Quand il rouvrit les yeux, Paul put contempler la nuque rouge et velue d’un gros type assis sur le siège devant lui. Le bus avançait lentement pris dans les bouchons de la sortie des lycées des bureaux des cinémas des universités des prostitués les plus pressées. Oui, il était dix-sept heures trente. Il rentrait de ses derniers cours pour cette année. S’en était fini de la jurisprudence de 47, des clauses de non-concurrence. Insidieusement en lui toutes ces références s’effaçaient, et bientôt elles ne parviendraient plus à atteindre les hauteurs de sa mémoire. Plusieurs dizaines d’heures de cours finiraient ensevelies sous des jingles de publicité et des numéros de téléphones portables, à moins d’être déterrées un jour par des révisions rapides à la vieille d’un partiel.
Le bus n’était pas si plein que ça pour un horaire de pointe. Paul avait trouvé une place assise sans problème, il n’avait même pas de voisin alors qu’à chaque début d’année il connaît l’obligation tacite de s’accrocher à la rambarde quand le bus freine. Il regrettait toujours cette période de l’année celle où tout les usagers ont cet air intriguant et inconnu de première année, peut-être allaient-ils tous faire connaissance et devenir les meilleurs amis du monde, peut-être que des couples se formeraient se déchireraient et puis s’enverraient des regards de haine et de regret depuis l’avant et l’arrière du bus. Rien de cela ne se passait jamais et à partir du quatrième mois le bus se dépeuplait et en un mois il devenait le dernier étudiant à le prendre. La moitié des gens arrêtaient leurs études en cours d’année. L’autre moitié achetait une voiture ou bien se liait d’amitié avec d’autres personnes hors du bus, dans la vie réelle et en venait à partager une voiture. Le gros de devant, la vieille dame et ses courses, la trentenaire sexy qui lui tendait des pièges et le dévisageait à chaque fois qu’il regardait ses jambes étendues hors de sa jupes toujours échancrée :il les connaissait par cœur, ils étaient devenus une famille encombrante, des oncles et des cousins qu’on veut absolument éviter mais que l’on croise par hasard tous les jours. Au fil de l’année la présence d’un walkman devenait de plus en plus vitale pour trouver de quoi rêvasser en l’absence d’être au mystère de la vie intrigante. Paul avait le sien et laissait tourner l’album éponyme du Velvet Underground, celui sans John Cale, celui où l’on avait l’impression que le groupe était avec nous dans cette fameuse chambre d’hôtel au radiateur froid et blanc. Les écouteurs avaient un petit problème et dès qu’il tournait la tête trop vite, le son se coupait à gauche vers l’intérieur du bus et il se mettait à entendre le moteur, les souffles fatigués, la radio et voulait à tout prix éviter cela, si bien qu’il ne bougeait pas la tête.
Le bus s’arrêta au plus long feu de circulation de la ville et Paul su qu’il allait être en retard. Le paysage n’avait rien d’agréable. La chaussée était à nu pour cause de travaux les maisons alentours se ressemblaient toutes tape-à-l’œil à la base et déjà décrépies. Juste à sa hauteur il y avait un buisson d’arbustes banals au vert insultant qui tombaient tous dans un vague creux du sol. Ses pensées n’avaient rien d’agréable non plus. L’année allait se finir et encore une fois il la finirait seul sans avoir rencontré les personnes qu’on lui a promises celles qui sont plus mûres celles qui enfin s’intéresseraient à lui. De plus il ne trouvait aucune idée susceptible d’être le point de départ pour son projet d’été, un nouveau livre qu’il écrivait chaque année sans faute, en se levant à 8 heures du matin en travaillant 6 heures par jour pendant que les autres étaient à la plage à ne rien faire. Grâce à cela il pensait pouvoir montrer aux autres qu’il n’était pas comme eux qu’il pouvait faire quelque chose non pas de sa vie mais de lui-même de son propre esprit créer une chose à partir de rien, une chose dont il serait fier et qui émouvrait une personne ou deux, peut-être. Il n’avait pas la prétention d’être un génie il voulait juste faire ce qu’il pouvait faire de mieux à 22 ans quelque chose qu’à son âge on ne connaît pas d’habitude. Il se doutait de l’imperfection de ses travaux du manque de précisions de ses mots et au fond il s’en fichait parce qu’à chaque été il devenait meilleur que lui-même et dans 10 ans son écriture serait parfaite détaillée et sculptée à même le réel. Il suffisait d’attendre, de s’entraîner en prenant du plaisir et de le faire savoir afin de justifier, plus que les heures de travail, les années de vie.
