat dans le jardin et regardant le ciel, il vit une étoile qui scintillait plus que les autres. Elle était instable, elle bougeait presque, c’était en réalité sa lumière qui se pliait, comme celle d’une bougie sous un souffle divin. Elle était entrain de mourir, elle était déjà morte, seule son image ici subsistait et disait : au revoir, à bientôt. Il rentra et se mit à écrire. Vers minuit, il entendit distinctement une corde de violoncelle se casser dans son bureau. Il n’y avait aucun instrument dans toute la maison, il scruta l’obscurité des yeux et songea que ce bruit provenait d’un autre monde, un monde parallèle où il jouait en ce moment du violoncelle avec Karen, pendant qu’elle jouait « Music when the lights go out » à la guitare. Un monde où il avait rencontré quelqu’un qui comprenait la façon dont il voyait les choses, qui voyait les choses non pas comme elles étaient en réalité mais comme elles devraient être… Comme il se les renommerait de cet autre monde à moitié oublié, peut-être un rêve. Il fut réveillé l’après-midi suivante par la sonnerie du téléphone, le temps de le retrouver, on avait raccroché au bout du fil et du pistolet s’échappa une fumée blanche qui puait. Il lui sembla que Volker bougeait encore, il voulut tirer à nouveau et à la place du bruit assourdissant de la balle, un déclic retentit, signifiant que le barillet était vide. Carlos regarda les corps à terre et entendit des cris dans la rue, des pas chez les voisins du dessus. Il partit en vitesse, laissant la porte d’entrée ouverte au gré du vent, claquant sur le verrou poussé dans le vide. Il emprunta le passage sous l’immeuble qui débouchait immédiatement sur une rue piétonne très passagère, là, personne ne semblait inquiet ni affolé par des bruits de coups de feu. Un disquaire diffusait de la musique de Motown via de grosses baffles extérieures, pas de cris, juste des paroles qui montaient dans l’air et se dispersaient futilement. Il se calma, arrêta de courir, son imperméable qui se soulevait avec la vitesse retombait le long de son corps. C’était une journée froide et le soleil faisait parfois des percées étouffantes qui avait forcé Carlos à ne porter qu’un débardeur sous sa veste. Il tourna à droite et se retrouva sur une petite place où les serveuses commençaient à mettre le couvert sur les terrasses des restaurants. Le premier était un végétarien, son plat du jour annonçait des endives dont la recette revêtait un nom alambiqué ;le deuxième était une pizzeria toute simple. Après celle-ci, à un mètre de la dernière table, se trouvait l’entrée de l’immeuble de Paul. D’abord, il y avait une porte coulissante en verre, Carlos composa quatre chiffres sur le digicode à côté de la plaque d’un dentiste et elle s’ouvrit. Il tourna les clefs dans la deuxième porte, manquant de se faire happer par la fermeture automatique de la porte en verre derrière lui. Une fois dans le couloir, il ouvrit la boite aux lettres de Paul et en voyant une enveloppe banale mais à l’écriture appliquée, il sut que c’était une réponse de Karen. Il la prit, la mit dans sa poche, il commençait à oublier ces dernières minutes et ne pensant qu’à son ami. Et puis, les choses lui revinrent. Comment il était revenu s’excuser chez sa sœur, comment il était entré par la porte ouverte, comment il l’avait trouvée au lit avec Volker et comment il était devenu fou. Il réfléchit et conclut qu’il ne valait mieux pas rentrer chez lui. La police venait sans doute d’arriver chez sa sœur, elle ne chercherait un coupable que d’ici quatre ou cinq heures, malgré cela il ne voulait pas traîner, perdre du temps. Il prit les escaliers, passa devant le premier étage à la porte ouverte, s’arrêta au deuxième, pénétra dans le couloir sans fenêtre, aux murs blancs s’enfonçant dans un dédale, étrange. La serrure de l’appartement résistait, il vérifia qu’il insérait la bonne clef et remarqua qu’il se servait de la clef de chez lui. Il plongea la main dans sa poche et changea de trousseau, cette fois, la porte s’ouvrit du premier coup. Il avait partagé quelques mois l’appartement de Paul, il en connaissait l’agencement, d’abord le couloir, la chambre à gauche et le salon à droite qu’ils se partageaient une nuit sur deux pour dormir, à côté de l’entrée, la salle de bain, et en face, la cuisine. Il jeta son imperméable sur le canapé clic-clac du salon et alluma l’ordinateur sur le bureau dans le coin, en attendant qu’il se charge, il ouvrit le balcon et regarda les terrasses en bas pendant une poignée de minute, sans notion du temps, pensant à ce qu’il avait fait ici, à ce qu’il y avait vu, à toutes ses nuits à observer le ciel en écoutant de la musique, en se balançant de droite à gauche sur le rythme d’un walkman. Il rentra, lança le logiciel du scanner et se prépara un sirop à la menthe dans la cuisine. Il le but d’un trait, il était dosé si fort que ses yeux se mirent à pleurer. Il sortit l’enveloppe de sa poche et en l’ouvrant, il remarqua une tache de sang, à côté de l’adresse du destinataire, et il se demanda d’où elle pouvait bien provenir, à quel moment du processus de transport par La Poste, du sang avait pu se trouver à proximité de cette enveloppe. En l’ouvrant, il observa machinalement ses doigts et vit du sang sur sa main gauche, celle qui tenait le pistolet. C’était trop petit, trop ridicule pour provenir des cadavres et il vit que son pouce était éraflé, que le sang venait de là. La lettre, écrite à l’encre violette, convenait d’un rendez-vous, à Paris. En la plaçant dans le scanner, en allumant la machine, il se demanda comment il était possible de faire confiance à quelqu’un par courrier, quelqu’un que l’on ne connaît pas, que l’on a jamais vu et avec qui on a pratiquement pas parlé. Il réfléchit et en conclut que dans la vie, cela se passait toujours comme ça. Il enviait Paul, pas de cette relation, il ne rêvait pas comme lui de se trouver lui-même dans l’amour, de devenir un être complet grâce à l’amour de sa vie, ça c’était le truc de Paul. Carlos se considérait achevé, il ne cherchait rien, sinon de la compagnie, de découvrir le monde en tenant la main de quelqu’un, finir ses vieux jours en se disant je t’aime. Rien de plus, rien de moins. Il voulait pouvoir dîner avec Séverine les soirs où il ressentait le besoin d’être avec elle, d’avoir un contact humain, une pure émotion animale en fin de compte, pas de la bestialité pure, non, comme les couples de manchots sur la banquise, le besoin irrésistible d’avoir une compagnie, c’est comme ça, il n’y pouvait rien. Il se connaissait assez bien pour savoir qu’il n’était pas un génie, qu’il n’en sera jamais un, il était simplement très doué dans un grand nombre de choses, il lui manqua ce quelque chose que l’on ne mesurait pas : l’échec. Paul pourrait devenir un génie, il n’était pas un animal humain, il était l’être humain vrai, le seul, lâche, peureux, insatisfait, il trébuchait et ses moments de folie, pendant lesquels son cerveau se déversait littéralement dans tous les formats possibles, du papier, des collages, de la peinture, l’emmenait très haut. Paul pouvait détruire une chaise et la rendre belle. Carlos aurait pu couper le bois, le tailler et le polir pour la construire. Paul appartenait au mouvement de ceux qui allaient détruire la terre, on les appelait les êtres humains. Carlos l’aimait, il ne fallait pas se tromper, mais il ne fallait pas non plus se tromper sur la nature des gens. Il aurait lui-même donné son habilité pour être humain, pour pleurer. Aucune larme ne coulait sur son visage alors qu’il venait de tuer sa sœur.