En regardant légèrement à droite il vit quelque chose d’anormal dans les fourrés un détail qui ne collait ni à l’endroit ni à la situation, mais à la musique. Plus bas que le trottoir, au bout du creux à environ dix mètres du bus il pouvait voir une couleur étincelante à travers les petites feuilles vertes qui lui barraient la vue. Il y avait de la vie là-bas, des vêtements abandonnés ou un corps décomposé, il y avait quelque chose de la civilisation, quelque chose qu’il voyait comme il pouvait voir le nom du prochain arrêt s’afficher sur le panneau à électrodes, et quelque chose qui remplissait un endroit inconnu de son cerveau. Il se concentra dessus et comprit tout simplement qu’il s’agissait d’un plan d’orchidée violette qui vivait là au milieu du vague. La civilisation végétale ou la civilisation antique l’avait placé là. Quelque part, il comprit qu’il gardait l’espoir en découvrant ce genre de choses aussi stupides puissent-elles être, et à ce moment-là le bus démarra et il tourna la tête pour suivre les orchidées des yeux, oubliant que le son allait se couper à cause des écouteurs les orchidées disparaissaient et il entendit la voiture devant le bus freiner si fort que ses pneus crissaient. Et puis Boum, Candy Says.
Dans le même laps de temps compressé, les occurrences se bousculèrent pour survenir toutes en un point culminant, véritable antithèse de tous les instants vides qui précédèrent l’accident. Une automobile brune, conduite par un homme seul, divorcé, sans enfant, portant un pantalon de costume noir et une chemise blanche, avait pilé dans la décente d’une rue à double sens, un bus de la compagnie des trams la suivant de très près. La veste du costume ne fut jamais retrouvée, d’après les collègues de bureau de l’homme il en portait bel et bien une ce jour-là. Aucune raison apparente n’a fait surface quant à la cause du freinage soudain. Certains parlent d’un animal, d’un chat errant. Le bus percuta directement le véhicule sans que son chauffeur ne puisse freiner, le coffre de la voiture se compressa directement à la place des sièges arrières, comprimant tout l’habitacle, et donnant l’impulsion nécessaire à la voiture pour qu’elle glisse tous le long de la route en pente déviant de sa trajectoire jusqu’à la voie en sens inverse et s’arrêtant doucement contre un 4*4 à une dizaine de mètres du lieu originel de l’accident, la pédale de frein encore enfoncée par un pied inerte.
I’ve come to hate my body.
Le bus n’eut pas à subir un choc trop violent l’avant fut légèrement enfoncé par la pression de la voiture sans aucun dégât matériel mis à part le pare brise qui se plia et se brisa depuis un point fragilisé sur la droite. Le verre tantôt solidaire n’était plus alors qu’un milliers de petits morceaux informes dépourvus de toute fonction et de linéarité et cherchant désespérément à retrouver un de ces éléments nécessaires à l’existence. Un carré d’environ 5mm de diamètre trouva une utilité en se logeant dans la cornée de l’œil droit du chauffeur du bus. Du sang très fluide coula alors le long de son nez dont les narines fort développées formaient une corniche où le liquide cristallin et noirci à certains endroits où l’on aurait cru que de la poudre de sang s’était formée, se reposait avant d’atteindre le sol le volant les différentes commandes manuelles et l’uniforme bleu à manche courte du chauffeur.
And all that it requires in this world
Un cri rauque échoua à couvrir le fracas de la taule et pourtant il parvint aux oreilles de tous les témoins, c’était la douleur ou simplement l’énervement longue suite de syllabes mâchées déchiquetées qui semblaient former des mots devenant une phrase que personne ne comprit jamais. Il ne fait aucun doute que ce furent des insultes, mais il n’y a jamais eu confirmation. Le chauffeur de la voiture était mort. Ce furent ses derniers mots, et la forme de communication considérée comme la plus primitve resta incomprise.
I just wonder what I will see
Paul fut projeté en avant tant et si bien que son crane alla s’écraser entre la nuque et l’épaule du gros en face de lui. Il ne sentit aucun os aucune douleur l’amas de graisse dorsale sous la peau formait un airbag formidable et Paul put décoller sa bouche du t-shirt bleu de son sauveur en restant intact à part la sueur, que l’on remarquait là où le tissu était plus foncé, la sueur chaude qui imbibait désormais son visage pénétrait partout par la bouche les yeux le nez et même ses cheveux à moins que là ce fut sa propre sueur, avait-elle pu apparaître si vite, tandis que les événements se déroulaient ?
Out of this all
Paul pensa à l’hiver quand le bus était plein et qu’il faisait déjà nuit à cette heure-ci. L’image des lumières allumées parvint à son esprit quand il vit les ampoules éteintes et leurs glaces protectrices brisées. Il se rendit compte que l’atmosphère était différente alors, que dans cette atmosphère, les gens qui rentraient chez eux n’étaient déjà plus ceux qu’ils étaient au travail ou sur le campus, ils redevenaient eux-mêmes, ils réfléchissaient comme on réfléchit dans son lit, le soir, juste avant de décider que ça y est il est tard il faut s’endormir et oublier. Il se sentait beaucoup plus proche de cet état d’esprit il se sentait comblé il se sentait entouré de paires il sentait qu’à tout moment quelqu’un pourrait lui parler et lui révéler les secrets de son enfance, les raisons d’un sourire discret adressé à son égard. Paul aurait aimé mourir un soir d’hiver, dans ce même bus, en rendant son sourire à une étudiante et non pas là au début de l’été entouré de gens enfermés et transpirants.
Candy says
Sauf qu’il n’y avait plus de musique, que le walkman vola vers l’avant de bus et se fracassa contre un siège.
C’était fini maintenant et Paul frotta sa bouche du revers de la main, tentant de faire disparaître le goût de la sueur bien qu’il s’avéra qu’il fut indélébile. Face à cette constatation ses muscles se contractèrent depuis le bout de ses orteils jusqu’à son cou et ainsi qu’à l’époque de son enfance l’envie de frapper, de détruire, le prit à la gorge. Il ne pouvait lutter contre, c’était quelque chose en lui comme une soupape qui réagissait au dégoût, à l’excitation, la peur, le genre de sensations qui nécessite le jugement du cerveau. Il devait cogner, il devait libérer de l’énergie ou bien cette même énergie allait brûler son corps et la masse informe du gros devant lui était la cible parfaite, l’attraction était inévitable il pouvait le voir suer encore de façon outrageuse, sa graisse sortait de lui sous forme liquide, bientôt il s’évaporerait totalement il fallait en profiter, il devait en profiter, tout ça était de sa faute, tout ça et plus encore il n’avait pas provoqué l’accident mais l’accident n’était rien, il était déjà fini et n’impliquait rien pour Paul à l’inverse de son visage tordu d’horreur par le fluide d’un inconnu, celui-ci était responsable de toutes les déconvenues amoureuses de Paul, il était Magali riant devant sa déclaration à la sortie du collège, il était Jessica préférant rester amie, il était toutes les femmes qui souriaient et continuaient leur chemin. Pourquoi est-ce qu’il représentait tout cela ? Parce qu’il était peut-être la personne avec qui Paul avait eu le contact le plus intime depuis 6 mois, depuis qu’il avait vu pour la dernière fois Donnie Darko.