Une fois la lettre, scannée, il se connecta à internet et ouvrit sa boite mail. Il envoya un mail dont le titre était « days that are over » à l’adresse de Paul, il ne contenait aucune texte, seulement le jpeg du scan en pièce jointe. Durant l’envoi, il se déshabilla et mit ses vêtements ainsi que son pistolet dans un sac poubelle noir qu’il trouva sous l’évier. Nu, il s’assit au bureau et le mail envoyé, alla sur le site de sa banque, entrant le numéro de son compte, son code secret, et ainsi, transféra la totalité de sa fortune sur un compte en suisse ouvert par la boite de jeu vidéo qui l’employait. Avant que la police n'apprenne son existence, il serait loin. Il garda intact l’argent sur son compte courant, c’est-à-dire quatre milles cinq cents euro et coupa net l’ordinateur au bouton, sans se déconnecter, sans l’arrêter via le menu démarrer. Dans la chambre, il fouilla l’armoire et en sortit un pantalon noir, un jean déchiré, un autre découpé en short, un t-shirt de marin, un pull à col roulé, un sweat blanc. Il enfila le pantalon et le t-shirt, sans manche, blanc à rayure noire, et tira une valise de sous le lit, il y rangea le reste des vêtements et la bourra de chaussettes et de slips pour qu’elle paraisse plus pleine. Il quitta l’appartement en vitesse, la valise dans une main, le sac poubelle dans l’autre. Dehors, il s’éloigna du centre ville et descendit sur le quai du Rhin. Sous un pont, attendant que personne ne passe, il jeta le sac poubelle dans l’eau, sachant bien qu’il ne coulerait pas, et s’en fichait bien, il voulait être retrouvé, il savait qu’il serait suspect à cause de sa fuite, même si aucun témoin ne l’avait vu, il ne pouvait pas rester sans rien changer à ses habitudes, en prétendant ne pas être coupable. Il veillait simplement à prendre des précautions pour être le seul mis en cause, pour que l’on n’inquiète pas Paul. Il remonta et prit la route de la gare. Il traversa la dernière rue avant le hall de départ sans prêter attention aux voitures qui passaient. Une jeep manqua de l’écraser et klaxonna, sans qu’il se rende immédiatement compte que c’était adressé à lui. Il regarda le tableau des trains, il y avait un départ pour Zurich dans trente minutes. Il acheta un billet au guichet, en liquide, après avoir fait la queue pendant vingt-cinq minutes. Il se dépêcha et entendit l’appel pour le départ du train alors qu’il tenait la poignée de la porte dans sa main. En la refermant derrière lui, il vit deux rabbins sur le quai qui ressemblait exactement à ceux dr Rabbi Jacob, un petit vieux et un jeune géant.


A Zurich, il prit un taxi à la sortie de la gare, demanda au chauffeur de le conduire à sa banque. Il n’y avait pas eut de contrôle d’identitée à la frontière dans le train, même à la descente, ce qui signifiait qu’absolument personne ne pouvait remonter jusqu’ici, bien qu’il allait se découvrir à la banque. Il paya le chauffeur en lui laissant un énorme pourboire afin de se débarrasser du liquide qu’il avait sur lui. A la banque, il attendit encore près d’une heure à un guichet, l’employée devant faire face à plusieurs retraités et à une mère et ses enfants. Enfin son tour vint, il demanda au guichetier s’il parlait anglais, il acquiesça, Carlos lui demanda alors de retirer la totalité de l’argent sur son compte. Le guichetier prit son numéro de compte, le tapa, et eut devant lui les informations sur le compte, ce qui lui fit faire un bond. Poliment, il dit, en anglais, « Monsieur, ça n’est pas possible, vous avez trois cents mille euro sur votre compte ». Carlos sentit que la situation était critique, qu’il ne pouvait rien faire à ce niveau, il fit mine de s’énerver, déclara en hurlant, « je sais bien que j’ai trois cents mille euro sur mon compte », ce qui fit se retourner vers lui ceux qui comprenait facilement l’anglais dans la banque, c’est-à-dire la moitié des clients et la totalité des employés. Il continua à s’énerver le temps d’environ cinq phrases quand un vieux monsieur s’approcha d’eux et donna congé au guichetier. Il invita Carlos à monter dans un bureau plus haut, où ils seraient à l’aise pour discuter des services de la banque. Carlos le suivit avec un calme et une sérénité retrouvée. Ils montèrent un grand escalier en marbre et après une suite de couloirs, entrèrent dans une pièce très début de siècle, avec une cheminée sur laquelle trônait une horloge en bois brun. Carlos expliqua au responsable que ce compte avait été spécialement ouvert pour les facilités et la discrétion offertes par la banque. Le vieil homme lui répliqua que son compte ne dépendait pas uniquement d’eux deux, qu’il y avait des personnages avec plus de responsabilités au-dessus de lui-même et au-dessus de Carlos. Carlos lui sourit et lui dit qu’il savait qu’au moins la moitié de l’argent se trouvait dans un coffre au sous-sol, en liquide. Il voulait les trois quarts de la somme sur son compte. Il sortit un disque dans une boite slim hors de sa valise qu’il avait traîné partout, y compris dans la banque. « Téléphonez à mes employeurs, dites leur que l’on fait un échange standard, que je placerais ce disque dans le coffre en échanger de l’argent ». Le banquier demanda ce qu’il y avait sur le disque, et il répondit qu’eux le savait. Il s’excusa et quitta la pièce, non sans offrir une boite de cigare à Carlos. Attendant son retour, il l’ouvrit, toucha les cigares, en prit un en bouche, sans l’allumer. Il avait pris le disque avec lui ce matin, il y avait si longtemps. Il venait de finir son jeu, l’avait gravé et avait marqué au stylo indélébile «Time Machine Go ! » sur le disque. Il voulait l’envoyer en Chronopost à ses employeurs, et comme il y avait trop de monde à l’agence de La Poste, il avait décidé de rendre visite à sa sœur histoire de passer le temps d’ici qu’il y ait moins de monde. Il l’avait sortit de sa poche et mis dans la valise juste avant de partir de chez Paul, il avait faillit l’oublier. Il vit un téléphone à cadran posé sur le bureau, un cadran apparemment en or. Il composa dessus le numéro de Paul à Autun, sans composer le préfixe pour la France qu’il ne connaissait pas, la tonalité retentit de l’autre