Son poing se serra imparfaitement, il ne réfléchissait plus à ses cours de karaté depuis des années, depuis qu’il avait arrêté en ceinture blanc-jaune, non sans qu’on lui apprenne à fermer son poing, à placer le pouce à l’extérieur, et non sans qu’il échoue et abandonne. Ses deux bras partirent en même temps de manière stupide, sans aucune force il n’allait même pas le blesser, juste l’énervé, et pourtant il ne pouvait pas s’en empêcher, tout ceci n’était qu’une affaire de seconde qui s’étale sur des périodes sans fins durant lesquels personne ne contrôle plus rien, durant lesquels la machine monde avance d’elle-même et où on ne peut l’arrêter, faisant ce qu’elle désire de nous, c’est ce qu’on appelle le destin, il intervient rarement et fait appel à nos instincts les plus primaires, les seuls qu’il puisse contrôler. Et alors le destin se déroula devant nous les poings de Paul frappèrent son gros voisin qui lui tournait le dos en face, il toucha son crane et sa nuque avec tout de même assez de force pour le faire rebondir contre le siège devant lui et glisser à terre ; son ventre l’empêchait de tomber et il se contenta de s’effondrer sur lui-même et de se retourner pathétiquement. Il était sans vie et ce fut là que Paul remarqua un énorme morceau de verre pointu long comme une lame planté aux trois quarts dans son front. Ses coups n’avaient fait que l’enfoncer encore plus quand il a rebondit sur le siège avant. Il y avait des chances pour qu’il soit encore en vie avant que la lame ne s’enfonce plus profondément et ces chances s’éteignirent à cause de l’accès de rage de Paul. Cette pensée entra dans son esprit et il la chassa tout de suite en apercevant le sang qui avait remplacé la sueur, le sang partout de ce qui fut vivant, de ce qui fut insensé, de ce qui fut inintéressant. Maintenant, il était un tableau de Bacon, rouge et griffé. Paul avait envie de vomir, et au fond, on devrait tous l’avoir aussi.
Il se leva en vitesse, et se dirigea vers la porte du bus pour en sortir le plus vite possible, pour avoir de l’air frais ou tout simplement pour pouvoir partir rentrer chez lui et regarder la télé. Faire des choses nulles et sûres, le meilleur moyen de se sentir vivant et innocent. Il appuya sur le bouton d’ouverture des portes et rien ne se passa : le chauffeur devait d’abord permettre l’ouverture de la porte et ensuite les passagers pouvaient la demander et a ce moment le chauffeur ne pensait absolument pas à ce genre de choses, il pensait à son œil sanglait, il voulait se l’arracher avant qu’il ne tombe de lui-même car il avait l’impression qu’il allait sauter hors de son orbite et se pendre misérablement au bout des nerfs. Paul alla le voir, il ne pouvait lui demander d’ouvrir la porte, il devait d’abord lui porter secours.
« -ça va ? c’était stupide, mais il devait bien le dire
-Mon œil … Je ne vois rien répondit le chauffeur
-Je sais. Il faut sortir, j’entends déjà la sirène des secours, je vais vous guider. »
C’était vrai, il pouvait entendre le bruit d’une sirène et il se demanda si elle était vraiment pour eux, si dans ce bus ils représentaient quelque chose sur l’échelle des dangers et des catastrophes. Il pensait à cela en aidant le chauffeur à passer par-dessus le comptoir où il encaissait l’argent, il lui tenait le bras et poussait ses pieds vers l’avant quand il l’enjamba, aucun d’eux n’ayant réussi à trouver le loquet pour décoincer l’obstacle. Une fois de l’autre côté il allait encore falloir trouver le bouton pour débloquer les portes. Le problème ne se posa pas longtemps à partir du moment où ils entendirent le bruit d’air comprimé qui signifiait que la porte venait de s’ouvrir. Paul avait oublié le bouton rouge, le bouton d’urgence au-dessus de la porte, les autres non apparemment, à la façon dont il fuyait tous sans donner de l’aide à personne. Paul comprenait cela, il l’aurait fait aussi, il supportait le chauffeur du bus avec son bras gauche par simple intérêt et maintenant qu’il n’y avait plus d’obstacles, il n’allait quand même pas le laisser tomber. Ils sortirent tous les deux accrochés l’un à l’autre, Paul se sentant plier sous le poids du chauffeur et une fois le trottoir atteint tout changea, il ne sentit plus rien, le chauffeur avait été pris en charge par les ambulanciers et lui était seul, scrutant les lieux, pour voir, constater, pour garder l’image en mémoire ou bien découvrir un secret, l’équation de l’univers écrit en sang sur le bitume. Il n’y avait rien.