côté, il voulait lui parler de la lettre au cas où Paul ne trouverait pas de cyber-café là-bas, il laissa sonner au moins dix fois, avant de raccrocher. Le responsable revint trente minutes plus tard, avec une valise pleine d’argent qu’il ouvrit sous le nez de Carlos pour sceller le pacte. Carlos lui remit le disque, et sortant les chaussettes de sa valise, les balançant n’importe où dans la pièce, il lui demanda de lui réserver un vol pour Tanger partant d’ici trois heures. Le responsable parut interloqué et sans se décontenancer, décrocha le téléphone du bureau et régla ce problème, en même temps que Carlos rangeait l’argent dans la valise de Paul. Il fut conduit en taxi à l’aéroport de Zurich, il entra par la façade de verre transparent, emprunta l’escalator jusqu’au guichet de sa compagnie où il retira un billet, une employée en tailleur bleue, une fausse hôtesse de l’air, l’y pria de la suivre et l’amena dans un salon vip à la moquette rouge et un bar privé auquel était assis trois type en costard cravate. Il attendit une heure et demi en buvant une bouteille de champagne et la fausse hôtesse de l’air revint le chercher, le conduisant jusqu’au quai d’embarquement et même dans l’avion. Elle l’installa en première classe et disparut. Par le hublot, il vit que la nuit était tombée. Il n’avait jamais voyagé en première classe et une fois l’avion décollé, il vit qu’un écran de télévision était incrusté dans chaque siège et que l’on pouvait choisir parmi plusieurs films. La femme qui l’avait accompagné revint et lui donna une paire d’écouteur. Elle était vraiment hôtesse de l’air. Il la remercia et regarda le vide par le hublot. Dans le ciel, il remarqua une étoile qui brillait plus que les autres, elle flambait dans l’obscurité, à l’agonie, encore puissante, elle était un bouton de pue, et il se décida pour « L’exorciste », 1974.

Ses patrons lui avaient laissé empocher l’argent qu’ils avaient eux-mêmes disposé sur ce compte parce qu’ils ne pouvaient vivre sans le disque de Carlos. La version qui leur a été remise précédemment n’était qu’une démo, un seul pays était disponible et le jeu n’avait pas de fin. Les gens appelés par la banque se doutaient sûrement que s’il retirait l’argent, quelque chose de mauvais se tramait. Carlos étaient pourtant persuadé qu’ils n’en avaient rien à foutre, sinon ils l’empêcheraient de prendre l’argent et trouveraient un moyen de récupérer le disque. Ce qu’ils voulaient, c’était le jeu en version définitive pour rembourser les frais mis en jeu. Le personnage de Carlos, son nom de « The Mob » sous lequel il officiait en tant que créateur de jeu vidéo ne nécessitait pas forcément qu’il soit encore dans les parages pour réaliser une troisième galette. C’était stipulé dans son contrat, ils pourraient utiliser son nom après sa mort, sa démission, sa disparition. Suite à l’annonce du retirement de l’argent du compte, ils devaient déjà avoir réuni une commission de crise, chargée de mettre sur pied une équipe capable de modifier « Time Machine Go ! » à leur guise et de commencer la production d’un nouveau jeu, le troisième de « The Mob ». Carlos n’existait plus en tant que personne dès la signature du contrat, déjà dans la ville de Zurich ; dans le bureau gris d’un notaire, sous le regard de deux hommes vieillissant, le notaire translucide et son nouvel employeur, il était mort, remplacé par une suite de chiffres correspondant à un numéro de compte bancaire. Si il n’existait plus, il pouvait faire ce qu’il voulait, non ? Personne ne remarquerait son départ, le compte resterait ouvert, un quart de son argent s’y trouvant encore…


Il atterrit à Tanger dans la nuit. Ses yeux se fermaient dans la queue à la douane. Il dut remplir toute une série de fiches, la moitié à donner immédiatement, l’autre le jour de son départ, ce qui signifiait qu’il serait traçable sans aucun problème pour les autorités assermentées. Son vol était plein de touriste qu’il n’avait pas remarqué depuis la première classe, ils étaient là en voyage dans des clubs de vacances, un peu trop chers pour que l’on fasse voyager les clients dans un vol charter, pas assez cher pour qu’ils voyagent tous en première classe. Son tour vint à la douane, il donna son passeport à l’employé moustachu qui lui dit bonjour et regarda alternativement son visage et la photo sur ses papiers, puis il scruta en soupirant la queue longue d’au moins quarante personnes derrière Carlos, tamponna son passeport et le laissa parti. Il marcha jusqu’au tapis roulant et y repéra de suite sa valise dont il se saisit en bousculant une femme et son fils de dix ans. Il continua en suivant les murs en carreaux blancs de l’aéroport et sans s’en rendre compte, il était déjà à la sortie, dans un hall muni de grandes portes par lesquels la pâleur de la nuit touchait l’âme des voyageurs. Ça y est, il était à Tanger. Cette après-midi, en suggérant cette ville comme point de retraite, il ne se rendait pas compte qu’il y serait dans la même journée, qu’il foulerait son sol chaud au même instant où un chauffeur de taxi lui attrapa sa valise et la rangea en quatrième vitesse dans son coffre. Il avait choisi la ville pour le mythe de la beat génération, pour la voix de Burroughs qui résonnait dans les pages du Festin Nu et il ne savait absolument pas où se rendre, où dormir, où manger, où goutter au cauchemar burroughsien qui lui permettrait d’expier ses fautes en souffrant, souffrant jusqu’à la fin de sa vie, mangé par un insecte géant ou mieux, une perruche, dans une cage d’or. Le chauffeur lui demanda en français où aller et Carlos lui répondit « dans un hôtel avec une chambre de libre. En ville. » Ils roulèrent relativement longtemps, traversant de longues rues remplies sans fin de vieux immeubles et de vieilles maisons en bois pourri sans fenêtre ou avec des films de plastiques ou des draps dans les cadres. Il n’avait pas l’impression d’aller en ville et pensa que le chauffeur cherchait à engranger du kilomètre alors que le centre ville était tout près, mais il ne dit rien, ça ne servirait à rien et il avait de quoi payer tous les taxis du monde dans sa valise derrière lui. Il ne connaissait pas l’heure actuelle, il avait laissé sa montre, souillée par une goutte de sang, dans le sac poubelle sur le Rhin et même en calculant l’heure, il ne connaissait pas le décalage horaire… Toutefois d’après lui, il pouvait être entre vingt une heure et vingt deux heures, voire plus tôt tant le soleil se couchait vite dans ses contrées. Dehors, sur des trottoirs qui n’existaient pas, ils étaient nombreux, des vieillards aux barbes blanches et des jeunes hommes arrogants de tous les côtés, à croire que les adultes n’existaient pas ou qu’ils travaillent tellement qu’ils s’endormaient tôt. Le paysage était illuminé par la blancheur clinique des enseignes coca cola clignotantes des petites épiceries encore ouvertes, dont les patrons discutaient devant la vitrine en servant des glaces aux adolescents. Il avait l’impression de se trouver dans une toute petite ville, ça ne ressemblait en rien à une mégalopole, même à une mégalopole pauvre et pourtant, d’un coup, les rues changent d’apparences, les immeubles prenaient un étage tous les cents mètres, des policiers en uniformes marchaient dans les rues, des magasins faisaient leur apparition, des klaxons retentissaient à des carrefours compliqués et bouchés. A l’arrêt, Carlos eut l’occasion de voir un cinéma répondant au nom du « Paris », il essaia d’en voir le programme mais le taxi redémarra en trombe et s’arrêta brusquement à nouveau. Le chauffeur se retourna et dit « nous y sommes. J’espère que ça vous ira », il ouvrit sa portière, et Carlos le coupa fermement dans son élan. Il descendit et ouvra lui-même le coffre rouillé de la voiture. Gardant la valise dans le coffre, il l’ouvrit discrètement pour en sortir des billets, ne souhaitant pas que le chauffeur voit d’où ils viennent. Il compta l’argent et réalisa qu’il ne pouvait pas payer en euro. Il empocha deux billets de cent et se dirigea vers la fenêtre du chauffeur qui s’était réinstallé au volant, se penchant par la fenêtre ouverte « vous prenez les euro ? », « bien sûr monsieur ». Il lui tendit un des billets de cent et lui dit de garder la monnaie. Le visage de l’homme se couvrit d’un sourire sincère, touchant, et il le remercia. Le taxi partit alors que Carlos était encore sur le trottoir, tentant de retrouver le cinéma plus bas dans la rue ;il était impossible à localiser. Il revint vers l’hôtel et consulta l’enseigne : « Hôtel Paris », lui aussi. Dedans, la lumière orange des ampoules éclairait les murs recouverts de moquette verte. A l’accueil, un employé en uniforme attendait les clients, très énergiquement il serra la main de Carlos et lui demanda s’il était français. Il répondit par l’affirmative. Il leur restait une chambre au confort sommaire mais avec baignoire et toilettes à l’intérieur. « Il faut payer un jour d’avance, question de confiance », affirma l’employé, désolé. Carlos n’en était pas moins désolé et expliqua son problème avec le change. L’employé se pencha derrière son comptoir et en sortit un petit tableau noir sur lequel étaient inscrits les cours des monnaies. L’hôtel faisait le change pour ses clients, Carlos donna son deuxième billet de 100 euro, l’employé encaissa ce qu’il fallait pour la chambre et lui rendit une épaisse liasse de billets. Il referma la caisse, s’empara d’une clé et fit monter à Carlos un escalier miteux qui, au deuxième étage, menait à six chambres, dont la sienne. Ils se séparèrent sur le pas de la porte qui se trouvait en face des escaliers et l’employé lui souhaita une bonne nuit. Carlos enfonça la clef dans la vieille serrure qui se mit de suite à tourner, et pressant sur la poignée, il ouvrit la chambre. Il trouva facilement le bouton de la lumière et constata que la chambre n’était pas si mal, il s’agissait surtout d’une pièce carrée avec un lit, une coiffeuse et d’une deuxième pièce plus petite faisant office de salle d’eau. Il remarqua que les draps blancs du lit étaient souillés de longues taches sombres et décida d’en faire abstraction, ce genre de choses arrivant. Epuisé, il posa sa valise à côté de la salle de bain, à l’opposé de l’entrée, et décida de se coucher. Pour cela, il allait fermer la porte à clef et se rendit compte que mise à part la poignée, il n’y avait pas de serrure à l’intérieur, elle était impossible à fermer autrement que depuis l’extérieur. Il tira la chaise de la coiffeuse et la plaça devant la porte afin que quelqu’un face du bruit en entrant. Il se coucha tout habillé sur le lit et s’endormit ainsi au bout de cinq minutes. Le reste de la nuit, il la passa à rêver de sa sœur, il la voyait avec de longs cheveux roux qui descendaient sur ses fesses, elle le prenait dans ses bras et disait qu’elle l’aimait et qu’elle allait s’occuper de lui, et elle était plus vieille que lui, ce qui n’était pas le cas dans la réalité, et il se rendit compte qu’il la prenait pour sa mère. L’image de son corps sans vie se superposa avec les images de jours heureux et il vit une balle de revolver se loger dans le bras de sa sœur, juste avant d’être réveillé par des voix parlant allemand dans les escaliers en face de sa porte, elle s’atténuèrent vers le haut ou bien vers le bas de l’hôtel et la lumière ne filtrait pas par la fenêtre dont il avait oublié de fermer les volets. Il resta dans le noir près d’une heure, entre le sommeil et l’éveil, il avait trop chaud et sa mâchoire grelottait. Il se leva pour fermer les volets en bois de l’unique fenêtre de sa chambre et il se recoucha après avoir enlevé ses chaussures. Il rêva de nouveau, il rencontrait une femme blonde dans un bar, en réalité il la connaissait déjà, et ils se rendaient chez elle pour faire l’amour en profitant de l’absence de son petit ami. Il se perdit dans son corps et dans sa voix murmurante, il lui dit qu’il n’avait jamais connu de femme blonde, ce qui était vraie. Quand il ouvrit les yeux, le soleil brillait dehors, et il n’avait toujours aucune idée de l’heure qu’il pouvait être. Il ouvrit les volets et s’assit dans un coin de la chambre. Il caressa ses vêtements, repensant plus à sa vie nocturne qu’à ce qu’il avait fait la vieille. Il se baignait dans ses rêves comme dans la mer, il profitait des