Les passagers s’étaient très vite dispersés, la plupart n’étant pas touchés ils étaient rentrés chez eux par d’autres moyens et les autres, les blessés, étaient dans les mains des secours. Paul s’étonna que personne ne vienne le voir, constater son état de santé, lui demander son témoignage. Il s’étonna qu’il y eut tant de monde autour de lui, des gens venus voir l’accident les accidentés les morts. Pas de policiers, pas de cordon de sécurité. Il ne faisait que tourner la tête de tous côtés. Le bus, les publicités, les badauds, ils ne formaient qu’une seule chose, un émerveillement d’enfant face à l’inconnu sans aucune fascination morbide et au milieu de cela son regard s’arrêta sur une jeune fille de son âge près de l’ambulance. Avait-elle pu être dans le bus sans qu’il ne s’en aperçoive ? Avait-elle connu la même chose que lui ? L’avait-elle vu tuer cet homme ? Etait-elle juste là en spectatrice ? Elle remarqua qu’il la dévisageait et posa ces yeux sur lui. Il oublia tout, il oublia à jamais que la lame de verre avait peut-être fracassé un crane par sa faute et il lui sourit. Elle lui rendit son sourire, elle avait des cheveux noirs très longs, légèrement raccourcis par des barrettes, elle était petite à l’inverse de son visage, qui recelait une expression très mature. Il s’approcha assez vite pour ne plus pouvoir faire demi-tour. Il lui dit d’abord bonjour elle répondit très gentiment, toujours en souriant. Il lui demanda si elle était dans le bus et elle répondit que non. Ça le dérangeait et elle semblait elle aussi perturbée, elle ne savait pas quoi faire d’un type qui venait la voir après qu’un bus ait percuté une voiture, elle ne savait pas quoi lui dire et Paul se rendant compte de l’absurdité de la situation et de sa question il décida qu’il était vraiment trop stupide et qu’en plus, il était honteux.
C’est là qu’il vit la voiture percutée et pour se faire oublier, il alla dans sa direction. Il vit la gomme laissée par le freinage, il vit le pare brise du bus explosé et à terre, du verre, des morceaux de plastiques, de tôle, provenant tous de la voiture et formant un petit chemin menant à elle. Il descendit encore la rue et reconnut un ambulancier là où il pensait que le chauffeur avait réussi à s’extraire. L’ambulancier venait de briser une fenêtre et le chauffeur était encore coincé dans la voiture. Il prit son pouls. Il cria à un de ses coéquipiers plus loin qu’il aurait besoin des pinces coupantes. L’autre demanda si c’était urgent, conscient du double langage qu’ils avaient l’habitude d’utiliser. Non non répondit l’ambulancier. Le chauffeur était mort, et si chacun l’avait compris, personne ne dit rien. Cela ferait les journaux demain, rien ne pressait.
L’ambulancier fit signe à Paul de ne pas s’approcher plus. De là où il se trouvait il ne pouvait voir que la voiture implosée de l’extérieur comme de l’intérieur et le chauffeur avait comme disparu, fondue dans la tôle. Il n’y avait pas de sang cette fois. Il y avait juste un liquide étrange, de l’huile ou de l’essence.