dernières sensations qui lui en restait et tentait des les prolonger en fermant les yeux. A un moment précis, ce fut fini, il venait d’atteindre le monde des éveillés, celui là même qui s’étalait dans les rues de Tanger au pied de son immeuble, qui se signifiait à l’aide du bruit des moteurs de vieilles voitures, des cris des vendeurs du souk qui parvenaient jusqu’à la fenêtre. Il avait envie de sortir, de connaître ce monde de fiction, et se redressant, il se vit comme un être stupide voulant parcourir le monde comme s’il s’agissait d’un catalogue mondain, d’un monde fictif où seul lui existait ;il avait vécu dans ce monde tous le temps qu’il avait côtoyé Paul et même avant, quand il passait des semaines entières seul chez lui, sans côtoyer personne, et maintenant, il ne pouvait plus parcourir les rues en ignorant la souffrance des gens, la misère dans laquelle ils vivaient sur tous les continents, il ne pouvait pas faire abstraction de leur passé, de leur futur, il ne pouvait pas les utiliser en tant que personnages décor, certains s’étaient fait voler leur argent par leurs partenaires dans le commerce, certains s’étaient fait frapper dans des carrières, laissés morts par leurs assaillants saouls, certains allaient avoir un enfant, certains s’embrassaient pour la première fois, certains avaient fait une intoxication alimentaire. Sans les voir, il pouvait ressentir cela et il s’en trouvait mal, il avait l’impression d’être une fourmi sans intérêt dont la vie ne comptait pas, qui n’avait rien d’exceptionnelle ni même d’intéressante. Avant, pour continuer à vivre, il devait sans cesse se considérer comme le meilleur, comme quelqu’un de différent, de doué et de spectaculaire et dans cette chambre d’hôtel à Tanger, il prenait conscience du fait qu’il n’était pas mieux qu’un autre, qu’il vivait moins que la plupart des gens qui foulaient les rues dehors, que l’ensemble des connaissances qu’il avait emmagasiné ne lui servait à rien, qu’être cultivé était une coquetterie d’enfant gâté, qu’en lisant « Les garçons sauvages » et en parlant des heures, il ne serait jamais Burroughs, il ne serait jamais capable d’écrire aussi bien, d’imaginer et de vivre autant. Vain, c’était le mot qu’il utilisait pour se définir. Ce n’était pas une simple crise autodestructrice, il savait depuis toujours que la vie des gens était vaine, simplement, il n’avait jamais considéré la sienne de la même façon. L’ignorer était le seul moyen pour lui de continuer à avancer, sans cela, ses souffrances, minimes, idiotes comparées à celle du monde, qui l’avait pourtant déchiré, n’avait aucune raison d’être vécus, supportées et surmontées. Il aurait pu être n’importe qui d’autre, les choses auraient été les mêmes. Il serait né ici, à Tanger, il aurait eu plus de mérite. Et sa simple quête de mérite, de reconnaissance de ses qualités, depuis son enfance et au moment où il réfléchissait dans la chambre d’hôtel, suffisait à le rendre malade de lui-même. Il courut dans la salle d’eau et vomit dans les toilettes. Ensuite, le goût ne partit pas et il eut l’impression que des petits morceaux d’estomac se promenaient dans sa gorge.


Il se déshabilla encore et se fit couler un bain avec uniquement de l’eau chaude, dure à venir. En s’immergeant, il remarqua une glace en face de la baignoire, et couché au fond, il pouvait encore se voir, mouillé d’eau ou de sueur. Des rasoirs manuels de bonne qualité étaient disposés dans les chambres, il se saisit du sien et en sépara la lame. Hier, il appuyait six fois de suite sur la détente d’un pistolet, son doigt s’animait d’une force qu’il ne se connaissait pas, sa main essayait de viser aussi bien que possible. Il était entrée dans la chambre de sa sœur et l’avait vue nue, étendue à côté de Volker aux muscles puissants dessinés, recouverts des tatouages noirs et sinueux. Le corps de sa sœur était de la porcelaine, ses jambes étaient lisses, sans aspérités, ses pieds étaient crispés par réflexe et malgré cela, ils étaient magnifiques, très petits et doux. Ses seins légers restaient collé à son corps, ses tétons roses étaient durcis par le froid de la pièce et l’absence de draps. Les poils roux de son pubis apparaissaient timidement à travers ses cuisses serrées. Il y avait une probabilité, un pourcentage inconnu de Carlos lui-même, pour qu’il ait tiré avant de voir la ligne de cocaïne sur la table de chevet. Dans ce cas, il aurait tiré par pure jalousie, par besoin de destruction afin que quelque chose finisse enfin par lui appartenir. Ce que l’on casse est à nous, c’est valable n’importe où, et précisément dans les magasins de vaisselle, on y achète ce que l’on a cassé par mégarde. Carlos avait peut-être voulu sa sœur, c’est ce qui lui passait dans la tête pendant qu’il essayait de ses tailler les veines du poignet droit à grand coup de lame de rasoir. Ou alors, il avait effectivement vu cette ligne de coke, du côté de sa sœur, et il avait tiré, il avait voulu la débarrasser de Volker, une fois pour toute, arrêter ses souffrances, mettre fin à la dépendance à cet homme et à sa drogue. Au bout des cinq premiers coups d’affilés, il pensa en avoir fini de lui. Il le vit saignant, tremblant de douleur, et il y avait trop de sang pour qu’il n’appartienne qu’à Volker, c’était aussi le sang de sa sœur, elle ne tremblait pas elle, elle était immobile, transpercée de quatre balles dans son corps. Elle était morte parce que l’imbécile qu’il était ne savait pas viser. Il n’avait jamais été bon en sport à l’école, il ne pouvait pas tirer le ballon dans le but ou dans le panier. Des années plus tard, Estelle en était morte. Cette simple version, la plus simple, suffisait à lui faire redoubler d’effort et ses veines, après sa peau, cédèrent. Il croisa son reflet dans le miroir, il ne se reconnaissait plus et crut d’abord voir le reflet d’une fille, aux lèvres rouge, aux yeux bleus et au visage triste. L’eau se tintait de rouge et il avait l’impression d’avoir des fourmis au bout des bras. Un moustique aux ailes transparentes et aux grandes pattes marchait sur le rebord de la baignoire et tomba dans l’eau, il tomba avec Carlos, au fond d’un trou noir.