Paul remonta et s’arrêta en face du bus. Il voulait connaître ce qu’avait senti la voiture juste avant d’être percutée. Il voulait comprendre pourquoi elle l’avait fait, pourquoi elle avait freiné, ça ne pouvait être qu’elle, pas le chauffeur, celui-ci n’existait pas, si l’automobile l’avait avalé, elle aurait pu décider de freiner par elle-même. Il scruta le sol à la recherche d’un trou, d’une bosse, d’un simple indice pour pouvoir comprendre l’histoire et faire bonne impression devant les enquêteurs et les journalistes étalant sa science de la déduction. Il ne trouva rien, pas la moindre explication, non pas qu’il en faille une, disons juste que ça l’occupait, il ne savait pas s’il devait rester là ou s’il pouvait rentrer chez lui. Et s’il le pouvait, ses jambes claquaient encore comme celle d’un lâche et il n’arriverait jamais à supporter les quarante minutes de marches jusque chez lui. Il avait envie de s’asseoir sur le bitume, de se donner en spectacle et de méditer selon une technique qui lui viendrait spontanément. Il ne le fit pas, il se contenta de s’accroupir pour soulager légèrement du point de son corps.
Ses yeux divaguèrent dans le vide du ciel, du sol et des gens. Il avait réussit, il ne pensait plus à rien, il n’avait plus mal. Et par terre, il vit un papillon mort, posé sur le dos, les ailes déployées et son corps vert, long et sordide, mis en avant. Ses ailes étaient roses. Et grises. C’était le plus beau papillon qu’il n’avait jamais vu et ses couleurs se mariaient avec sa condition fanée. Paul n’aurait pu concevoir une telle créature entrain de voler dans le ciel, de virevolter plein de vie. C’était un papillon mort, peut-être depuis toujours, il était fait pour être mort, il portait les couleurs d’un mort. Paul pensa qu’il avait pu ternir après sa mort, que c’est elle qui le rendait si différent Avant il était sans doute comme les autres, très clair comme en arc-en-ciel. Là il était une couleur à part entière, il était un aboutissement, et une pièce unique. Une idée folle vint à son esprit. Et si le chauffeur avait freiné à cause de ce papillon ? Il n’avait pas voulu l’écraser, il serait sorti de la voiture et l’aurait attrapé avant de le déposer sur son tableau de bord. C’était stupide, insensé, mais mignon. Les policiers l’interrogèrent et il ne dit rien de sa théorie, il se contenta de dire : je ne sais pas. Comme tout le monde, au fond de lui, il savait exactement ce qui s'était passé.
Paul dut rentrer chez lui à pied. De bonne âme lui tendant la main, lui proposant de le déposer, il n’en trouva pas. C’était comme s’ils ne le voyaient pas, il était un monstre invisible. La pire des punitions sûrement, un châtiment réservé aux âmes qui se sont brûlées dans leurs vies antérieures. C’était une leçon permanente, il se rendait compte qu’il n’était pas le centre du monde bien qu’il soit le centre de son propre monde. Il aurait voulu tirer la langue et voir les gens fuir en courant étranglés par la peur de l’inconnu ou bien ils auraient pu se foutre de sa gueule et le détester ou bien ils se seraient reconnus dans les déformations de son cerveau et l’aurait embrassé. Rien de tout cela n’arrivait, rien de tout cela n’arriva. Au lieu de cela, il était obligé de vivre sur une île déserte, il devait s’y construire un abri, trouver à manger et essayer de se faire des compagnons. Il ne pouvait quitter l’île, c’était impossible, sinon il mourrait dans l’estomac des requins. Des esprits lui faisaient une blague, peut-être, il lui apprenait la philosophie, ne compter que sur lui-même, se développer par soi-même, faire de nouvelles branches. La branche la plus belle était son livre, « J’ai une âme solitaire », sorti voilà six mois aux « Editions Invisibles ». A son âge, il avait réussi à produire quelque chose quand les autres sont encore à découvrir les possibilités qui s’offrent à eux. Le livre n’était pas parfait, très loin de là, ce n’était pas un succès non plus, il était seulement écrit avec le cœur, il était le témoignage que la vie passait encore dans ses artères bouchées par du cholestérol héréditaire.