Le premier effet fut une douleur aiguë dans ses jambes. Puis, il eut l’impression qu’on lui donnait un coup de poing dans le ventre. Il se redressa en sursaut et ne vit rien qu’une lumière aveuglante. Il reconnut vaguement une voix, qui parlait en arabe, et une autre, qui lui répondait. Il resta longtemps éveillé et aveuglé. Personne ne s’adressait à lui. Bizarrement, il n’avait pas mal aux poignets, dans ses souvenirs, c’était bien là qu’il s’était tailladé, non ? L’image lui revint doucement, il pouvait discerner des contours, des lits, et bientôt une grosse femme passant dans son champ de vision, il l’appela « s’il-vous-plait ? ». C’était une plainte, un cri encore plus rauque que sa voix habituelle. Il s’approcha, lui demanda avec surprise s’il était français. Il acquiesça. Il lui demanda où il était et combien de temps il était passé là. Il se trouvait à l’hôpital de Tanger, ça il s’en doutait, et il était là-bas depuis un jour entier. Il était encore vivant parce qu’il n’avait pas réussi à se couper assez profondément. Il avait eut un malaise dans la baignoire à cause de la faim et sans doute de la vision de son propre sang. Au fur et à mesure qu’elle parlait, il sentit ses forces revenir et il se leva d’un coup. Elle ne protesta pas et dit « je suppose que vous voulez partir ? » en lui enlevant sa perfusion. Personne n’insista pour qu’il reste au repos quelques jours, ils avaient déjà besoin du lit. Il demanda à payer et l’infirmière lui affirma qu’il ne devait rien, qu’ils avaient l’habitude des touristes fauchés et fous. Il insista et promis de repasser plus tard avec de l’argent pour rembourser les frais, au moins pour payer le pyjama qu’il portait et qui constituait ses seuls vêtements sur place. L’infirmière haussa les épaules et sortit de la salle commune, non sans observer la dizaine de personne qui la partageaient, ils leur manquaient un œil, ils vomissaient dans une bassine, ils criaient de douleur quand on leur enlevait un pansement. Dans le taxi le ramenant à l’hôtel Paris, il fut pris d’une certitude : durant son absence, on lui aurait volé son argent, sa valise aurait disparu et s’en serait fini. Il errerait dans les rues, attendrait que la police française vienne le chercher ou qu’un brigand ne le tue. Devant l’hôtel, il ordonna au chauffeur de taxi de l’attendre. C’était le même employé derrière le comptoir que la nuit où il arriva. Celui-ci, en le voyant, fit de grands gestes et le prit dans ses bras, l’embrassant sur une joue, criant « vous allez bien, vous allez bien ». Une fois calmé, il lui montra sa valise et ses vêtements regroupés dans le couloir, car il avait dut louer la chambre, ça faisait longtemps que l’hôtel n’avait pas été si plein. C’était lui qui avait trouvé son corps dans la baignoire en lui apportant le petit déjeuner. Il lui parla avec moult détails de l’arrivé de l’ambulance et lui assura que s’il souhaitait rester, il y avait toujours moyen de lui trouver une chambre. Carlos refusa poliment et alla se changer aux toilettes de l’hôtel, retirant quatre milles euro de sa valise avec lesquels il paya le deuxième jour de la chambre, il changea le reste en dollars et laissa un gros pourboire, donnant l’accolade à son sauver avant de partir. Le taxi l’attendait toujours sur le trottoir et en montant, lui chauffeur lui fit comprendre que le compteur avait tourné. Ne sachant comment faire, Carlos lui dit « j’ai besoin de nouveaux papiers ». Le chauffeur acquiesça sans se retourner et démarra en trombe. Il s’arrêta vingt minutes plus tard devant une grande demeure surmontée par un drapeau français. Carlos paya le taxi qui s’éloigna aussitôt. Il se trouvait devant l’ambassade de France, ce qui ne l’arrangeait pas, il lui fallait tenter sa chance à nouveau. Il arrêta un autre taxi, et monta en gardant la valise avec lui, il lui sembla qu’il s’agissait du chauffeur qui l’avait accueilli à l’aéroport, mais il ne le reconnaissait. Carlos répéta sa phrase en français « il me faut des nouveaux papiers », et le chauffeur répondit « vous êtes en face de l’ambassade ». Il tenta le tout pour le tout et lui dit, « il me faut d’autres papiers. N’importe quelle nationalité. », et il tendit un billet au chauffeur qui démarra presque aussitôt. Il s’arrêta vite au pied d’un immeuble gris sans porte à l’entrée d’un marché, le chauffeur descendit et fit mine à Carlos de lui suivre. Ils montèrent au premier étage dans lequel se trouvait un vieil homme de type espagnol assis à un bureau en métal. Sans dire un mot, le chauffeur redescendit, et le vieil homme s’adressa à Carlos : « Do you speak english ? ». Il répondit « Yes, and french ». « How much do you want ? » « Two » « Ok, give me 5000 euro ». Il les sortit de sa valise et regretta son manque de discrétion. Gardant la valise contre lui par prudence, il s’assit devant un rideau et l’espagnol prit une photo à l’appareil numérique qu’il imprima en deux exemplaires. Dans le tiroir du bureau, il fouilla parmi des dizaines de passeport tout faits, afin d’en trouver deux qui correspondraient à Carlos. Il colla dessus les photos et les remit à Carlos en moins de dix minutes. Descendant les escaliers, il regarda les nationalités : belge et américain. Il héla un nouveau taxi et se rendit à l’aéroport, dans lequel il réussit à s’inscrire à la dernière minute pour le seul vol de la semaine en direction Moscou, partant deux heures plus tard. C’était le seul vol partant rapidement où il restait des places. Il passa les deux heures à faire la queue pour l’enregistrement des bagages et monta au dernier moment dans le bus qui menait à l’avion. Il partit sous son vrai nom, puisqu’il avait dut s’enregistrer à l’arrivé et que l’on ne pouvait pas quitter sans ces mêmes fiches. L’avion décolla à l’heure, cette fois, c’était un vol charter.