Il redescendit tout en bas de la butte pour prendre une rue peu fréquentée, à l’ombre et en ligne droite jusque chez lui. Il était maintenant presque dix neuf heures et le soleil n’avait pas encore décidé de reposer ses rayons. Une suite d’immeubles moyens et d’arbres les empêchaient tout de même de passer. Paul avait l’impression que tout allait s’écraser autour de lui. Les immeubles exploseraient à cause de bombes placées dans leurs fondations, la chaussé se déformerait, les gens se suicideraient dans la panique, chaque construction de la main de l’homme prendrait la décision de mourir par elle-même. Il croisa très peu de monde, de personnes vivantes, un homme et une femme discutant travail par balcon interposé pendant que le bruit de cuisson retentissait par les fenêtres de cuisine, l’homme était torse nu, on avait l’impression de voir deux personnes se parler pour la première fois, de voir une relation naître aux yeux de tous, sur une scène de théâtre. Les balcons ne cédèrent pas dans un grondement de béton, les casseroles n’implosèrent pas. Paul continuait sa route sans s’arrêter, gardant juste un souvenir d’eux dans sa traversé du désert des rues. Près d’un quart d’heure plus tard il avait l’impression d’être en réalité très tôt le matin et que les gens dormaient encore, jusqu’à ce que deux enfants viennent à le croiser. Ils étaient asiatiques, frères sûrement, l’un devait avoir neuf ans, l’autre sept et ils portaient tous les deux un t-shirt à motif Spider-man différent. Ils le dépassèrent en riant dans une langue inconnue et derrière eux, il pensa reconnaître leur grand-mère avec une petite fille plus jeune dans les bras. L’image était réjouissante, ils semblaient relativement heureux. Il se retourna un instant pour les regarder s’évanouir à l’horizon et alors que les deux garçons courraient très près de la route il vit une voiture arrivée, une petite citadine rouge, et il la vit écraser le plus jeune des deux. Elle continuait son chemin comme si de rien n’était, passant à ses côtés à vitesse réduite, enclenchant son clignotant pour tourner. Il dut y regarder à deux fois pour se rendre compte que les jambes des enfants n’avaient pas quitté le trottoir, qu’aucun d’eux n’avait été en danger et encore moins écrasé.
Après ça, il ne prêta plus vraiment attention à ce qui pouvait se passer, au visage des hommes et des femmes qu’il croisait. Il ne le faisait pas exprès, il avait la tête ailleurs. Durant le reste de son trajet, il se concentra sur le fait que ses jambes le tiraient, qu’il faisait très chaud, qu’il aimerait par-dessus tout regarder un film en dvd ce soir. Sans le vouloir, ça marchait, il oubliait sa folie.
Il arriva enfin chez lui, avec deux heures et demi de retard, entra dans le hall, fit pénétrer la clef dans la serrure de sa boite aux lettres. Il vivait seul dans un appartement cosy d’étudiant. Une lettre déposée attendait qu’il la prenne, qu’il la lise et la serre contre lui. L’enveloppe était rose foncé, presque fuchsia, et dessus était collée une photographie en noir et blanc de Maureen Tucker, juste à côté de l’adresse du destinataire écrite à la main au stylo à bille, cela se remarquait à l’irrégularité de l’encre qui s’atténuait sur des dizaines de petits points. Paul était extenué, il la prit, la regarda et sourit en appuyant sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Dedans il l’approcha de son nez et ne sentit rien du tout. Chez lui il se jeta sur le canapé la lettre en main et s’endormit après avoir fermé les yeux deux minutes sans la lire. Il rêva de ce type en première qui jouait très bien au football et faisait de la boxe presque professionnellement, dont toute les filles étaient amoureuses ; il lui arrivait de se battre à la sortie du lycée, il organisait des fêtes très prisées dans la maison de ses parents. Le professeur de français l’avait désigné pour être le coéquipier de Paul dans le duo d’exposé oral, afin de rétablir l’équilibre. Paul était bon en français, mauvais en sport. Il aimait être l’inverse des autres. Un soir juste avant que la bibliothèque ne ferme, le boxeur lui dit : « Je t’apprécie vraiment. Si tu veux venir chez moi ce week-end, on serait juste tous les deux ». Paul n’arrivait pas à se rappeler son prénom.
Thursday, February 16, 2006
Chapitre 2
Posted by
paul_austère
at
8:25 AM
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