Le repas servit à bord peu après le décollage tint son estomac au chaud. Il y avait des nuggets desséchés et des choux de Bruxelles, à moins que ça n’eut été des épinards, il n’avait aucun moyen de l’affirmer. Il s’agissait d’un vol de touristes russes, la classe moyenne supérieur qui commençait progressivement à gagner assez d’argent pour pouvoir sortir du pays russe, où croissait une nouvelle culture du voyage moderne à l’intérieur des clubs de vacances pars des vols affrétés spécialement. Carlos réussit à obtenir une place laissée libre dans l’avion par un passager rapatrié trois jours plus tôt par son assurance après une attaque cardiaque. Les voisins de Carlos étaient en majorité des retraités et des jeunes couples, accompagnés de leurs enfants en bas âge. La cabine de l’avion était une prison, basse, resserrée et morne, et ils étaient tous, Carlos comprit, des prisonniers volontaires, aux crimes aussi variés que celui de vivre peut l’être. La nourriture apportée par les hôtesses au sourire défraîchi par des heures de vols successifs fut le premier repas de Carlos depuis plusieurs jours, depuis son dernier vol, en direction de Tanger, et c’était à chaque fois les mêmes aliments fripés, gorgés de vapeur, au goût fade. Néanmoins, il mangea de bon cœur, et l’assiette se vida trop vite à son goût, l’hôtesse repassant pour prendre les plateaux alors qu’il aurait put en manger un deuxième. Ce regain d’appétit le remit en confiance, il se calma enfin, après une fuite effrénée pendant laquelle le but premier était de ne plus penser à rien, de ne plus rien savoir, d’oublier, jusqu’à s’oublier soi-même. Le commandant de bord prit la parole et indiqua une quelconque ville, à moins que ce ne fut un lac, à gauche de l’appareil, et Carlos respira profondément, les éléments de sa vie récente remontèrent à la surface, il réalisa seulement la structure étrange et crémeuse du visage de l’hôtelier à Tanger, il réalisa seulement qu’à l’hôpital il était mélangé avec des autochtones atteints de maladie contagieuse, il réalisa seulement qu’avec trois cents milles dollars et deux faux passeport dans sa valise, il avait réussi à passer trois contrôles de douane, il réalisa seulement que sur ses poignets se trouvaient de grosses compresses faites de coton par des infirmiers et des médecins à Tanger. Il examina son bras droit, descendit avec ses doigts le long de ses veines jusqu’à la compresse, il la caressa, hésita, décolla le scotch qui la maintenait, et la souleva pour surprendre les croûtes de sang qui commençaient à peine à se former pardessus la peau taillée, un cri d’effroi aspiré le sortit de son osculation, il releva la tête et constata que la mère de famille russe à ses côtés observait ses gestes, ses lèvres entrouvertes tremblaient et ses yeux grands ouverts transpiraient le dégoût, elle se retenait certainement de vomir ou d’appeler une hôtesse pour qu’on le jette dans le vide du ciel. Il se leva, assis vers l’allée, il n’eut pas à enjamber d’autres voyageurs et se dirigea vers les toilettes. Ils étaient vides et à l’intérieur, le métal scintillait de propreté. Son premier réflexe fut d’enlever les compresses qui immédiatement après qu’il eut pris conscience de leur présence, se mirent à l’irriter, à le gratter. Elles étaient pleines de sang, gorgées à l’extrême, il devrait les changer s’il en avait l’opportunité. Il urina un mince jet et regardait à nouveau ses poignets en régénération. Pour se laver les mains, il se tourna vers le lavabo et sa glace, et il saisit son reflet sans le vouloir. Son visage était terriblement blanc et transparent, on pouvait presque voir les os et les veines à travers, seul son nez était rouge pivoine pour une raison inconnue. Sa peau était sèche, on aurait dit que de l’eau de mer s’y était déposée et que le sel s’était incrusté, ce qui après tout, était possible. Ses yeux bleus ne laissaient rien filtrer, aucune émotion, aucun signe de vie, il fixait le vide, l’iris ne se dilatait plus et il ne clignait plus des paupières. De la barbe poussait petit à petit et lui donnait l’air crasseux. Soudain, il comprit. Son corps était mort dans la baignoire de l’hôtel Paris. Seul son âme subsistait, lourde de ses péchés elle ne pouvait disparaître, et il devait traîner ce corps mort avec lui comme la croix du christ. Il remarqua la maigreur de son corps, le manque de réponse de ses muscles et cela ne faisait que confirmer ce qu’il pensait. Il se demanda ce que pouvait bien faire Paul à cet exact moment. Lui en voulait-il pour sa disparition, savait-il seulement qu’il avait tué sa propre sœur ? Il espérait que son meilleur ami trouve son âme sœur et ne pense plus jamais à lui, il espérait disparaître de son esprit à jamais, n’existant plus, il ne lui aurait plus fait de tort. Aussi égoïste que cela puisse paraître, son crime n’existait que par les yeux des autres. De Volker agonisant dans le lit, des policiers qui avaient suivi, de l’infirmière tangerine, des voyageurs dans les aéroports, des russes dans l’avion, de Paul, de sa famille, de ses amis. Il fuyait à cause de cela, tous les criminels fuyaient à cause de cela. Dans leurs esprits, leurs crimes avaient une logique bien particulière, une raison, une existence propre s’accommodant avec leurs consciences, ce sans quoi ils se laisseraient arrêter. Pour Carlos, le meurtre de sa sœur n’était qu’un accident, c’était Burroughs tuant Joan, c’était de la poésie, du génie maudit, la fin de tout et donc le début de l’humanité, le premier crime, Caïn tuant Abel, par erreur, par cupidité, par détresse, par jalousie, et simplement parce qu’il le voulait, parce des choses interdites regroupaient les vices les plus cachés de la conscience, ceux que l’ont ne comprend pas si l’on a pas vécu la vie des liens du sang, du sang justement, cela même qui lui faisait comprendre que sa sœur allait périr dans les bras de Volker, que rien ne pourrait l’empêcher de l’aimer et de lui être dévouée, quitte à sombrer dans la pire des déchéances, quitte à continuer son œuvre après l’avoir quitté. Ils étaient Roméo et Juliette dans une adaptation moderne et malade et il était le pistolet, l’arme, le destin. Il avait l’impression de devoir tousser, son œsophage se contractait violemment et il se mit à vomir, debout, absolument pas prêt, les doigts parcourant les courbes de son visage. Il n’avait pas grand chose à vomir, si bien qu’il s’agissait surtout d’un liquide acide expulsé sans somation, de telle manière que Carlos s’étouffa, son visage rougi, il ne respirait plus, le liquide au fond de sa gorge empêchait celui qui suivait de remonter. Ecarlate, il s’effondra, cognant les toilettes de son dos, puis de son visage, penché dans la cuvette, essayant de cracher ce qu’il pouvait, par la bouche, par le nez, afin de pouvoir respirer. Le liquide faisait des ronds dans l’eau en coulant et l’air se frayait un chemin jusqu’à ses poumons. A nouveau il était mort, et à nouveau son âme résistait et portait son cadavre sur son dos.


Arrivé à l’aéroport de Moscou, la douane vérifia ses papiers français, à son vrai nom, et il n’eut à remplir aucun papier, les agents ne notèrent son nom nulle part. Il reprit sa valise et était libre. Il pensait rester en Russie, le pays de l’hiver, où il pourrait sans cesse fouler la neige et sa mélancolie. Il alla d’abord voir les vols disponibles depuis cet aéroport, qui ressemblait à tous les aéroports du monde, il n’avait de russe que la langue, partagée avec l’anglais, et son infrastructure était faite de verre, de plastique, de métal, les aéroports formant une république aux quatre coins du monde. Sur le tableau électronique, il passa en revue les nombreuses destinations desservies par ce carrefour international, et près de se perdre dans les noms de villes il remarqua le vol de l’Aeroflot pour New Delhi. L’Inde, un autre de ses fantasmes adolescents plongés dans la littérature et les films. Il avait put détruire son corps à Tanger, dans le fantôme de la ville qui se résumait au taxi et à l’hôtel, au milieu des délires de Burroughs, l’épuisement de la chair et la sexualité à l’infinie, de leur extension jusqu’à la garde, jusqu’à ce qu’elles craquent. Après cela, l’Inde était l’endroit où il pourrait tuer son âme, la faire brûler sur le Gange. Il chercha le guichet de l’Aeroflot en se persuadant qu’il resterait des billets. Il avançait à l’aveuglette et le trouva juste devant lui, au milieu de son chemin. L’employé à la nationalité indéfinie lui confirma qu’il restait des billets pour aujourd’hui même. Il prit un aller, décollage dans quatre heures. En patientant, il tomba sur un cyber café et paya pour une heure de connexion, en dollars, acceptés partout, dans n’importe quel pays. Il se renseigna sur l’Inde, son but n’était pas Delhi mais Bénarès, le long du Gange. Il apprit que plusieurs compagnies assuraient la liaison entre New Delhi et Bénarès, Air Sahara, Indian Airlines, Alliance Air, et que chacune d’entre elles était spécialiste de l’annulation de vol et de succession de retards. Le mieux était de prendre le train, très fréquent bien que bordélique, si bien à la gare que dans les wagons. Il nota quelques noms d’hôtels, de lieux et de rues. Enfin, il s’acheta une nouvelle valise, la plus chère du magasin à l’intérieur de l’aéroport, dans un alliage inviolable même au chalumeau, avec un système de code à l’ouverture qui découragerait n’importe quel voleur aussi stupide soit il. C’était l’hiatus du vendeur. Plus loin, il s’acheta de nouveaux vêtements, légers pour la chaleur, imperméables pour la pluie. Aux toilettes de l’aéroport, il se changea, transvasa les valises, détruit son vieux passeport en le brûlant dans une cuvette, éradiquant à jamais Carlos Bérath de la surface du globe, et se munit de son passeport belge. Il garderait l’américain en cas de besoin de départ précipité. Le temps de s’inscrire, de laisser partir sa nouvelle valise dans les soutes de l’avion, il était déjà temps d’embarquer. A bord, l’avion était quasiment vide, ils formaient un groupe d’une trentaine de personnes, un jour comme un autre, où aucun repas ne fut servi à bord, ce qui lui fit regretter de ne pas avoir manger à l’aéroport. Ce qu’il vit depuis les hublots au décollage furent ses seuls souvenirs de Moscou, une ville comme les autres, avec ces buildings et ces choses jolies. Une ville occidentale, comme la plupart des grandes villes orientales. En détachant sa ceinture une fois en l’air, il se rendit compte qu’à nouveau, il faisait des projets, qu’il n’en avait absolument pas le droit et pour se conforter, il se dit que ces projets consistant en souffrir et périr pour son crime. Ses paupières pesaient lourd et il voulut regarder l’heure à sa montre avant de dormir. Il se rappela qu’il n’avait plus de montre et demanda l’heure en anglais à son voisin sur le siège derrière lui. Il lui répondit quelque chose qu’il ne comprit pas très bien. Il eut alors envie de rire, de rire d’une manière que sa situation ne pouvait lui permettre, et pourtant il se laissa aller de longues secondes aux tressautements de son corps. Il riait parce qu’il était le héros de son propre jeu, il était perdu dans le temps, il vivait au crochet de l’heure des autres, il ignorait la réalité de son espace temps qui changeait sans cesse avec les voyages. Il étudia la possibilité réelle de remonter le temps et de s’empêcher de tirer sur sa sœur, de tirer d’assez près pour ne toucher que Volker, et s’endormit sur cet espoir. Au-dessus des nuages, il rêva qu’il marchait complètement nu dans une allée ténébreuse, et de chaque côté de lui, sa famille, ses amis, ses anciens camarades de classes le regardaient, assis sur ce qui lui semblait être des bancs d’église. Observé comme cela, il ressentait une très forte honte.

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